MORT DE L'EMPEREUR PIERRE III
'impératrice Elisabeth de Russie étant morte à l'âge de cinquante-deux ans, le 25 décembre 1 761, le duc de Holstein, son neveu, qu'elle avait adopté, lui succéda sous le nom de Pierre III.
C'était un prince violent, grossier, ignorant et fantasque. Il avait conçu une admiration outrée pour le grand Frédéric, qu'il cherchait à imiter, et qu'il imitait d'une façon ridicule. Il portait l'uniforme prussien avec les ordres de chevalerie du royaume ; il s'était entouré d'une garde composée
de soldats du duché de Holstein, et commandée en partie par des officiers prussiens. Il passait presque tout son temps à faire manœuvrer sa petite troupe dans le domaine impérial d'Oranienbaum, qu'il avait fortifié, crénelé, entouré d'ouvrages et de défenses de toutes sortes, et où il aimait à jouer au grand guerrier.
Le 1" septembre 1745 il avait épousé la princesse Sophie d'Anhalt-Zerbst, âgée de seize ans, et qui prit le nom de Catherine en embrassant la religion grecque.
Les relations des jeunes époux n'avaient point été longtemps sans troubles; le grand-duc, brusque et volontaire, exigeait que tout pliât sous ses ordres ; il fit d'abord de sa femme un des soldats de sa petite armée, l'obligeant à faire l'exercice, et l'astreignant si sérieusement au métier des armes, qu'il la plaçait quelquefois en faction à l'une des portes de son simulacre de forteresse (1).
Bientôt il avait négligé la jeune grande-du-
( I ) Voyez sur les premières relations de la grande-duchesse avec son mari , et sur la manière dont le grand-duc traitait alors sa femme, les Mémoires de Catherine 11 publiés à Londres par Herzen. 1859, in-8».
Pierre III
chesse, pour se renfermer seul à Oranienbaum , au milieu de ses soldats , avec lesquels il passait ses nuits dans des orgies dégoûtantes. Puis il finit par s'éloigner d'elle tout à fait, pour prendre une maîtresse qu il afficha publiquement, pendant que , de son côté , Catherine autorisait les assiduités du comte Soltylcof, qui est le premier à inscrire sur la longue liste de ses favoris.
Quand il monta sur le trône, Pierre III ne changea rien à sa manière de vivre. L'ambassadeur de France à sa cour, M. de Breteuil, dans sa correspondance officielle et alors secrète, la peint en quelques lignes énergiques :
« La vie que mène l'empereur, écrit-il le 1 8 janvier 1762, moins d'un mois après son avènement, est la plus honteuse-, il passe les soirées à fumer, à boire de la bière, et ne cesse ces deux exercices qu'à cinq ou six heures du matin, et presque toujours ivre-mort. »
Sa maîtresse était la comtesse Elisabeth Woronzof, fille du conseiller intime Roman Woronzof , et nièce du chancelier Michel. C'était une bonne fille, douce, sans prétentions d'aucune espèce, et qu'on
avait décorée du titre de grande maîtresse de l'impératrice, afin de pouvoir, sans trop de scandale, lui donner son appartement au palais impérial.
M. de Breteuil la traite durement dans une de ses dépêches, en date du 1 1 janvier 1762 :
« C'est un goût bizarre, dit-il: elle est sans esprit, et quant à la figure, c'est tout ce qu'on voit de pis. Elle ressemble de tous poi.nts à une servante d'auberge de mauvais aloi (i). »
L'impératrice et ceux de son parti ne l'appelaient jamais que « la grosse comtesse «.
Dès son avènement, Pierre III commit fautes sur fautes. Il s'aliéna d'abord l'esprit de l'armée par les concessions sans nombre qu'il fit à son goût exagéré pour les Prussiens et pour le grand homme qui les gouvernait, et qui aussi les menait d'une terrible façon!... Il s'entoura plus que jamais de soldats holsteinois, fit prendre à la garde impériale une partie de l'uniforme prussien, et ordonna qu'on ferait dans toute l'armée l'exercice à la prussienne.
( I ) On peut dire à la louange de la comtesse Woronzof qu'elle n'abusa pas de sa faveur pour s'enrichir. L'empereur lui donna une maison à Saint-Pétersbourg et quelques diamants de peu de valeur. Ce fut là le seul bénéfice de ses amours.
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A la fin du règne d'Êlisabeth, la Russie était en guerre avec la Prusse. Le soir même de la mort de l'impératrice, Pierre envoya un messager secret à Frédéric II, pour conclure aussitôt la paix; il signa même, avec l'ennemi de la veille, un traité d'alliance et d'amitié. Puis Tempereur prit aussitôt l'uniforme prussien des officiers aux gardes, et fit mettre dans tous ses appartements des portraits en pied de son héros.
Enfin, ses projets de réforme, qu'il voulut étendre à toutes choses, rendirent le tnécontentement général. De son côté, l'impératrice, que l'empereur détestait, apprit vaguement que Pierre songeait à se défaire d'elle, sinon par la mort, au moins par le divorce. Il voulait, disait-on, l'accuser hautement d'adultère, la faire enfermer dans un couvent la tête rasée, puis épouser sa maîtresse, qui serait publiquement couronnée en même temps que lui, à l'époque prochaine de la cérémonie de son sacre.
L'impératrice était une femme de tête, entourée de gens ambitieux, qui, comme elle, avaient assez de l'empereur, et ne pouvaient que gagner à sa chute et à l'élévation de Catherine au trône, non comme régente du jeune grand-duc, auquel per-
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sonne ne songeait, mais bien comme impératrice régnante. Sa répulsion contre son époux aurait peut-être suffi déjà à l'entraîner dans le complot dont nous allons raconter le tragique dénoûment, si sa sûreté personnelle et les conseils pressants de ses ambitieux amis n'étaient venus décider ses irrésolutions.
Le comte Nitika Panin ( i ^ , gouverneur du grandduc, était à la tête du complot. C'est lui qui l'organisa, le dirigea, et qui triompha des dernières indécisions de Catherine.
Il entraîna avec lui l'hetman comte Rasoumofsky, le général prince Wolkonsky; la princesse Daschkof, sœur de la maîtresse du czar; les quatre frères Orlof; Odart, secrétaire de l'impératrice; Teplof, employé de la maison impériale; Iwan Schouwalof, le dernier amant de l'impératrice Elisabeth; quatre capitaines aux gardes, et plusieurs autres personnages moins connus.
(i) Je l'appelle comte dès l'événement de 1762, bien qu'il n'ait reçu ce titre de Catherine que cinq ans plus tard, en 1767. Il mourut subitement le 31 mars 1783. Le grand-duc, depuis Paul 1er, assista à ses derniers moments et témoigna une grande douleur à sa mort.
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Pendant l'organisation du complot , l'un des conjurés, nommé Rehbinder, chercha à y faire entrer le colonel de Budberg, aide de camp de l'empereur, lequel avertit aussitôt son maître qu'il se tramait quelque chose contre lui. Mais Pierre se moqua des craintes de cet officier, et se borna à faire arrêter un des capitaines aux gardes, Passek, homme très-exalté, qui avait déjà offert aux conjurés d'assassiner l'empereur. Dans un moment d'ivresse, il avait dit quelques mots du complot devant un soldat, qui s'empressa de l'aller dénoncer. Cette arrestation hâta l'exécution du projet.
Si l'empereur avait eu la moindre défiance, et qu'il eût fait interroger ou interrogé lui-même le capitaine Passek, il eût pu peut-être apprendre quelque chose de positif, se tenir sur ses gardes, et même prévenir l'impératrice en la faisant sur-lechamp arrêter. Mais, comme il était alors en fêtes, il remit à quelques jours l'instruction de l'affaire, pour ne point entraver ses plaisirs.
De leur côté, les conjurés, avertis aussitôt de l'arrestation de Passek et ne sachant quelle décision avait prise l'empereur, craignirent de sa part
un éclat fatal et s'empressèrent de précipiter les choses.
C'était le S juillet 1762 qu'avait été arrêté Passek. Le 9, à cinq heures du matin, la princesse Daschkof, habillée en homme, va trouver les frères Orlof, leur annonce ce qui se passe et leur propose d'agir aussitôt. L'un d'eux, Alexis, homme qui joignait à une taille et à une force herculéennes une résolution prompte et une grande décision dans le caractère, emporte à l'instant un billet de la princesse contenant ces seuls mots : « Venez! le temps presse. » Et il court le porter à Catherine.
L'impératrice était alors avec l'empereur à Péterhof. Elle habitait depuis quelque temps, et en même temps que lui, cette résidence impériale, afin de détourner ses soupçons d'un complot dont il ne pouvait ainsi la supposer l'âme et l'objet. Seulement, elle occupait un pavillon séparé et qui communiquait, par un canal, avec le golfe de Fin lande, par lequel elle pouvait fuir en cas d'échec.
Ce jour-là précisément, l'empereur était en partie de plaisir à Oranienbaum, et il ne devait revenir que dans la journée à Péterhof.
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Quand Orlof arriva au château, Catherine dormait encore. Il la fit réveiller, lui remit le billet, et, la trouvant pleine d'indécision et de perplexité, il la pressa par les paroles les plus fermes et en même temps les plus flatteuses.
Depuis deux jours, une voiture sans armoiries, venue de Saint-Pétersbourg, attendait dans une ferme voisine. Elle était attelée de huit petits chevaux des steppes, bouillants et rapides, et devait assurer à la fois la fuite en cas d'insuccès , le triomphe en cas de réussite.
(c Mais enfin, où vais-je ? demanda Catherine à Oriof, qui l'aidait à monter en voiture.
— A Saint-Pétersbourg!... » répondit Oriof en s'inclinant devant celle qui allait devenir la grande Catherine.
Pendant que sa chute se préparait, Pierre se livrait à de folles orgies à Oranienbaum, au milieu de ses soldats et de sa cour. Dans la matinée il
quitta cette résidence pour revenir à Péterhof, où il devait célébrer sa fête, qui tombait ce jour-là. Il était dans une grande voiture découverte, avec sa maîtresse, le ministre de Prusse, qui ne le quittait jamais, et plusieurs des plus jolies femmes de la cour.
Tout à coup, un cavalier couvert de poussière et de sueur s'approche de la voiture, au grand galop de son cheval, et interpelle vivement l'empereur. C'était l'aide de camp Goudovich, qui précédait en courrier la voiture impériale, et qui venait d'être averti par un chambellan, venu en toute hâte de Péterhof, que l'impératrice en avait fui secrètement dès le matin.
Il fit connaître en outre à Pierre que le chambellan lui avait révélé les bruits très-alarmants qui s'étaient déjà répandus sur les causes de là fuite de Catherine.
L'empereur, effrayé, pâlit, et ordonna à toute sa suite de descendre de voiture et de gagner à pied Péterhof. Il se fit conduire aussitôt à fond de train au château, où il arriva quelques moments après avec Goudovich.
Il descend rapidement de voiture, il court dans
Pierre HI
les appartements de Catherine, les visite avec le plus grand soin, se fait ouvrir toutes les armoires, tous les cabinets, regarde sous les lits, frappe de sa canne les boiseries et les plafonds, et comme en ce moment sa maîtresse et les dames de sa suite vinrent le retrouver :
« Ah! je vous le disais bien, s'écria t-il avec l'accent du plus violent désespoir, elle est capable de tout!... ))
On lui amena alors un jeune valet déguisé en paysan, que lui envoyait de Saint-Pétersbourg son perruquier Bressan, dont il avait fait un conseiller d'État, et qui, resté fidèle à son maître dans cette grande débâcle, lui adressait le billet suivant :
« Les régiments des gardes sont soulevés ; l'impératrice est à leur tête. Neuf heures sonnent; elle entre dans l'église de Kasan ; le peuple paraît suivre le mouvement ; les fidèles amis de Votre Majesté ne se montrent pas. »
L'empereur fut terrifié. Cependant, ne se rendant pas encore bien compte de la gravité de la situation, il se borna à donner à son chancelier Woronzof, oncle de sa maîtresse, l'ordre d'aller aussitôt trouver l'impératrice à Saint-Pétersbourg, pour
lui faire des remontrances et la ramener dans le devoir.
Le chancelier trouva Catherine à cheval, sur la grande place du palais; elle portait l'uniforme des gardes, la croix de Saint-André, et une branche de chêne a son chapeau ; elle avait auprès d'elle Rasoumofsky, Iwan Schouwalof et la princesse Daschkof, également à cheval. Elle était en outre environnée d'à peu près quinze mille hommes de troupes dévouées.
Woronzof accomplit sa mission dans les termes les plus dignes, les plus fermes et en même temps les plus respectueux. Catherine l'écouta avec bienveillance, et quand il eut parlé :
« Voyez , lui dit-elle en montrant le peuple et l'armée qui l'acclamaient, ce n'est pas moi, c'est la nation tout entière qui le veut!,.. »
L'impératrice nê lui permit pas de retourner à Péterhof, mais il fut autorisé, et même invité à écrire à l'empereur ce qu'il avait vu. Puis, quand sa lettre fut partie, il s'inclina devant Catherine, et lui prêta serment de fidélité comme chancelier.
Cependant, Pierre perdait tout à fait le peu de tête, et .de raison qu'il avait ; il courait comme un
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fou dans la grande salle du château, et donnait les ordres les plus contradictoires et les plus absurdes. Il voulait qu'on allât tuer l'impératrice, et dictait contre elle à ses soldats, transformés en secrétaires, les manifestes les plus violents et les plus injurieux; puis, s'apercevant qu'il avait encore sur lui l'uniforme prussien, il le quitta aussitôt,, pour revêtir celui de la garde impériale russe, et il couvrit sa poitrine des décorations nationales, en jetant loin de lui les croix et les rubans que lui avait envoyés le grand Frédéric. Toutes les jeunes femmes de sa cour l'entouraient consternées ; il allait de l'une à l'autre, les interrogeant, leur demandant un conseil, comme si elles eussent été capables de le tirer d'embarras.
A ce moment, le feld-maréchal Munik, qu'il avait récemment gracié de la Sibérie, où l'avait envoyé Elisabeth, et qui revenait à lui par reconnaissance ou par ambition, propose à l'empereur de fuir à Cronstadt, où l'on trouvera, dit-il, une citadelle fortifiée et imprenable, une flotte considérable, une armée dévouée, en un mot une position et des forces au moins égales à celles dont dispose Catherine. ^
Si Pierre eût pris aussitôt ce parti , le seul raisonnable dans sa situation désespérée, il pouvait encore changer la face des choses ; mais il n'était pas, tant s'en faut , l'homme des décisions promptes, li hésite, perd un temps précieux en discours inutiles, passe sa petite troupe en revue; puis, tout à coup, pris d'un subit accès de confiance, il éclate en reproches nouveaux contre l'impératrice, jure qu'il va la faire repentir de son crime , crie à tuetête qu'il se vengera des misérables qui ont conspiré avec elle , tire son épée et gesticule d'une manière si extravagante que tous ceux qui l'entourent s'écartent de lui pour ne pas être blessés.
Comme il se livrait à toutes ces burlesques rodomontades, un officier arrive de Saint-Pétersbourg, annonçant que Catherine marche sur Péterhof à la tête de vingt mille hommes, et même qu'elle n'est plus qu'à quelques verstes (i).
A cette nouvelle, l'empereur n'hésite plus :
« Partons ! crie-t-il. Aux yachts ! aux yachts ! ... » Et il se précipite , suivi de sa petite cour et de sa petite armée, dans les barques qui l'attendaient.
( i ) La verste équivaut à un peu plus d'un quart de lieue.
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Mais Catherine, la prévoyante Catherine, n'avait pas non plus oublié Cronstadt. Le matin même, par ses ordres, le vice -amiral Talitzine était parti pour s'assurer de la fidélité de la place, annoncer le changement survenu dans le gouvernement, et proclamer l'impératrice. Talitzine n'avait pas perdu de temps, et pendant que Pierre hésitait , paradait et injuriait tout le monde à Péterhof, le vice-amiral avait pris possession de la place au nom de la nouvelle souveraine.
Le soir même , à dix heures , le yacht de l'empereur arrive en vue de Cronstadt; on se dispose à jeter un pont pour le descendre à terre avec toute sa siiite ; mais la garnison borde les remparts, prête à faire feu au premier ordre qu'elle recevra de Talitzine.
<f Qui vive?... crie-t-on du rempart.
— L'empereur!... répond Munik. . .
— Il n'y a plus d'empereur!... » réplique Talitzine.
Pierre, qui avait un grand manteau, le laisse tomber, montre ses décorations et son uniforme pour se faire reconnaître ; mais Talitzine , prenant en main le porte-voix, crie une fois encore, du
haut du rempart, qu'il n'y a plus d'empereur, et que si Pierre persiste à vouloir débarquer, il sera obligé de faire tirer sur lui les canons des forts ; que tel est l'ordre formel de l'impératrice!... Et la garnison entière, qui l'entoure, crie de toutes ses forces : Vive Catherine ! . . .
Pierre se désole, pleure, entre dans une fureur ridicule, et se décide enfin à revenir sur ses pas et à retourner à Oranienbaum. En y arrivant il apprit que Catherine était à Péterhof avec son armée. Il veut fuir, ordonne qu'on lui selle à l'instant son cheval , annonçant qu'il allait chercher un asile en Pologne. Mais sa maîtresse, qui avait conservé sur lui tout son ascendant, le dissuada facilement de cet aventureux projet. Elle lui conseilla d'écrire à l'impératrice, et elle obtint de lui qu'il se bornerait à demander à Catherine l'autorisation de se retirer avec elle dans le Holstein, en s'engageant à y vivre tranquille et sans songer désormais à la couronne, qu'il résignerait entre ses mains par un acte spécial et authentique.
Il accepta aussitôt cette proposition, et écrivit à sa femme une longue lettre pleine de supplications et de soumission, qu'il envoya sur-le-champ par un
Pierre III
officier dévoué, auquel il fit connaître son désir d'obtenir sa liberté et celle de sa maîtresse, à quelque prix- que Ce fût. Puis, pour prouver encore mieux combien était sincère sa résolution de renoncer au pouvoir, il ordonna de démanteler Oranienbaum, fit démonter les canons, et licencia sa petite troupe.
Le vieux général Munik était furieux , et il lui reprocha dans les termes les plus violents de ne point savoir mourir en empereur (i).
Cependant l'aide de camp était allé à Péterhof pour remplir sa mission auprès de l'impératrice. Mais celle-ci ne daigna pas répondre à la lettre de son mari ; elle se borna à lui envoyer le général
(i) Frédéric II avait meilleure opinion de lui. Quand il apprit que Pierre était détrôné, il dit avec tristesse au général Tchernitchef, qui lui donnait la nouvelle : « Pauvre prince, il est mort , j'en suis sur, car il a dû se défendre et se faire tuer! »
Ismaïlof , porteur d'une formule de renonciation à l'empire, que Pierre signa avec une sorte d'empressement heureux, au milieu des eris d'indignation et de rage des siens, outrés de son manque de courage et de sa lâcheté. Puis il partit à son tour pour Péterhof, accompagné seulement de sa maîtresse et de son aide de camp Goudovich.
A son arrivée, il ne put obtenir de voir l'impératrice; mais les troupes, par lesquelles il fut reçu aux cris mille fois répétés de : Vive Catherine ! lui dirent des injures, se jetèrent sur sa maîtresse, dont ils déchirèrent la toilette, et accablèrent de huées et de moqueries Goudovich , qui voulait s'opposer à leurs insultes. Puis ils obligèrent Pierre à quitter l'uniforme russe, et quand il fut en chemise et nupieds au milieu d'eux, ils le laissèrent pendant quelque temps dans ce piteux état , en se moquant de lui ; enfin ils le revêtirent d'une mauvaise robe de chambre, et le séparèrent de sa maîtresse et de son favori.
On fit alors monter en voiture le malheureux czar, et on le conduisit, sous bonne escorte, au domaine impérial de Robschak, à six lieues de Saint-Pétersbourg. Pierre, en y arrivant, ne mani-
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festa pas trop de mécontentement de se voir relégué dans ce séjour, et il ne demanda plus que trois choses pour y finir sa vie : son violon , son nègre et son chien.
C'était le 10 juillet 1762, au soir.
Mais l'impératrice le craignait encore, malgré sa nullité et le mépris dans lequel il était volontairement tombé. Manifesta-t-elle le désir de sa mort ? approuva-t-elle les propositions qui lui en furent faites, ou se borna-t-elle seulement à fermer les yeux sur le projet fatal C'est ce que l'histoire n'a jamais su.
Quoi qu'il en soit, le 17 juillet , Alexis Orlof vint à Robschak avec du vin de Bourgogne empoisonné, et il demanda à l'empereur de lui faire l'honneur de l'admettre à sa table avec Teplof , Potemkin et Bariatinsky.
Pierre, sans défiance, accepta la proposition, et
se mit même à table avec beaucoup de gaieté. Après les salaisons et l'eau-de-vie, qu'on servit d'abord suivant l'usage russe, Orlof présenta à l'empereur un verre du vin qu'il avait apporté. A peine Pierre eut-il bu qu'il comprit qu'on l'avait empoisonné. Il se mit alors à pleurer, demanda en grâce un peu de lait, et rendit aussitôt tout ce qu'il avait pris.
Pendant ce temps, les conjurés tenaient conseil dans l'antichambre, et bientôt ils rentrèrent tous ensemble. Orlof se jeta sur Pierre, le saisit par le cou et le renversa sur le plancher. L'empereur eut la force de se relever, et, sautant au visage de son assassin , il lui fit une profonde égratignure en se débattant (i), et lui cria avec l'accent de la douleur et du reproche : Que t'ai-je fait
Alors les autres conjurés, venant au secours d 'Orlof, se jetèrent aussi sur l'empereur et l'entraînèrent vers le lit, pour l'étouffer sous les oreillers ; mais il se débattait de telle façon, en poussant
(i) La trace de son crime demeura, pendant toute sa vie, gravée sur la face d'Orlof ; on l'avait, à ce propos, surnommé le Balafré. Il mourut seulement en 1 8oS , à soixante-quatorze ans.
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des cris affreux , qu'il fallut songer à un autre moyen. Engelhardt, sergent de garde, apporta un mouchoir; Teplof fit un nœud coulant, le passa au cou de l'empereur, et le sergent tira de toutes ses forces, pendant que les autres assassins maintenaient les bras et les jambes de leur victime , au milieu de ses cris et de ses imprécations, qu'ils cherchaient à étouffer en lui écrasant l'estomac à coups de talon de botte et en lui enfonçant leurs genoux dans la poitrine.
Quand il fut mort, ils appelèrent Luders, le médecin du château, lui montrèrent l'empereur étendu par terre, et lui dirent en riant que Pierre venait de mourir d'une attaque d'apoplexie.
Alexis Orlof partit aussitôt pour Saint-Pétersbourg. Quand il arriva au palais, Catherine dînait en compagnie fort gaie. Orlof entra dans la salle du festin, pâle, couvert de sueur, échevelé, déchiré, sanglant. L'impératrice le regarde , sort précipitamment de table , et entraîne dans une salle voisine Orlof, qui lui apprend ce qui vient de se passer. Effrayée des conséquences du crime, Catherine fait appeler aussitôt Panin.
Le comte rassura l'impératrice ; il était facile,
disait-il , d'attribuer la mort de Pierre, qui avait déjà été malade quelques jours auparavant , à une cause accidentelle, dont on aurait soin d'ailleurs de peu parler. Puis il conseilla d'attendre au lendemain pour publier la nouvelle, comme si on ne l'avait apprise que pendant la nuit. Alors Catherine, moins inquiète, les laissa pour qu'ils pussent se concerter sur les mesures à prendre, et elle reparut à table avec le même visage, le même calme et la même gaieté.
Le lendemain elle fit répandre, dès le matin, le bruit que l'empereur était mort la veille d'une colique hémorrhoïdale ; puis elle prit des vêtements de deuil, et parut, au milieu de sa cour, baignée de larmes, se soutenant avec peine sur les bras de deux chambellans, et affectant la plus grande douleur. Elle ordonna ensuite les funérailles de son mari.
Comme Pierre n'avait pas été couronné, il ne pouvait, selon l'usage consacré, être enterré au milieu des czars ses prédécesseurs. Dans la nuit du 1 8 au 19 juillet , on transporta le cadavre de Rob schak au couvent d'Alexandre Niewski , où il fut le lendemain exposé publiquement.
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Pierre était revêtu de l'uniforme du Holstein ; on avait dû , pour dérober aux visiteurs les traces de sa fin tragique, entourer son cou d'une cravate énorme, qui le cachait tout à fait. Au milieu de la foule accourue pour contempler le cadavre se trouva le vieux général Troubetzkoï, qui, ayant des doutes sur les causes de la mort du pauvre empereur, se précipita sur le corps pour arracher la cravate. On dut l'éloigner par la force avant qu'il eût accompli son dessein.
Le 2 1 juillet, quatre laquais de la cour descendirent dans le caveau du couvent le corps de l'empereur, dont la face était déjà toute noire. On ne dit point de prières pour le repos de son âme, et la cérémonie n'eut aucune pompe ni aucune publicité, ce qui autorisa par la suite les faux Pierre III à prétendre que l'empereur n'était pas mort (i).
Caherine récompensa largement les assassins de son mari. Teplof fut fait sénateur, Bariatinsky de-
(i) Il n'y eut pas moins de sept pseudo- Pierre , dont le fameux Pougatchef, qui, après quelques succès importants , fu trahi par les siens et vendu cent mille roubles à Catherine. On le conduisit dans une cage de fer à Moscou, où il fut décapit le 24 janvier 1774.
vint ambassadeur, Alexis Orlof fut créé amiral, et le sergent Engelhardt élevé à la dignité de général et de gouverneur de ville. Enfin, deux soldats aux gardes, qui avaient aussi aidé à l'assassinat , furent comblés de présents et nommés officiers. Puis, peu de temps après, comme elle redoutait leurs indiscrétions, un beau jour Catherine les fit tout simplement étrangler.