DE RUSSIE
ATHERiNE occupa trentre-quatre ans le trône que l'assassinat de son mari venait de lui donner. Elle laissa dans l'ombre, en le tenant éloigné de la cour et des affaires, le véritable héritier de la couronne , son fils le -grand-duc Paul, qui eut le loisir, dans sa solitude de Gatchina, de devenir aussi farouche et aussi fantasque que son père l'avait été, pendant que Catherine, tenant en main le sceptre qu'elle lui avait volé , remplissait le monde du bruit de ses
victoires, de l'éclat de sa grandeur et du scandale de ses amours.
Les ambassadeurs de France à Saint-Pétersbourg, à cette époque, ne se gênent pas pour la qualifier et la juger sévèrement (i). Ce n'est pas seulement la grande Catherine qu'ils nous présentent ; c'est aussi la Catherine amoureuse, satisfaisant sa passion avec le premier venu, pourvu qu'il fût bel homme, aimable et de complexion résistante.
Les princes, ses contemporains, ne l'ont pas ménagée non plus. Marie-Thérèse ne l'appelait jamais que « cette femme » , et cela de l'air le plus hautain et le plus méprisant du monde. La cour de Versailles la baptisait d'adjectifs que nous ne répéterons pas ; il est vrai que celles qui menaient alors la politique française se nommaient Pompadour et, un peu plus tard, Du Barry.
En revanche, Voltaire, qui était à genoux devant
(i) Il en est un cependant qui lui a fait la part un peu trop belle : c'est l'historien comte Louis-Philippe de Ségur, qui est mort en 1830. Dans ses Mémoires sur son ambassade auprès de Catherine, il trace un tableau très-brillant des grandes qualités ■ de cette princesse ; mais, tant soit peu courtisan, il oublie à dessein tout ce qu'il aurait pu nous révéler sur la honteuse licence de ses mœurs.
Catherine II
tous ceux qui lui prodiguaient l'encens de leurs louanges, et qui entretenait avec Catherine une correspondance suivie , l'avait surnommée « la Sémiramis du Nord », et le prince de Ligne, dans un jour de belle humeur, l'avait appelée justement, malgré ses vices, « Catherine le Grand. » Enfin, plus récemment , Herzen, dans ses Mémoires sur la Russie^ la désigne « une lady Macbeth sans remords et une Lucrèce Borgia née sous un autre ciel. »
Tout cela certainement est fort exagéré , et il ne faut pas prendre au pied de la lettre toutes ces flagorneries et toutes ces injures. Catherine fit faire à la civilisation en Russie un pas immense; elle ouvrit ce vaste empire aux lettres et aux sciences, aux arts et aux artistes ; elle le releva de l'abrutissement et de l'ignorance ; elle l'agrandit par ses conquêtes. Comme Pierre le Grand, elle a laissé dans l'empire russe des traces ineffaçables de son passage. Mais, d'autre part, la Catherine dissolue le fut autant qu'on peut l'être; un Louis XV femelle, héros d'un nouveau parc-aux-cerfs, affichant publiquement ses amants, sans honte et sans pudeur, comme le roi de France affichait ses maîtresses !
Elle n'en eut pas moins de douze, dont l'histoire a relevé avec soin les noms, les qualités, ainsi que la durée de leur faveur. Ajoutez à ce chiffre ceux que sa fantaisie souveraine lui donha pour un jour, et pensez quel spectacle édifiant dut offrir cet impérial libertinage, dont la durée fut presque d'un demi-siècle!
Son premier amant fut Serge Soltykof, qu'on donne pour père à l'empereur Paul. Comme Pierre III passait pour impuissant, on a été jusqu'à dire que Soltykof eut le premier les faveurs de la grande-duchesse.
A celui-ci succéda Stanislas Poniatowski. L'envoyé français Durand écrit, à son sujet , le 19 avril 1774 •
<( L'impératrice eut pour amant Poniatowski, non par amour romanesque, mais par débauche; car elle disait de lui qu'elle ne l'aimait pas, et qu'elle se servait des hommes tant qu'ils valaient quelque chose, mais qu'après cela elle voudrait pouvoir les jeter tous au feu comme de vieux meubles. »
Cela ne l'empêcha pas d'en faire un roi de Pologne, quand il cessa d'être son favori.
Puis vint Grégoire Orlof, qu'elle fit prince. Il fut
Catherine II
son amant pendant douze ans , et mourut fou en
Il eut pour successeur Wasilitschikof, dont la faveur n'eut que la durée d'un caprice passager.
Potemkin le remplaça. Il aida à l'assassinat de Pierre III, et joua, en amour, auprès de son impériale maîtresse, le rôle bizarre d'une sorte de Pompadour masculin. « Il s'appliquait, en effet, à renouveler sans cesse les plaisirs de sa souveraine, pour rester en crédit; illui donna successivement six amants de passage , de même que les jeunes filles du parc-aux-cerfs étaient fournies à Louis XV par sa favorite (i). »
La mort de ce puissant favori faillit causer celle de Catherine, qui fut très-gravement malade de douleur. Pendant sa faveur, elle eut en même temps que lui pour amants :
Zawadokowsky, qu'elle remplaça presque aussitôt par Zoritsch, fort bel homme, mais ignorant et bête, qui avait été aux galères, et qui cependant trouva le moyen de rester en faveur pendant plus d'un an ;
( I ) Voyez le Livre de la Nation polonaise. Dentu, 1 864 .
Korsakof , qui ne lui fut point fidèle , et qu'elle surprit un jour dans son propre lit avec la comtesse Bruce, sa dame d'honneur;
Lanskoï, chevalier-garde. C'était un beau et noble jeune homme; il avait de l'esprit, des talents agréables, une tournure distinguée, et, choisi comme amant de passage, il serait peut-être devenu favori en titre, si Potemkin, redoutant que son crédit ne prît de dangereuses proportions, ne l'avait, dit-on , fait empoisonner ;
Yermolof le remplaça; il n'eut aucune influence, et disparut obscurément au bout de deux ans ;
L'avant-dernier fut Momonof , qui se lassa d'elle presque aussitôt, et auquel elle permit néanmoins d'épouser la princesse Scherbatof, qu'il lui avait préférée.
Catherine avait soixante ans , et son dernier amant, qu'elle prit alors, Platon Zoubof, en avait à peine vingt-cinq ! Les faiseurs de jeux de mots ont prétendu depuis qu'elle avait voulu finir par un amour platonique.
Comme Zoubof n'avait pas un grand goût pour sa sexagénaire maîtresse, et qu'il était coureur, ce qu'elle souffrait volontiers, afin de ne pas le perdre
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tout à fait, elle lui adjoignit son frère Valérien et Pierre Soltykof. Elle eut donc ainsi , pour cou ronner sa carrière, trois amants à la fois.
Jamais , pendant le temps de son long règne, le poste de favori ne resta, même vingt-quatre heures, vacant. Elle en avait fait une charge de l'État , et naturellement la première, la plus importante et la mieux rétribuée. Le favori en titre avait logement au palais, avec les prérogatives les plus étendues. Mais il ne lui était pas permis de tomber malade ; dans ce cas , qui s'est souvent présenté , il était aussitôt pourvu momentanément à son remplacement par un suppléant quelconque, du goût de l'impératrice.
Je voudrais pouvoir raconter les graveleux détails de l'installation de chaque favori nouveau ; ce qui se passait entre lui , le médecin de l'impératrice et sa dame d'honneur, qui, dans les derniers temps , était une certaine demoiselle Protasof, laquelle jouait à la cour un rôle assez peu qualifiable ! Je voudrais pouvoir dire aussi dans quelle cérémonie était reçu le nouveau favori , et la manière facile et libre dont l'impératrice l'accueillait aussitôt. Mais il me faudrait entrer dans des détails que le respect
dû au lecteur m'oblige absolument à supprimer (i).
A la fin de sa vie, l'impératrice s'était formé un petit cercle, composé de ses trois amants et de quelques autres personnes qui se réunissaient avec elle dans une sorte de petit Trianon qu'on appelait l'Ermitage, et oià elle n'admettait que de rares invités, choisis avec le plus grand soin dans la société aimable et intelligente de Saint-Pétersbourg.
Elle avait fait de l'Ermitage Un véritable temple des arts, où elle avait réuni les chefs-d'œuvre de toutes les écoles de peinture, plusieurs bibliothèques (entre autres, celles de Voltaire et de Diderot), et beaucoup d'autres collections artistiques. Dans cette délicieuse retraite, on causait littérature et art, on jouait souvent la comédie, et presque toujours des petites pièces composées par l'impératrice ellemême (2). La plus grande liberté, surtout une liberté qui engendrait trop souvent la licence, était non-seulement autorisée, mais ordonnée. L'Impératrice donnait elle-même le signal des plaisirs, et y prenait toujours la plus grande part.
(1) Voyez notamment les trop crus mais très-curieux Mémoires sur la Russie, de Masson. Paris, 1803.
(2) Voyez le Théâtre de l'Ermitage. Paris, 1799; 2 vol.
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C'est là qu'elle reçut plusieurs fois, et précisément quelque temps avant de mourir, le jeune roi de Suède, fils du malheureux Gustave III. Elle ne se gêna pas pour mener devant lui le même genre de vie, et l'on raconte qu'il ne fut, d'ailleurs, jamais en reste avec elle d'amabilité et de galanterie.
Le séjour de Gustave IV à Saint-Pétersbourg fut fatal à Catherine. Elle passa six semaines avec lui, au milieu des fatigues continuelles de plaisirs de toutes sortes, sans cesse renouvelés.
Comme elle était très-grosse, d'une ampleur même presque difforme, et que ses jambes, enflée^ et souvent ouvertes, la faisaient parfois horriblement souffrir, l'impératrice ne pouvait plus, depuis longtemps déjà, descendre ou monter sans danger l'escalier du palais. Mais elle était fort coquette, et,
voulant toujours paraître jeune et bien portante, elle bravait la souffrance pour faire encore ce que sa santé et ses forces actuelles lui défendaient depuis longtemps. Entre autres artifices de toilette, Catherine employait, pour cacher ses rides et" son âge, le fard et les poudres, dont elle couvrait outre mesure son visage vieilli; Elle gagnait à cela de violents maux de tête, qui se terminaient parfois par des évanouissements de plus ou moins de durée.
Le 4 novembre 1796, étant à l'Ermitage, entourée de son favori, de ses intimes et de quelques autres personnages invités à son cercle, elle parut d'une gaieté extraordinaire. Elle avait reçu le jour même la nouvelle que Moreau venait de repasser le Rhin en présence des troupes russes. Elle avait témoigné une grande joie de ce succès et l'avait fait publier aussitôt dans la capitale. En même temps elle avait écrit à M. de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche à sa cour, pour lui annoncer ce qu'elle regardait comme un grand triomphe (1), un billet
(0 Ce prétendu triomphe était l'admirable et fameuse retraite de Moreau, causée par les défaites successives de Jourdan à l'armée de Sambre-et-Meuse.
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curieuxpar sa forme, sa légèreté el sa tournure toute française :
« Je m'empresse d'annoncer à l'excellente Excellence que les excellentes troupes de l'excellente cour ont excellemment battu les peu excellents Français, »
Le soir, Catherine se retira de bonne heure dans ses appartements, se plaignant d'un peu de malaise, et se sentant, disait-elle, de légères coliques, parce qu'elle avait trop ri.
Le lendemain 5 novembre, elle reçut dès le matin son favori, et successivement ses divers secrétaires d'État. Pendant qu'elle travaillait avec le dernier, elle se leva, le pria de l'attendre un moment et passa dans sa garde-robe. Après vingt minutes d'attente, comme l'impératrice ne revenait pas , le secrétaire fut inquiet et appela une des dames de service, qui entra dans le petit salon de Catherine, sur lequel donnait la garde-robe.
On vit alors un horrible spectacle. Catherine était étendue sans connaissance et sans mouvement sur sa chaise percée ; sa face était bouffie, une légère
écume sortait de ses lèvres fermées, ses yeux étaient entourés d'un cercle bleuâtre, et ses rides fortement dessinées, comme si l'on eût passé de la couleur noire dans leurs lignes pour les accentuer davantage.
Le palais fut aussitôt dans le plus grand bouleversement. Zoubof, le favori , accourut ; on appela les médecins, les ministres, le corps diplomatique' les employés de la cour, etc. On jeta bien vite sur le plancher, près de la fenêtre du salon, un matelas sur lequel fut étendue l'impératrice; on la saigna, on lui donna des lavements, on chauffa ses pieds avec des linges brûlants ; tout fut inutile, elle ne revint pas à elle. Cependant le principe de vie n'était pas disparu, puisque, chose curieuse, le seul endroit d'elle-même qui indiquât qu'elle vivait encore était son ventre, qu'on voyait se soulever et se baisser successivement, et où son dernier souffle semblait s'être réfugié.
Le grand-duc était alors à Gatchina, où il surveillait les travaux de construction d'un moulin. Il ne put être prévenu de l'événement que dans la journée, et il arriva seulement le soir, à huit heures, auprès de sa mère toujours immobile.
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La journée du lendemain se passa de la même manière, l'impératrice étant toujours dans la même position et dans le même état, le grand-duc debout dans le salon au milieu de la cour, tout le monde attendant le dénoûment.
Ce petit salon rempli de cette foule nombreuse, cette grande reine mourante, ces courtisans anxieux, ce prince ne sachant encore s'il va retourner le lendemain dans sa solitude ou occuper le trône dont Catherine a porté si haut la gloire, tout cela offrait un curieux tableau dont un contemporain nous a retracé le plus singulier et le plus étrange épisode.
Niemcewicz, ami et compatriote de Kosciuszko, raconte ainsi la mort de Catherine dans les mémoires qu'il a laissés :
« Les ministres accoururent. Quel spectacle! L'immortelle Catherine, la maîtresse du tiers du globe habité, renversée sur sa chaise percée!.. On l'enlève, on la couche sur son lit ; elle ouvrit encore un instant les yeux, mais elle ne parlait plus et avait perdu connaissance. Cette mort incomplète de Catherine mettait les courtisans dans la plus grande perplexité, car ils étaient en présence de deux souverains dont l'un, il y a quelques heures
de cela, était maître de leurs biens et de leur vie, et pouvait peut-être encore revenir, puisqu'il remuait ; l'autre, dans la force de l'âge et de la santé, touchait déjà du bout des doigs le sceptre, et promettait de le tenir ferme et fort longtemps.
« Or, l'empressement ou l'indifférence pour l'un ou pour l'autre pouvait également compromettre, était également dangereux. Dans ce cruel embarras ils prirent pour boussole de leurs actions et de leurs mouvements le ventre de leur souveraine. S'agitaitil avec force, vite ils se rangeaient du côté du lit et poussaient les cris les plus lamentables; commençait-il à se ralentir , plus vite encore, d'un air moitié joyeux, moitié respectueux, ils se précipitaient vers le grand-duc.
« Ces manœuvres de crainte et de flatterie durèrent près de quarante heures de suite, car ce n'est que le lendemain, à onze heures du soir, que le ventre cessa entièrement de s'agiter, et que l'immortelle se trouva morte pour tout de bon (i). »
En effet, ce soir-là même, le 6 novembre 1796,
(i) Notes sur ma captivité à Saint-Pétersbourg, dans le Livre de la Nation polonaise, traduit par A. Lévy.
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vers les dix heures du soir, l'impératrice commence à râler horriblement ; ses mains se soulèvent et retombent, sans pouvoir faire le signe qu'elles semblaient indiquer. Un peu avant onze heures, Catherine expire après une muette agonie qui n'avait pas duré moins de trente-sept heures.
Elle avait alors soixante-sept ans.