MORT DU CZAR PAUL I
E fils de Catherine, ce fils qu'elle avait tenu avec le plus grand soin éloigné d'elle, et qui n'avait pris jusqu'alors aucune part aux affaires de l'État, lui succéda sous le nom de Paul I^"".
On sait qu'à sa naissance (i^'' octobre 174$), le bruit courut qu'il n'était pas le fils de Pierre III, mais bien le fruit des coupables amours de sa mère avec le comte Serge Soltykof. Catherine elle-même,
Morts roy.ales
dans ses Mémoires, ne craint pas de faire un aveu tout en faveur de ce dernier (i). Mais comment expliquer alors que les amours de ce Soltykof « beau comme le jour » et de cette Catherine « de si haute élégance et de si rare distinction « aient produit un prince aussi désagréable, maniaque, disgracié au physique, bizarre, violent, obstiné, en un mot d'une ressemblance si parfaite avec Pierre III, et qui, comme lui, régna à . coups de décrets ridicules et absurdes, pour finir aussi comme lui de la mort la plus terrible. et la plus tragique?
Le premier soin de Paul, en montant sur le trône, fut de rendre à son père, le czar Pierre III, les honneurs funèbres dus à un empereur, et que Catherine lui avait refusés après son assassinat. Il y avait trente-quatre ans que le nom et même le souvenir du malheureux prince étaient proscrits dans toutes les bouches comme dans toutes les mémoires. Paul voulut que les honneurs qui allaient être rendus à la défunte czarine Catherine II fussent
(i) L'ambassadeur de France en Russie écrivait à sa cour, le 14 avril 1762, au milieu des six mois du règne de Pierre III : « Vous n'ignorez pas que M. de Soltykof est le véritable père du jeune grand-duc. »
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en même temps et au même lieu rendus à l'empereur Pierre III son mari.
Le 19 novembre 1796, il alla lui-même en cérémonie dans le couvent d'Alexandre Niewski, où son père avait été obscurément inhumé, en 1762, dans un caveau inconnu. Il se fit conduire par un vieux moine devant le cercueil impérial; il le fit ouvrir, et, s'agenouillant auprès de ces restes augustes, il versa d'abondantes larmes. Il prit ensuite le gant qui cachait la main du squelette, et le porta plusieurs fois à ses lèvres en le couvrant de ses baisers. Puis il fit élever dans l'église du couvent ,un catafalque magnifique où le cercueil fut déposé , et où les mêmes cérémonies qui s'accomplissaient pour Catherine au palais impérial furent scrupuleusement ordonnées et observées pour son époux.
Le jour des funérailles de sa mère étant arrivé, Paul fit d'abord procéder au couronnement solennel du cercueil de son père, qui fut ensuite porté au palais, couronne en tête, et placé à la droite de celui de l'impératrice. La cour et le peuple vinrent successivement défiler, pendant plusieurs jours, devant la lugubre exposition de ce squelette costumé en empereur et du corps déjà défiguré de la
grande Catherine. Elle avait été mal embaumée, et ses traits devinrent bien vite méconnaissables; quelques heures seulement après sa mort, son visage, tout enflé, parut noir et bleu, et le cercle de ses yeux se couvrit d'une teinte jaunâtre hideuse à voir.
Enfin, le 1 8 décembre, on porta en grande pompe les deux cercueils à la citadelle, où se trouve la sépulture des impératrices et des empereurs. C'est dans cette dernière cérémonie que Paul exerça une vengeance cruelle contre les assassins de son père. Il en existait encore deux : Alexis Orlof et l'aîné des princes Bariatinsky. L'empereur exigea qu'ils suivissent le convoi impérial, à pied, en- longs vêtements de deuil , et placés immédiatement derrière le cercueil même de leur victime, les désignant ainsi à l'attention du peuple qui se pressait en foule à cette cérémonie aussi terrible qu'inattendue (i).
(i) Ils firent bonne contenance pendant le trajet du palais à la citadelle; Orlof surtout montra une assurance inaltérable A la citadelle, quand on descendit le cercueil dans le caveau, Tempe reiir leur fit tenir à chacun un coin du drap funèbre, et les obligea à s'agenouiller ensuite au moment des suprêmes prières, pendant lesquelles son regard sévère et vengeur resta constamment fixé sur eux.
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Le règne de Paul avait bien commencé : certaines mesures, pleines d'humanité, lui avaient rallié le peuple ; d'autres , absolument politiques , avaient satisfait l'aristocratie et l'armée. Mais bientôt l'abus extravagant qu'il fit du pouvoir diminua la bonne impression d'abord produite. Ainsi que son malheureux père, Paul avait la tête faible ; comme rien ne contrariait ses volontés, que ses décrets étaient aussitôt exécutés que rendus, et que ses courtisans, flatteurs et menteurs comme tous les courtisans, approuvaient et exaltaient sa conduite, il se laissa aller promptement aux idées les plus folles et les plus fatales.
Comme Pierre III vivant dans sa forteresse au miHeu d'une petite armée, Paul, seul à Gatchina avec quelques compagnies des gardes , les avait disciplinées, organisées et habillées à sa façon. S'arrêtant aux plus petits détails de la tenue des troupes, il publia, aussitôt qu'il fut empereur, ukase sur ukase pour la modifier perpétuellement. Chaque jour, par n'importe quel temps, Paul passait ses soldats en revue, la tête nue bien qu il fût chauve, obligeant ses officiers, et même les princes ses fils, à braver comme lui la pluie, la neige et le froid, et
se bornant à faire emporter tranquillement, sans mol dire et en haussant les épaules, ceux que la rigueur de la saison et une parade trop prolongée faisaient tomber par terre devant lui.
C'est là qu'il étudiait et ordonnait ses réformes, qui étaient aussitôt publiées et exécutées dans tout l'empire ; réformes mesquines et ridicules, modifiant un jour la largeur d'un parement ou la couleur d-'un bouton, supprimant un galon ou diminuant un plumet, substituant à l'habit la tunique, et faisant remplacer le lendemain la tunique par l'habit; car une semaine après l'empereur changeait presque toujours brusquement d'avis, et l'ordre qu'il venait de donner était aussitôt révoqué, alors même qu'il était déjà en partie ou tout à fait mis à exécu tion.
Malheureusement Paul ne se borna pas à réformer la tenue de ses soldats, il voulut aussi régler celle des bons bourgeois de sa bonne ville de Saint- Pétersbourg.
La mode importée depuis peu de France en Russie, était alors de porter des chapeaux ronds. Paul exécrait en ce moment la révolution française, qu'il devait un peu plus tard admirer en se pas-
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sionnant pour l'homme de génie qui allait la personnifier, puis l'absorber. Ne voulant rien recevoir «t de cette chienne de France ni de ces chiens de Français, » pas même la forme d'une coiffure, il fit défendre de se montrer désormais dans la ville en chapeau rond. Comme ses ordre.s ne s'exécutaient que lentement, il fit aposter au coin des principales rues des soldats chargés d'ôter le chapeau de tout passant qui n'aurait pas observé les prescriptions de son impériale ordonnance. Lui-même, quand il traversait la ville dans son drowsky, envoyait les officiers de sa suite décoiffer ceux qu'il apercevait portant le chapeau prohibé.
On rit d'abord de la mesure, mais bientôt on murmura et l'on trouva l'empereur absurde. Quelques jours après, on le trouva plus absurde encore : un ukase parut ordonnant à tout propriétaire de voiture de ne plus atteler ses chevaux qu'à la manière allemande, et d'habiller également ses cochers à l'allemande, c'est-à-dire de couper leur barbe et de porter une perruque à queue, ce qui était aussi ridicule que gênant (1).
(i) On raconte qu'un officier de la garde, qui n'avait pas encore eu le temps de se conformer aux prescriptions de l'ordon-
L'empereur eut ensuite l'idée de restaurer une vieille coutume d'étiquette, tombée depuis longtemps en désuétude à cause de la difficulté de son accomplissement dans une ville aussi populeuse et aussi agitée que Saint-Pétersbourg. Une ancienne loi voulait que, l'empereur, l'impératrice ou le grand -duc héritier passant en voiture dans une rue delà ville, chacun descendît de la sienne, s'inclinât et se prosternât à deux genoux, dans la boue, la poussière ou bien la neige. Les habitants de la ville qui étaient à pied devaient en faire autant , et les étrangers eux-mêmes n'étaient pas exemptés de cette dure et rebutante obligation.
Paul voulut que cette absurde loi, inventée au moyen âge, fût observée de nouveau dans toute sa rigueur, et il fit punir de la manière la plus grave toute infraction constatée (i).
nance, avait renoncé momentanément à aller en voiture. Se rendant à la parade, il faisait porter derrière lui, par un soldat, son sabre et son manteau. L'empereur l'ayant rencontré se mit en fureur, dégrada l'officier, qu'il fit soldat, et, par compensation, nomma le soldat officier.
(i) Un des brigadiers de l'empereur, M. de Likarof, était malade à la campagne. Sa femme vient en toute hâte à Saint- Pétersbourg pour y trouver un médecin. Sa voiture rencontre
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En politique, il fit bientôt preuve de légèreté et d'inconstance, et son gouvernement fut promptement discrédité à l'étranger. En effet, on Je vit, pendant quatre ans de règne, former alliance avec toutes les puissances de l'Europe , et avoir peu après la guerre avec elles. Farouche et défiant, il renvoyait ses ministres sur un soupçon et nuisait ainsi à la bonne expédition des affaires. En quatre ans, il n'eut pas moins de quatre ministres des affaires étrangères, et de cinq ministres de l'intérieur. Dans son empire aucun fonctionnaire n'était sûr de sa place, et bien peu la conservèrent pendant le peu de temps que dura son règne. Sa sévérité à l'égard de tout le monde, à quelque rang que l'on appartînt, était devenue terrible ; la moindre infraction aux édits impériaux qui contrariaient les goûts, les mœurs et les habitudes de la nation, était punie du knout, de la dégradation ou de l'exil, et quel exil! La Sibérie, c'est-à-dire, le plus souvent, la mort!... Enfin, comme pour ajouter à toutes ces causes
celle de l'empereur ; comme elle ignore la restauration de la loi abrogée sous Catherine, elle ne s'arrête pas pour se prosterner. L'empereur la fait jeter en prison, où elle devient folle, pendant que son mari meurt, faute du secours qu'elle était venue chercher.
de mécontentement et de mépris, l'empereur, entraîné par quelques-uns de ses familiers qui, après avoir rempli auprès de lui des fonctions absolument subalternes, étaient devenus les premiers personnages de sa cour (i), l'empereur, disons-nous, se livra avec eux, et par leurs soins, à la débauche la plus crapuleuse. Et il ne s'en cacha point. On le vit, le soir, courir les rues de la ville dans la triste compagnie de quelques hommes vulgaires, aller dans les mauvais lieux, et parfois même ramener au palais impérial, où résidaient l'impératrice et ses filles, d'ignobles femmes avec lesquelles le souverain et ses amis se livraient pendant toute la nuit à d'épouvantables orgies.
Toutes ces causes, les petites et les grandes, les tracasseries mesquines et les ruineuses inconstances desapolitique, les petits édits de toilette et les folles déclarations de guerre à l'Europe, se réunirent à la fois pour amener une catastrophe que tout le monde prévoyait, et que peut-être aussi tout le monde désirait
(i) Entre autres Koutaïsof, son barbier, que l'empereur fit comte et grand écuyer, et qu'il décora des ordres russes les plus respectés.
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Le gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg était alors le comte Pierre-Louis de Pahlen, qui occupait en outre beaucoup d'autres charges importantes de l'État (i). D'un caractère astucieux et adroit, sous une grande apparence de franchise; il avait acquis la confiance et l'amitié de l'empereur, qui en général n'aimait personne et se défiait de tout le monde.
C'est Pahlen qui le premier, dès le mois d'octobre 1800, eut l'idée dune conspiration ayant pour but de remplacer l'empereur Paul par son fils aîné, le grand-duc Alexandre. Il trouva dès lors, pour écouter son projet, quelques personnages qui devaient plus tard devenir ses principaux com-
(i) n fut à la fois gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, gouverneur général de l'Ingrie et de la Livonie, ministre des affaires étrangères, et directeur général des postes. Il mourut à quatre-vingts ans, en 1826.
plices : l'amiral Rivas, le général Talitzin, le vicechancelier comte Panin, enfin et surtout le grandduc héritier lui-même.
Le comte Panin (i) se chargea d'obtenir l'assentiment du czaréwitch Alexandre à la déposition de son père. Il ne fut pas question d'assassinat, et l'on peut dire avec certitude, malgré tous les bruits calomnieux répandus par les chroniques, les romans et les pamphlets sur l'événement fatal du 23 mars 1801, qu'Alexandre ne se douta jamais qu'on dût tuer son père, et d'autant plus que pendant l'organisation du complot il ne fut jamais question de donner la mor-t au czar.
Les conjurés connaissaient trop bien le caractère élevé et les nobles sentiments d'Alexandre pour oser émettre devant lui même la pensée d'un meurtre qu'il aurait énergiquement empêché, malgré les craintes personnelles qu'on lui inspira pour faire taire les scrupules de sa conscience. D'ailleurs, les conjurés eux-mêmes ne se défirent de l'empereur qu'après y avoir été contraints dans l'intérêt
( I ) Neveu du comte Panin (Nitika}. Il avait liérité de son titre. Voyez la note page i6.
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de la réussite de leur tentative, et aussi de leur propre salut.
Le désespoir d'Alexandre quand il apprit la mort de son père, la maladie longue et lente qu'il fit au commencement de son règne, la tristesse et les sombres préoccupations qui ne l'abandonnèrent plus pendant toute sa vie, ses remords (i) pour avoir seulement autorisé le complot, prouvent d'une manière irréfutable qu'il fut absolument étranger à son sanglant dénoûment. Il le seconda par l'appui de son nom et de son silence, la chose est certaine; mais nous allons voir comment il y fut assez naturellement amené.
Au moment même où cette première conspiration se préparait, on dut forcément en remettre l'exécution à des temps plus propices, à cause de la disgrâce du comte Panin, exilé dans ses terres pour des motifs étrangers au complot. Mais à la fm de l'année 1 800, Paul ayant, dans un moment de bonne
(i) La nuit de sa mort, arrivée à Taganrog le icr décembre 1825, Alexandre, dans son agonie, s'écria plusieurs fois, en regardant le médecin qui le soignait : « Ah ! docteur, quelle horrible action !... » Allusion évidente au crime commis vingtquatre ans auparavant.
humeur, rappelé à Saint-Pétersbourg la famille Zoubof, qu'il avait chassée de Russie après la mort de sa mère, la conspiration se trouva reconstituée plus fortement par l'adjonction des trois principaux membres de cette influente famille, le prince Platon, ancien amant de Catherine, et les comtes Nicolas et Valérien. Ce dernier surtout était un homme sûr, énergique et entreprenant; il était moins courtisan que ses frères, d'une vie plus dure, plus sévère, moins efféminée. C'est lui qui fit entrer dans le complot l'un de ceux qui devaient surtout le faire réussir, le général de Benningsen (i), homme d'une grande capacité, plein de courage et de sang-froid, et qui avait servi autrefois en Perse sous ses ordres.
Benningsen commandait une ville de province assez éloignée, où l'empereur l'avait envoyé un peu par disgrâce, parce qu'il l'avait entendu désapprouver la guerre que la Russie faisait alors à l'Angleterre, guerre dont la cause n'était connue de personne, par la bonne raison qu'elle n'en avait pas.
(i) Né en 1645. Il était général en chef des troupes russes à Pultusk, où Lannes le battit en 1807; il commandait aussi à Eyiau. On le retrouve encore à la Moskowa (181 2) et à Leipsik (i8i3),oiiilest créé comte. Il mourut aveugle en 1826.1
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Pahlen, qui était aussi son ami, fil venir secrètement le général à Saint-Pétersbourg, où il dut rester caché pendant les quelques jours qui précédèrent l'exécution du complot. Il fut chargé du commandement de la troupe qui devait entrer dans le palais pour s'emparer de l'empereur, pendant que, de son côté, Pahlen dirigerait le détachement de soldats destiné à cerner le palais lui-même, afin d'arrêter Paul s'il parvenait à s'échapper.
Les chefs de la conspiration étaient donc au nombre de six, car l'amiral Rivas mourut quelques semaines avant l'événement. Chacun d'eux recruta dans l'armée, dans les gardes, un peu partout enfin, des adhérents parmi ses amis; le nombre des gens sûrs et dévoués qui se joignirent ainsi aux conspirateurs fut d'environ cinquante.
A ce moment il ne s'agissait plus que de prendre quelques mesures dernières avant de fixer la nuit pendant laquelle on devait agir, lorsque deux événements importants et imprévus hâtèrent l'exécution du projet.
Le grand-duc Alexandre hésitait encore à donner son consentement définitif, sans lequel les conjurés n'osaient rien entreprendre. Pahlen employa, pour
triompher de ses dernières indécisions, un stratagème qui aurait pu avoir les plus terribles conséquences si le complot n'avait éclaté aussitôt. Il alla rouver l'empereur, osa lui parler d'une conspira- -nqu 11 avait, dit-il, découverte, et dans laquelle Il était lui-même entré afin de mieux connaître les conjurés ainsi que leurs moyens d'exécution. Il eut
I audace d'ajouter que le premier conjuré était le propre fi s du czar, le -grand-duc Alexandre; mais
II dissuada l'empereur de faire immédiatement un éclat, pourlaisseraucor plot le temps de s'organisèr complètement afin de pouvoir s'emparer plus sûrement de tous ceux qui y auraiem pris part. Toutefois, il demanda à Paul et obtint de lui un ordre d arrestation au nom du grand-duc Alexandre, ordre dont il se servirait, disait-il, en sa qualité de gouverneur militaire de la ville, pour faire arrêter le prince sur-le-champ, si la chose devenait nécessaire d'une façon plus urgente.
Muni de cet ordre, Pahlen le montra aussitôt au grand-duc, qui savait parfaitement que son père n'était pas homme à reculer devant le choix des moyens pour sévir contre lui, et que si, sur un simple soupçon, il commandait d'arrêter l'héritier
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du trône, il pourrait aussi bien, s'il venait à connaître sa participation certaine à un complot contre sa personne, ordonner également sa mort.
Alexandre n'hésita plus, et c'est seulement alors qu'il approuva tout à fait la conspiration, qui dans sa pensée n'avait pour but que la déposition de son père et non son assassinat.
L'empereur lui-même fournit aux conjurés un motif également sérieux pour précipiter les choses. Il y avait alors un général d'artillerie nommé Araktchéjef, que Paul affectionnait tout particulièrement parce qu'il était sévère, dur et inflexible (1). L'empereur, qui voyait toujours une conspiration dans l'air, et justement cette fois, et qui se défiait promptement de tous ceux qu'il employait^ songea à donner à ce général le commandement militaire de la ville en remplacement de Pahlen, soit que la ré-* vélation faite par celui-ci lui eût inspiré contre lui quelques soupçons, soit qu'il voulût une main plus ferme et plus implacable que la sienne pour faire exécuter les hautes vengeances qu'il méditait.
(1) En 1825,011 fut obligé de le mettre à la retraite, parce que sa sévérité l'avait rendu si odieux, qu'aucun officier ne voulait servir sous ses ordres. Il mourut en 1834.
Araktchéjef était alors dans ses terres, et Paul lui expédia aussitôt un courrier, avec ordre de revenir à l'instant à Saint-Pétersbourg.
Mais Pahlen, après la terrible confidence qu'il avait faite à l'empereur, se tenait plus qu6 jamais sur ses gardes; il fit arrêter le courrier impérial, saisit la missive qu'il portait à Araktchéjef, et la lut aussitôt aux conjurés, en leur démontrant que l'arrivée de ce général anéantirait le complot, et, après ce qu'il en avait dit à l'empereur, mettrait certainement tous les conspirateurs sous sa main. Il proposa donc d'agir avant l'arrivée du nouveau gouverneur, et d'un commun accord on fixa, séance tenante, l'exécution du projet à la nuit du 2 3 au 24 mars 1 80 1 . Pahlen fit ensuite partir le courrier porteur de la .lettre impériale pour Araktchéjef, qui ne pouvait plus , quelque diligence qu'il fît , se trouver à Saint-Pétersbourg avant l'époque qui venait d'être choisie.
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L'empereur habitait alors le palais Saint-Michel. C'était une vaste et lourde construction qu'il avait fait élever par l'architecte Brenna, vers la fin de l'année 1797, au fond du jardin d'été, sur la rive droite du canal Fontanka. Brenna avait mis trois ans à construire cette immense bâtisse, qui était devenue, sur les indications du craintif Paul, beaucoup plutôt une forteresse qu'un palais. Quand il s'agit d'indiquer de quelle couleur on peindrait la façade, l'empereur, qui était alors chez sa maîtresse, la princesse Gagarine, décida que le palais nouveau serait de couleur rose tendre, parce que c'était celle des gants que portait ce jour-là 'cette belle personne.
Ce fut seulement vers la fm de 1800 que l'empereur vint s'installer avec toute sa famille dans le palais nouvellement édifié. Il y occupait un petit appartement assez luxueusement meublé, et qui se composait d'un salon, d'une chambre à coucher,
d'un cabinet de toilette et d'une cuisine où, dans es derniers temps de sa vie, une cuisinière anglaise lui préparait ses repas, tellement Paul redoutait de mourir empoisonné. Sa chambre à coucher communiquait avec les appartements de l'impératrice par une porte cachée donnant sur son cabinet de toilette; mais quelque temps avant l'événement du 23 mars, Paul, en froid avec sa femme, avait eu la malheureuse et fatale idée de faire condamner cette porte.
Le 23 mars 1801 au matin, l'empereur fit à cheval, dans la ville, sa promenade habituelle, avec son grand écuyer le comte Koutaïsof. Comme il revenait au palais, un homme du peuple s'approcha de lui et lui tendit un billet cacheté. Pensant que c'était une supplique, Paul remit le billet au comte Koutaïsof, ainsi qu'il faisait pour les pétitions "de ce genre qui lui étaient journellement présentées pendant sa promenade. Ce billet, que le comte n'ouvrit malheureusement que le lendemain, donnait à l'empereur le détail du complot, le nom des conjurés, et l'avertissait que le soir même il devait être enlevé de son palais. Ce curieux billet était signé : Un conjuré qui a des remords.
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Ce jour-là, par une bizarrerie de son esprit si fantasque et si capricieux, Paul, qui reçut de plusieurs côtés des avis indirects du complot qui se tramait contre lui, ne voulut prendre aucune précaution, et sa défiance habituelle l'abandonna au moment même oli elle aurait dû plus légitimement redoubler.
Le soir, il reçut à sa table plusieurs personnages, parmi lesquels se trouvait l'un des conjurés, le comte Valérien Zoubof. L'empereur fut gai, expansif, parla beaucoup de l'Angleterre, qu'il détestait, du général Bonaparte, pour lequel il éprouvait une grande et juste admiration, et il se moqua même des craintes que Palhen avait cherché à lui inspirer en lui révélant, disait-il, des complots imaginaires, craintes qu'il traita devant ses invités de ridicules et de chimériques.
Après le dîner, il alla retrouver, avec quelques officiers de sa suite, sa maîtresse, la belle princesse Gagarine, chez sa mère, la princesse Lapoukine, qui avait alors pour amant l'un de ceux qui prirent part à la conspiration, le général Ouwarof. Paul causa quelqMes instants avec ce général, qui se retira de bonne heure, sous le prétexte d'ordres à
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donner à la caserne du régiment des gardes à cheval, dont il était le commandant. Ouwarof allait en réalité rejoindre les conjurés chez le général Talitzin, où la plupart avaient soupé et avaient bu outre mesure les vins les plus capiteux, pour soutenir et ranimer tous les courages.
Un peu avant onze heures, au moment même où l'empereur venait de se mettre au lit, Talitzin, ayant sous ses ordres un bataillon des gardes Préobratschenskoï, commandé par un officier du nom de Talbanof, se rendit au jardin d'été, et alla se poster devant une des entrées du palais Saint-Michel.
Le palais était gardé ce soir-là par un détachement des gardes, sous les ordres du capitaine Marin, qui avait été rallié à la conspiration. Celui-ci harangua sa troupe, lui proposa une expédition dangereuse, mais où il s'agissait de sauver la patrie; il communiqua enfin son enthousiasme à ses soldats, et les deux troupes, celle qui devait défendre le palais et celle qui venait l'envahir, fraternisèrent en buvant de l'eau-de-vie, qui leur fut amplement prodiguée pour le succès de la bonne cause.
Ces deux détachements réunis traversèrent alors, sur la glace^ les fossés du palais, désarmèrent et
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renvoyèrent les quelques sentinelles placées à l'intérieur, et, pénétrant dans le palais même, comme venant en relever les divers postes, après avoir donné le mot d'ordre qu'avait reçu et divulgué le capitaine Marin, elles favorisèrent ainsi l'entrée des principaux conjurés, placés au milieu de leurs rangs.
Il y avait parmi eux le général Benningsen, les trois frères Zoubof, le général Tchitchérin, et plusieurs autres personnages moins connus .
Un escalier secret conduisait à la chambre de l'empereur ; en le prenant, les conjurés évitaient de rencontrer les officiers et les domestiques du palais, qui auraient pu donner l'alarme, et ils arrivèrent ainsi à la porte même des appartements particuliers, qui n'avaient pour toute garde, de ce côté-là, qu'un hussard, couché devant l'entrée de la chambre où reposait Paul.
Cet homme se réveilla, jeta les hauts cris, et courut dans le palais en appelant au secours. Mais la troupe du capitaine Marin l'arrêta au milieu de sa course et le retint prisonnier.
La chambre de l'empereur était assez grande ; elle donnait par deux fenêtres sur la cour du palais; la porte d'entrée était en face de la cheminée, et
au pied du lit se trouvait la porte dérobée qui conduisait aux appartements de l'impératrice. Enfin, entre le lit et la porte, il y avait dans le plancher une trappe qui communiquait avec un corridor secret, par lequel on pouvait, sans être vu, sortir facilement du palais. Cette trappe s'ouvrait par la pression du talon de la botte sur un bouton dissimulé dans la boiserie, et peu de personnes connaissaient son existence.
Paul fut réveillé par le bruit qui se faisait à sa porte; il se souleva sur son lit, et à ce moment cette porte s'ouvrit et donna passage au prince Platon Zoubof et au général Benningsen. Ils étaient tous deux en grand uniforme, le chapeau sur la tête et l'épée à la main :
« Sire, s'écrièrent-ils en s'approchant du lit, vous êtes arrêté ! »
L'empereur, encore mal éveillé, leur demanda ce qu'ils voulaient.
« Il faut vous lever, répondit Zoubof; vous êtes notre prisonnier! Voici un acte d'abdication tout préparé, vous allez le signer à l'instant; il y va de votre vie I «
Paul jeta des cris terribles, appelant à lui, et in-
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jiiriant Zoubof et Benningsen, en leur disant qu'il les ferait mourir dans les plus affreux supplices.
Ceux-ci^ craignant qu'on n'arrivât d'un autre côté, appelèrent et firent entrer la plupart des conjurés dans la chambre impériale, qui fut aussitôt remplie.
Paul se jeta alors à bas de son lit. Un des conjurés, le prince Tatteswill, qui avait contre lui une rancune toute personnelle, l'arrêta en le prenant parla gorge. L'empereur parvint à échapper à son étreinte , et voulut frapper et ouvrir la trappe secrète ; mais comme il était nu-pieds, la pression ne fut pas assez forte et la porte résista. Il courut alors comme un fou dans la chambre, et, ne se souvenant pas qu'il avait, quelques jours auparavant, fait condamner la porte qui conduisait chez l'impératrice, il chercha vainement à l'ouvrir. Il revint enfin au milieu des conjurés, qui hésitaient encore sur le parti qu'ils devaient prendre, et, se réfugiant derrière un écran placé devant le poêle qui chauffait sa chambre, il étendit le bras pour saisir des pistolets qui étaient tout chargés sur une table.
Cette action de Paul décida de son sort ; plusieurs conjurés se jetèrent sur lui, lui enlevèrent les pistolets, et, le renversant par terre malgré sa vi-
goureuse résistance et les cris lamentables qu'il poussait, l'un d'eux, Nicolas Zoubof, aidé du Tartare Yeschwell, lui passa autour du cou l'écharpe de l'un des officiers présents. Après dix minutes d'efforts inutiles, d'imprécations terribles et de cris étouffés, Paul rendit le dernier soupir.
Alors seulement Pahlen parut dans la chambre de l'empereur, après avoir longtemps gardé les portes du palais. Il ne faut donc pas dire, comme je l'ai lu dans beaucoup de récits, qu'il fut l'un des assassins de Paul. Il conçut et organisa le complot, mais il n'en fut pas l'exécuteur dans sa partie sanglante, et la vue de l'empereur mort lui causa même une douloureuse surprise.
Il paraît d'ailleurs certain que la vie de Pau eût été épargnée si, en présence de Zoubof et de Benningsen, entrés seuls dans sa chambre, il eût tout d'abord signé son abdication. On se fût assuré de sa personne (i), on l'eût emprisonné, puis exilé peut-être; mais jamais Alexandre n'aurait
(i) Les conjurés avaient amené à !a porte du palais une voiture destinée à conduire Paul, vivant, à la forteresse du château. C'est dans cette même voiture que, quelques heures après le crime, le prince Alexandre se rendit au palais d'hiver.
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souffert qu'on l'assassinât. Quand, une demi-heure après l'événement, le comte Valérien Zoubof alla lui porter la nouvelle de la mort du czar, Alexandre en éprouva une douleur immense, et resta pendant plusieurs heures enfermé seul dans sa chambre, en proie au plus violent chagrin.
L'impératrice Marie , la deuxième femme de l'empereur (i), avec laquelle il ne vivait pas alors en bonne intelligence , montra de même un désespoir très-vrai et très-grand. Elle eut toutes les peines du monde à parvenir jusqu'à la chambre où gisait le malheureux czar, Benningsen, qui avait pris le commandement du palais, ne l'y laissa pénétrer que longtemps après l'attentat, malgré ses ordres et même ses prières.
Paul avait été, aussitôt après sa mort, revêtu de son uniforme, et étendu sur un lit de camp dans la
(i) Paul s'était marié deux fois. Sa première femme, la princesse de Hesse-Darmstadt, mourut en couches en 1776, et ne lui laissa pas d'enfants. A la fin de la même année, il épousa une princesse de Wurtemberg, morte seulement en 1828. Il eut d'elle quatre fils et six filles. Les quatre fils furent Alexandre, Constantin, qui renonça au trône, Nicolas, qui régna jusqu'en iSjî, et Michel, mort en 1849. L'une de ses filles a été reine de Wurtemberg, une autre reine de Hollande.
chambre où on l'avait tué. L'impératrice s'approcha du cadavre; elle eut le courage de soulever les vêtements qui le recouvraient; et comme, malgré tout ce qu'on lui avait dit sur les causes de la mort imprévue et subite de l'empereur, elle en avait pressenti la véritable raison, elle écarta le col de son habit, aperçut à son cou la trace ineffaçable du crime, et tomba évanouie au pied du lit. Pendant quelques jours elle ne voulut voir personne ; puis, la veille des funérailles de l'empereur elle fit venir ses deux fils aînés dans la chapelle du palais Michel, elle les fit agenouiller devant elle, et là, leurs mains dans les siennes, posées sur les livres saints, elle exigea d'eux le serment que nonseulement ils n'avaient pas été complices du crime, mais que même ils en avaient toujours ignoré le projet. Ils le jurèrent :
« C'est bien, mes fils, dit-elle, je vous aime et je vous estime encore ! «
Le lendemain de l'assassinat, 24 mars au matin, on lut à Saint-Pétersbourg, au bruit du tambour et aux acclamations de la foule, une déclaration de l'empereur Alexandre au peuple russe, annonçant que le czar Paul étant mort dans la nuit d'une,
Paul /er
attaque d'apoplexie , selon l'ordre de succession au trône, le grand-duc, son fils aîné, le remplaçait sous le nom d'Alexandre P^
Le jour même, dans l'après-midi, le nouveau souverain reçut au palais d'hiver le serment de fidélité des corps constitués, des troupes et des fonctionnaires de l'État. Le soir, quand il se montra au balcon, Alexandre fut accueilli par d'unanimes acclamations.
Suivant l'usage, le cadavre de l'empereur défunt, après avoir été embaumé, fut exposé publiquement sur un lit de parade, revêtu de l'uniforme de la garde et le chapeau sur la tête. Comme, dans la lutte qui avait précédé sa mort , l'infortuné czar avait reçu sur la main droite plusieurs coups de' sabre dont la trace sanglante n'avait pu disparaître, on la couvrit d'un gant , contrairement aux habitudes observées pour l'exposition des empereurs. La figure avait conservé à peu près sa physionomie ; mais un médecin anglais,- le docteur Wylie, placé près du cadavre, mettait d'heure en heure, sur les joues et le front du mort, du fard et des poudres, pour cacher les traces du crime, qui reparaissaient sans cesse.
Toute la cour, l'empereur en tête, vint plusieurs fois défiler et prier devant le catafalque. Le peuple, qui aime toujours ces sorles de spectacles, se porta en foule, pour voir une fois encore cet homme bizarre et maniaque qui en quatre ans avait rendu son règne et son nom si odieux, qu'il ne se trouva pas dans tout l'empire un seul homme qui pleurât sincèrement sa perte.
Le 9 avril, cette même foule se pressa encore au convoi funèbre de l'empereur, qui était conduit par ses fils, et suivi par ses assassins et par leurs complices. On déposa le cercueil de la victime dans le caveau de la forteresse, auprès -du tombeau de Pierre III, son triste père, auquel il avait tant ressemblé, dans sa vie comme dans sa mort!
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