ET FUNÉRAILLES
ROI LOUIS XV (i)
E mardi 26 avril 1774, le roi, déjà mal disposé, se rendit à Trianon avec la 8^SS comtesse Du Barry pour assister à une chasse qu'il avait commandée pour le lendemain.
(i) Cette relation a été rédigée d'après les notes du baron de Besenval, le mémoire, malheureusement incomplet, du duc de La Rochefoucauld-Liancourt , et quelques autres écrits plus sérieux, destinés à contrôler les assertions, parfois hasardées, de ces deux chroniqueurs de cour. Je supprime ici quelques détails un peu trop libres , que les curieux retrouveront dans la première édition que j'ai publiée de ce trop véridique récit.
Le mercredi 27 au matin, le roi se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbatures. Il ne voulut pas cependant que la chasse fût contremandée, et même, espérant que l'exercice pourrait lui être salutaire, il désira y assister. Il partit en voiture ; mais, n'éprouvant aucun mieux, il ne put monter à cheval, resta dans son carrosse, et revint à Trianon vers cinq heures et demie, en se plaignant de plus en plus de violents maux de tête.
Mais le roi s'obstina à ne pas se croire malade, et, refusant de voir ses médecins, il s'enferma dans les appartements de M'"'-- Du Barry, où il prit plusieurs lavements, pensant que son malaise provenait d'une simple indigestion. Pendant la nuit, comme il allait plus mal, on fit chercher au plus vite Lemonnier, son premier médecin. Celui-ci trouva de la fièvre, mais ne parut pas inquiet. M^^ Du Barry fut plus rassurée, et elle résolut, de concert avec le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, de garder le roi à Trianon jusqu'à saguérison, sans faire prévenir la famille royale, qui était restée à Versailles. La favorite passait, par ce moyen, plus de temps seule auprès de son royal amant, et surtout elle satisfaisait son aversion contre
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le Dauphin, la Dauphine et Mesdames filles du roi, qu'elle compromettait en les tenant éloignés de Louis XV. Toutefois, elle fit part du parti qu'elle avait pris au premier ministre, le duc d'Aiguillon, sa créature, qui accourut aussitôt.
Cependant, malgré les précautions prises, l'état du roi fut bien vite connu à Versailles. La famille royale n'osa point venir sans être appelée ; mais le Dauphin, qui voulait voir le roi quitter Trianon pour se faire soigner à Versailles, lui dépêcha son premier chirurgien, La Martinière, qui avait beaucoup d'influence sur Sa Majesté, et qui, de plus, jouissait auprès d'elle d'une grande liberté de paroles et d'allures.
La Martinière n'aimait pas M"!" Du Barry, et il n'avait pas, d'ailleurs, les mêmes intérêts que Lemonnier pour ménager la favorite. C'était un honnête homme, brusque mais ferpie, et qui résolut de forcer le roi à partir. '
Il arriva à Trianon dans la journée du 28 avril.
Il vit aussitôt le roi , et , malgré sa résolution de ne pas quitter cette résidence, il lui conseilla fortement de revenir à Versailles.
Louis XV, qui n'avait jamais eu dans sa vie que
la volonté des autres, se laissait presque toujours persuader par celui qui lui parlait le dernier. Il écouta son médecin, et, malgré les cris et les plaintes de Du Barry, il décida qu'on partirait pour Versailles dès que les carrosses seraient arrivés. La Martinière commanda lui-même qu'on les apprêtât, et il veilla de sa personne à l'exécution de cet ordre.
En même temps, vers quatre heures, un peu avant le départ, il obligea le roi à recevoir les quelques seigneurs de sa cour que le duc d'Aumont avait tenus éloignés de la chambre royale. MM. de Boisgelin, le prince de Condé, M. de Beauveau, etc., furent successivement introduits, et trouvèrent le roi très-affaissé , très-inquiet, très-plaignant; mais ils jugèrent cependant son état moins grave et douloureux qu'il ne le disait, parce qu'ils connaissaient bien la poltronnerie de son caractère, si facile à s'alarmer quand il s'agissait de lui-même.
A ce moment, les voitures étant prêtes, le roi fut porté dans la sienne en robe de chambre, emmaillotté de toutes façons, et on dut aller au pas de Trianon à Versailles. Il se mit au lit aussitôt qu'il fut arrivé, et reçut la famille royale, mais pendant un
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instant seulement ; en le congédiant, il dit au Dauphin de ne revenir que quand il le ferait appeler. Puis il passa avec M^^ Du Barry le reste de la soirée,
La nuit fut mauvaise, la fièvre augmenta/ et les douleurs de tête devinrent plus fortes. Le roi ne dormit pas et eut même quelques hallucinations. Comme il était très-peureux, la crainte, non de la mort, qu'il ne voulait certes pas prévoir, mais d'une maladie un peu longue, le préoccupait excessivement.
Ce jour-là, vendredi 29 avril au matin, Lemonnier et La Martinière entrèrent en conférence, et ils décidèrent qu'il fallait saigner le roi. Ils demandèrent ensuite à Sa Majesté de leur adjoindre d'autres médecins, pour ouvrir une consultation permanente. Le roi, conseillé par M"^^ Du Barry, fit indiquer Lorry et Bordeu, médecins de la courtisane et du duc d'Aiguillon. De son côté, Lemonnier demanda l'adjonction de Lassonne, médecin de la Dauphine.
Cependant, la nouvelle que l'on allait saigner le roi s'étant promptement répandue, tous les courtisans accoururent. L'antichambre en fut bientôt remplie, car chacun attendait avec anxiété le résultat de la saignée. Elle ne produisit pas l'effet qu'on en espérait. La fièvre persistait; on pouvait dès lors croire à l'approche d'une sérieuse maladie. Le duc d'Aiguillon et la favorite ne voulaient pas ajouter foi à ce bruit, car leur crédit tenait à la santé du souverain. Ils reculèrent autant que possible les entrées dans la chambre de Sa Majesté, dans l'espoir de se ménager ainsi sa garde exclusive.
Mais vers midi, les médecins appelés pour la consultation étant arrivés, une partie de ceux qui avaient leurs entrées pénétra avec eux dans la chambre du royal malade. Louis XV, inquiet, interrogeait successivement ses docteurs, leur donnait à tour de rôle son pouls à tâter, parlait remède et médecine, et, tâchant de s'illusionner luimême, il leur demandait presque de ne point i'efîxdiytx en lui disant trop crûment la vérité sur sa position. Ceux-ci, ne connaissant pas encore la véritable maladie, n'osaient trop se prononcer. Ils par-
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lèrent de faire une deuxième saignée dans l'aprèsmidi, et une troisième pendant la nuit ou le lendemain dans la journée, si la seconde ne débarrassait pas le malade de son mal de tête.
Cette nouvelle effraya le roi plus que tout le reste :
« Une troisième saignée 1 disait-il , mais c'est donc une maladie? Je voudrais bien que l'on pût se dispenser de me la faire ! w
Donc pour le roi la troisième saignée c'était la preuve , la certitude d'une véritable et longue maladie. Pour les ennemis de la Du Barry, elle était peut-être le signal d'un repentir, d'un retour au calme etmême à Dieu, en un mot de l'expulsion de la favorite.
D'autre part, le parti d'Aiguillon voyait sa ruine dans l'effroi trop exagéré du roi. La Du Barry partie, d'Aiguillon tombait; aussi elle et lui, aidés des ducs d'Aumont et de Richelieu, parvinrent-ils à circonvenir Lorry et Bordeu, et ils obtinrent qu'il ne serait plus question de cette troisième saignée. On décida seulement que la seconde serait faite plus abondamment, de manière à pouvoir tenir en partie lieu d'une troisième. En conséquence, on
tira au roi la valeur de quatre grandes palettes de sang.
Mais cette seconde saignée ne produisit pas plus d'effet que la première. La fièvre était toujours très-forte, le mal de tête persistant, et le roi trèsabattu. Néanmoins, vers cinq heures, il envoya chercher ses enfants et les garda pendant une demiheure autour de son lit, mais sans leur dire une seule parole. La soirée ne fut pas bonne ; la fièvre augmenta encore, et le roi fut plus effrayé que jamais. M. d'Aumont voulut en ce moment amener M""^ Du Barry auprès du lit de son royal amant, mais les grands officiers et les médecins s'y opposèrent énergiquement, et il y eut même une scène assez vive entre eux et lui ; il fut obligé de céder, et la favorite, furieuse, s'en alla narrer ses mécomptes au duc d'Aiguillon, aussi inquiet et contrarié qu'elle, et redoutant pour leur position à tous deux l'influence que leurs ennemis n'allaient pas manquer de prendre sur l'esprit affaibli du roi.
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Cependant le roi était gisant dans son lit, n'ayant nul désir devoir celle que M. d'Aumont avait tant à cœur de lui amener, et n'ouvrant la bouche, dans l'état d'affaissement où il était, que pour geindre et parler de lui à la Faculté. Il était entouré d'une quantité considérable de médecins; tout autre en eût été incommodé et même effrayé. Mais le roi n'en jugeait pas ainsi ; et , outre que l'habitude l'empêchait de s'apercevoir de cette importunité, l'inquiétude et la peur la lui rendaient précieuse.
La Faculté était composée de six médecins, cinq chirurgiens, trois apothicaires ; il aurait voulu en voir augmenter le nombre. Il se faisait tâter le pouls six fois par heure par les quatorze ; et quand cette nombreuse Faculté n'était pas dans la chambre, il appelait ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme s'il eût espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas arriver jusqu'à Sa
Majesté. Lemonnier lui ayant dit qu'il était nécessaire qu'il fît voir sa langue, et le lit n'étant ouvert que de façon à laisser approcher à la fois l'un d'eux, il la tira d'un pied, appuyant ses deux mains sur ses yeux, que la lumière incommodait, et la laissa tirée plus de six minutes, ne la retirant que pour dire, après l'examen de Lemonnier : « A vous, Lassonne ; » et puis : « A vous, Bordeu ; « et puis : « A vous, Lorry, etc., » enfin jusqu'à ce qu'il eût appelé l'un après l'autre tous ses docteurs, qui témoignaient chacun à leur manière la satisfaction qu'ils avaient de la beauté et de la couleur de ce précieux et royal morceau. Il en fut de même, un moment après, pour son ventre, qu'il fallut tâter; et il fit défiler chaque médecin, chaque chirurgien, chaque apothicaire, se soumettant avec joie à la visite, et les appelant l'un après l'autre et par ordre.
Mais ces visites se faisaient en prenant bien garde que le roi ne vît la lumière qui l'avait déjà incommodé, et dont il s'était plaint une fois. On mettait la main devant, et on ne laissait arriver les rayons que sur la partie qu'on voulait éclairer. Un garçon de la chambre avait été chargé de ce soin ; son attention n'était jamais en défaut. Il la poussait même
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plus loin que l'exactitude, ce qui fut cause d'une scène qui eût été très-divertissante dans un tout autre moment. Il fut question de donner un lavement au roi. On le traîna à grand'peine sur le bord de son lit, et là on le posta dans l'attitude convenable à la circonstance.
La Faculté, rangée autour du lit, fit place, en se mettant en haie, au maître apothicaire, qui arrivait Ja canule à la main, suivi d'un garçon apothicaire qui portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la chambre, tenant la lumière destinée naturellement à éclairer la scène. M. Forgeot (c'est le nom du maître apothicaire), placé avantageusement;, allait poser et mettre en place la canule, quand tout à coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation de dessous le bras d'un médecin un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeot dirigeait toute son attention. On peut se faire une idée de la colère méprisante de l'apothicaire, à qui cette éclipse avait fait manquer son coup, l'étonné-
ment des médecins, l'indignation du petit garçon apothicaire, et l'envie de rire de la partie de l'assemblée heureusement placée pour être témoin de cette scène (i).
Malgré cette affluence de médecins, de méde- ' cines, de soins et de consultations, le roi n'en allait que plus mal. Son accablement continuel et les autres accidents faisaient craindre une fièvre maligne. La Faculté commençait à manifester son inquiétude; Bordeu et Lorry avaient bien vite prévenu la Du Barry et le duc d'Aiguillon que le roi allait être sérieusement malade; ceux-ci n'en voulaient rien croire encore, et attribuaient aux menées du parti Choiseul le bruit trop précipité d'une véritable maladie.
A Versailles, comme à Paris, l'inquiétude avait gagné tous ceux qui tenaient de près ou de loin à la faveur de la Du Barry. Les amis du duc de Choiseul, au contraire, reprenaient espoir et courage. Quant au peuple, Louis XV n'était plus pour lui, depuis bien longtemps, Louis le bien aimé, et au
(i) Ce grotesque récit est, à peu près textuellement, emprunté à la relation du duc de Liancourt.
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lieu des prières et des gémissements que sa maladie de Metz, en 1 744, avait fait naître et éclater de toutes parts avec une si complète spontanéité, on n'entendit partout que des quolibets et des chansons.
Le samedi 30 avril, à dix heures du soir, le roi fut porté de son grand lit dans un petit pour la commodité du service. Ses douleurs augmentaient toujours, il était plus lourd et en même temps plus affaibli que jamais. Les médecins, fort inquiets, n'osaient pas se prononcer ; ils ne parlaient qu'entre eux et restaient indécis sur le caractère exact de la maladie. Ce soir-là, après souper, la famille royale était revenue vers le roi, et désirait passer une partie de la nuit dans la chambre qui précédait celle de Sa Majesté.
Tout à coup un des médecins ayant par hasard approché plus près du visage du roi la lumière, qu'on en tenait toujours éloignée, éclaira son front et ses joues, oh. l'on aperçut des rougeurs. A la vue de ces rougeurs, qui étaient déjà des boutons élevés sur la peauj les médecins se regardèrent entre eux avec un commun accord et un étonnement qui fut l'aveu de leur ignorance. Aucun d'eux, même en
tâtant le pouls du roi, ne s'était douté que la maladie pût être la petite vérole.
On explique diversement les causes de la maladie qui, en si peu de jours, a enlevé Louis XV. Voltaire se borne à dire, dans son Siècle de Louis XV, que le roi , déjà frappé par la mort foudroyante qui avait emporté devant lui, un soir pendant le jeu, l'un de ses compagnons de débauche, le marquis de Chauvelin, était devenu, depuis ce jour fatal, très-sombre et très-impressionnable. A une chasse dans les environs de Versailles, un convoi aurait arrêté la marche du cortège royal : le roi se serait alors approché, et aurait appris qu'on conduisait à sa dernière demeure une jeune fille morte de la petite vérole. Sa Majesté, qui n'avait jamais été vaccinée, fut atteinte aussitôt de la maladie qui avait enlevé la jeune fille.
Une autre version, la plus accréditée, semble
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beaucoup plus naturelle et plus vraisemblable , eu égard aux mœurs licencieuses du monarque :
Le roi était en effet fort triste ; son plus grand mal était l'ennui. Blasé de tout et sur tout, le- monarque passait sa vie à la chasse, qui ne l'aniusait qu'à moitié, ou dans le boudoir de sa maîtresse, dont les saillies indécentes n'avaient même plus le pouvoir de le distraire. La favorite s'en aperçut bien vite, et comme il lui 'importait de conserver son crédit, elle ne marchanda point avec les moyens. Un jour, à la chasse, près de Versailles, le roi avait rencontré la fille d'un menuisier ou d'un meunier, âgée d'environ quatorze ans. Elle était jolie, et Louis XV ne cacha pas le plaisir que sa vue lui inspirait. La Du Barry, l'ayant appris, dépêcha Lebel, pourvoyeur des libertinages de Sa Majesté, auprès des parents de la jeune fille, et, moyennant une somme raisonnable, il amena celle-ci à Trianon, 011 le soir même elle eut les honneurs de la couche royale (i).
Or, la jeune fille couvait en ce moment le germe de la petite vérole, qu'elle communiqua aussitôt à son éphémère amant.
(1) Voyez la première édition de ce travail, pages }i et 32.
Le roi avait donc la petite vérole. Les médecins, n'en doutant plus, parurent très-heureux d'être sortis d'incertitude, et ils allèrent dire à la famille royale qu'on savait enfin ce qu'était la maladie, que le roi était préparé à merveille, et que tout irait bien. Cette nouvelle fit fuir au plus vite le Dauphin, qui n'avait jamais eu la petite vérole, le comte de Provence, le comte d'Artois et les princesses leurs femmes. Seules, les trois filles du roi. Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, bien qu'elles n'eussent jamais eu la maladie, persistèrent à rester auprès de leurpère, pour lui donner tous leurs soins. D'ailleurs, la manière un peu légère et presque gaie dont les médecins avaient annoncé la cause du mal enfin découverte leur semblait une assurance de guérison. Elles répétèrent que le roi était bien préparé, citant cinq ou six exemples de gens de soixante-dix ans qui avaient eu la petite vérole sans en mourir, et elles se couchèrent, persuadées, ainsi que beaucoup de personnes de l'intérieur, que c'était l'affaire de huit à neuf jours et d'un peu de patience.
Mais Bordeu ne pensait pas de même. La maladie nouvelle allait en réveiller d'anciennes, peu avouables et mal soignées, qu'on avait cru gué-
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ries, et que d'ailleurs on avait toujours traitées légèrement et comme en plaisantant. Ce mal invétéré aggravait la situation. Aussi, le duc de Liancourt disant à ce médecin, en entendant les cris de joie de l'entourage :
' « Écoutez ces messieurs, qui sont charmés parce
que le roi a la petite vérole !
— Sandis, répondit Bordeu, c'est apparemment qu'ils héritent de lui ! La petite vérole à soixantequatre ans, avec le corps du roi, c'est une terrible maladie ! . . . »
L'événement justifia ses prévisions. L'espérance des autres médecins ne tarda pas non plus à s'évanouir, et ils passèrent tout à coup, avec tout le monde, de la plus grande sécurité à un presque découragement. Ils en vinrent jusqu'à trouver que l'état du roi était l'un des plus graves qu'ils eussent étudiés sur d'autres sujets, dans une semblable crise. En effet, l'affaiblissement du royal malade continuait; il se plaignait de douleurs sourdes de tête, et l'agitation était excessive malgré son abattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La fièvre, qui était toujours très-considérable, augmentait fréquemment et par bouffées, et
Lemonnier, qui le veillait, en disant qu'il était comme il devait être, avait bien l'air de ne pas penser ce qu'il disait.
La nouvelle attitude des médecins terrifia le parti de la Du Barry. On essaya de faire approcher la favorite de Louis XV, pour ranimer son attention pour elle et prouver ainsi que sa faveur durait toujours. Mais Laborde, le valet de chambre de quartier, l'ayant conduite près de la couche royale, le monarque, soit accablement ou indifférence, montra peu d'empressement et de plaisir à voir sa maîtresse.
Le dimanche i^r mai, au matin, il y eut une nouvelle consultation, et, d'après l'état du roi et le compte qu'on leur rendit de la nuit, les médecins avaient opiné pour les vésicatoires ; ils avaient été mis, et l'effet produit avait été à peu près nul. Le duc d'Orléans, le prince de Condé, M. de Penthièvre, s'étaient déterminés à garder le roi et à s'enfermer avec lui. Le duc de Chartres s'était retiré pour rester avec le Dauphin, et le duc de Bourbon avait suivi son exemple.
La nuit du roi, qui avait été mauvaise, fut dite dans Versailles encore plus mauvaise qu'elle n'avait été
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réellement, et, hors M. d'Aiguillon, tout le monde croyait le roi à deux jours de sa mort. La joie était grande parmi les ennemis de sa maîtresse ; on la voyait chassée dans la journée ; on voyait tout le tripot dispersé, anéanti, écrasé, et chacun, se forgeant à son gré sa chimère la plus agréable, songeait déjà à la succession possible du ministre que la mort du roi devait renverser. Le Dauphin, triste et inquiet, s'était, ainsi que la Dauphine et ses frères, renfermé dans son plus petit intérieur, et à son service près, qu'il voyait seulement à l'heure de son lever et de son coucher, il vivait en famille; il recevait aussi, à midi et demi, les princes qui ne voyaient pas le roi. Il allait avec une grande exactitude aux prières des quarante heures, qu'on avait ordonnées pour le salut du monarque. Il y faisait une digne contenance, et ne prenait part à aucun acte public ni à aucune cérémonie.
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Cependant les ennemis de la favorite et de son parti, se souvenant que l'influence de l'évêque de Soissons avait fait chasser de la cour la duchesse de Châteauroux en 1744, résolurent d'employer le même moyen pour hâter l'expulsion de la Du Barry. On fit quelques tentatives auprès de l'archevêque de Paris, M. de Beaumont, jésuite exalté, mais homme de bien et estimé pour sa piété sincère. On lui représenta qu'il était de son devoir de venir offrir au roi les secours de la religion, et de faire cesser, par sa présence et par ses efforts, le scandale qui affligeait la cour. Le prélat, facile à persuader, annonça sa visite pour le lundi 2 mai.
A cette nouvelle, le parti d'Aiguillon et Du Barry chercha à parer l'attaque. On fit agir les médecins ; on intimida madame Adélaïde, fille du roi, en lui disant que la visite de l'archevêque allait être le coup de mort du monarque ; que la question de l'éternité était encore prématurée, et qu'il ne fallait
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point parler des sacrements. Enfin, il y eut conciliabule entre le maréchal duc de Richelieu, la favorite et ses amis, et il résulta de toute cette intrigue que le roi recevrait l'archevêque en présence du duc d'Orléans, mais que la visite serait de pure politesse, et qu'il ne serait pas question des sacrements.
Le 2 mai, à onze heures, l'archevêque arriva en effet pour la visite annoncée. Le duc de Richelieu le reçut dans la salle des gardes, le fit asseoir auprès de lui sur une banquette, et lui tint un discours des plus inconvenants. ïl alla jusqu^à lui offrir de se confesser à la place du roi, lui disant que s'il était venu pour entendre l'aveu de péchés jolis et mignons, il était prêt à lui en dire de tels qu'il n'en avait pas ouï de pareils de toute sa vie. Il termina en priant le prélat de réfléchir que la chute de la Du Barry faisait rentrer au pouvoir le duc de Choiseul, qui était son plus cruel ennemi, et qu'enfin, la veille encore, la favorite lui avait dit :
« Que l'archevêque nous laisse en repos, et il aura sa calotte de cardinal ; je lui en réponds!... »
L'archevêque eut pendant ce discours une contenance assez embarrassée ; il ne savait trop que répondre, lorsque le duc d'Aumont vint le prévenir
que le roi l'attendait. M. de Beaumont ne resta qu'un quart d'heure dans la chambre royale, ne parla point de confession, et s'en alla comme il était venu. Le roi, ravi, se croyant mieux, fit appeler aussitôt la Du Barry, dont il baisa les belles mains en pleurant de joie.
Le parti Aiguillon respira et leva haut la tête une fois encore ; mais son triomphé fut de courte durée. N'ayant pu obtenir de l'archevêque de Paris au moins le conseil de renvoyer la favorite, ses ennemis cherchèrent d'un autre côté les moyens de son expulsion. On songea au cardinal de la Roche- Aimon , grand aumônier de France , chargé de la feuille des bénéfices, et qui, par une conduite souple, cauteleuse et prudente, s'était élevé aux premières dignités de l'Église, sans se compromettre vis-à-vis de personne. Bien qu'il parût dévoué à la Du Barry et à son parti, les évêques, sondés et persuadés par le parti opposé, allèrent le trouver et lui représentèrent avec fermeté qu'il était de son droit et de son devoir d'obtenir du roi la rétractation de ses fautes, le renvoi de sa favorite et l'accomplissement de ses devoirs religieux.
Très-perplexe, ne voulant se brouiller avec per-
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sonne, le fin cardinal chercha à contenter tout le monde. Il répondit aux évèques qu'après la décision des médecins, il ne pouvait trop ouvertement proposer les sacrements, mais qu'il veillerait à saisir la première occasion favorable. Depuis cet instant, lorsqu'il allait chez le roi, ce qui lui arrivait plusieurs fois par jour, il avait soin de lui parler souvent à voix basse, de façon que personne ne pût l'entendre. Par ce moyen, il se procurait la facilité de donner, dans ses propos, la version qui convenait à chacun.
Le roi allait de plus en plus mal ; mais, par prudence aussi bien que par intérêt et par raison d'État, les médecins ne publiaient que des bulletins de santé relativement satisfaisants. Cependant le bulletin qui fut affiché le 3 mai au matin annonçait que, dans la nuit, le roi avait eu le délire. M. d'Aiguillon , furieux , vint trouver les médecins , et leur fit une scène dont le bruit arriva jusqu'à Louis XV.
Celui-ci ayant demandé la cause des récriminations du ministre, on n'osa la lui dire, et, comme d'habitude, le duc se présenta chez le roi sans qu'il en fût reparlé. Le vieux monarque lui demanda des nouvelles de sa maîtresse dans les termes les plus tendres et même les plus légers ; il voulait la revoir, et il fut décidé que le soir même la comtesse lui serait amenée par Laborde.
Dans la journée, l'archevêque et le cardinal visitèrent successivement le roi, et ils eurent ensuite une conférence assez longue . après laquelle il fut arrêté que l'archevêque viendrait à Versailles s'établir dans la maison des Lazaristes , et qu'il chercherait toutes les occasions pour se rapprocher le plus possible de Louis XV, afin de l'amener à l'expulsion de la Du Barry et ensuite aux sacrements.
Le soir, comme il avait été convenu , Laborde introduisit la Du Barry chez le roi. Il était trèsabattu ; entouré de ses médecins, dont l'un lui tâtait le pouls, il interrogeait avec anxiété La Martinière, qui ne répondait que par quelques hochements de tête tristement significatifs. Se tournant alors vers sa maîtresse, le roi la fit approcher tout à fait auprès de lui :
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« Madame , lui dit-il à voix basse , je suis fort mal; je sais ce que j'ai à faire. Je ne veux pas que la scène de Metz recommence. Allez à Rueil, chez le duc d'Aiguillon, attendez-y mes ordres, et soyez toujours assurée de mon affection. »
On peut juger de l'effet produit par ce discours sur la courtisane , qui s'attendait à un plus tendre accueil. Son trouble, en quittant la chambre royale, en apprit beaucoup plus aux courtisans groupés sur son passage, que les propos mêmes du roi, diversement répétés. Le bruit de son renvoi se répandit au plus vite, mais chacun, selon son ambition, le craignait ou le désirait tant, que personne n'en voulut d'abord rien croire.
Le lendemain mardi, 5 mai, vers trois heures de l'après-midi, la comtesse Du Barry monta en voiture ^vec la duchesse d'Aiguillon, et quitta la cour. La joie que causa son âépart à la faction opposée fut pourtant diminuée, quand on sut que la maîtresse en titre ne se rendait qu'à Rueil , à deux lieues de Versailles. Si le roi allait mieux, d'Aiguillon pouvait en une heure ramener la favorite, et le peu de distance de son éloignement devint pour ses ennemis un nouveau sujet d'inquiétude et de chagrin. En
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effet, puisque la courtisane était éloignée, rien n'empêchait d'administrer au roi les sacrements, sans qu'il fût question d'elle , et son renvoi en un lieu aussi proche pouvait n'être que momentané. On n'avait donc rien gagné à son départ, et on dut commencer à croire que sa chute définitive n'aurait lieu qu'à la mort du roi.
De leur côté, les médecins n'osèrent plus cacher que l'état du roi était presque désespéré , qu'ils ne le soutenaient qu'à force d'art et de remèdes, dont les effets étaient bien légers et ne produisaient aucune amélioration sensible. Bordeu alla jusqu'à déclarer que le roi n'avait pas sa tête.
Le bon sens , cependant , lui revenait par intervalle, car, dans la nuit du 5 au 6 mai , ayant bien conscience de ce qu'il avait dit à la Du Barry, il demanda l'abbé Mondou, son confesseur, honnête ecclésiastique qu'on lui avait imposé parce qu'on le savait sans influence, et que, d'ailleurs, son état physique empêchait presque qu'il en prît jamais, car le digne abbé était aveugle.
Le gentilhomme de service, M. de Duras, ennemi du duc d'Aiguillon, s'empressa d'obéir, et l'abbé Mondou fut aussitôt par lui conduit près du monar-
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que. Ils restèrent près d'une heure en tête-à-tête , et lorsque le service rentra dans sa chambre, le roi déclara qu'il voulait recevoir les sacrements le lendemain. Puis il donna ordre qu'on fît venir le duc d'Aiguillon.
Il lui confia que son confesseur avait déclaré qu'il ne lui donnerait pas l'absolution tant que sa maîtresse serait aussi près de lui, et il lui ordonna d'aller dire de sa part à M"'^ Du Barry de se retirer à Chinon, chez le duc de Richelieu.
M. d'Aiguillon, sentant que l'éloignement définitif lui faisait perdre à jamais la partie, répondit au roi qu'il s'arrangerait pour que l'absolution et la communioii lui fussent données, bien que la comtesse restât encore à Rueil. Et, en effet, il parvint à circonvenir le cardinal , et l'abbé Mondou rentra chez le roi et fit tout ce qu'on attendait de lui.
Le vendredi 6, à six heures du matin, le roi reçut la communion des mains du cardinal, en présence de la cour et de ceux des membres de la famille royale qui n'avaient rien à redouter ou ne voulaient rien redouter de la maladie. Quand Louis XV eut communié, le cardinal, se tournant vers l'assistance, prononça très-haut la formule de
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repentir concertée entre l'archevêque, les évêques et le confesseur :
« Quoiéjue le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il déclare qu'il se repent d'avoir causé du scandale à ses sujets, et qu'il ne désire vivre encore que pour le soutien de la religion et pour le bonheur de son peuple. »
Sur quoi, le maréchal de Richelieu, d'une voix assez haute pour être entendue de tout le monde, gratifia le cardinal de l'épithète de jean f
Dès cet instant, les intrigues cessèrent ; on ne pouvait plus rien attendre, selon les intérêts des uns et des autres, que de la mort ou du rétablissement du roi, dont, d'ailleurs, l'état empirait d'heure en heure. On se parlait à l'oreille de pourpre et de gangrène, et le corps du monarque s'en allait littéralement en lambeaux. L'infection dans sa chambre était affreuse; un valet mourut as-
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phyxié, et plusieurs personnes se trouvèrent mal. D'autres gagnèrent la maladie, et les princesses filles du roi en furent les premières atteintes. La journée du lundi 9 mai fut horrible; Louis XV la passa tout entière dans le délire le plus ardent ; il voyait devant lui les flammes vengeresses de l'enfer; il appelait tour à tour Dieu et son confesseur ; il repoussa plusieurs fois de son lit ses draps et ses couvertures, et, demandant de l'eau bénite, il s'en jetait partout le corps. On voyait alors à travers la chair crevassée les os de ses cuisses, et l'on se demandait, si la maladie n'emportait le malade au plus vite, qui pourrait jamais le soigner plus longtemps.
La nuit fut plus cahne, mais le mardi 10 mai l'agonie commença, plus terrible encore que la veille. Vers une heure, cependant, le roi cessa de crier : il s'affaissa, respira plus lentement; ses mains purulentes s'étendirent et se raidirent ; ses yeux restèrent fixes et sans mouvement; à deux heures, il était mort (1).
(i)Né le lî février 1710, il avait soixante-quatre ans. Il était fils du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV et de Marie- Adélaïde de Savoie. Son père, devenu Dauphin le 14 avril 1711,
Aussitôt tout le monde s'enfuit, à l'exception de ceux que les devoirs de leurs charges retenaient absolument au palais. On se dépêcha d'entourer le corps du roi de grands linges aromatisés, et on l'enferma dans deux cercueils de plomb, remplis de son, mais sans pouvoir songer à l'embaumer. Une chapelle ardente fut édifiée à la hâte, et quelques prêtres y prièrent et y gardèrent cette royale pourriture jusqu'au jeudi 12 mai.
Le soir de ce jour, à huit heures, on mit le cercueil du roi dans un carrosse; deux autres voitures, contenant les ducs d'Ayen et d'Aumont, le cardinal grand aumônier et le curé de Versailles, suivirent le convoi. Le cortège était fermé par une vingtaine de pages et une cinquantaine de palefreniers à cheval, portant des torches. On avait été si pressé de tout terminer, qu'on n'avait pas eu le temps de draper les équipages, ni de faire prendre le deuil à la livrée. Une foule immense bordait le chemin, et le funèbre convoi y passa au grand trot, au milieu
mourut à trente ans, le 1 8 février 171 2 ; sa mère était morte six jours auparavant, enlevés tous deux, dit-on officiellement, par une rougeole épidémique. Louis XV régna cinquante-neuf ans; son bisaïeul Louis XIV en avait régné soixante-douze! Les deux plus longs règnes de la monarchie.
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des brocards et des plaisanteries de tout ce peuple, unanime à flétrir la mémoire du feu roi.
On arriva à onze heures à la basilique royale de Saint-DeniSj où un très-court service fut dit pour le repos de l'âme de Louis XV. Puis, le cercueil fut descendu dans le caveau provisoire, où chaque roi mort attendait son successeur, pour prendre alors sa place définitive au milieu des princes ses ancêtres (i).
(i) Les funérailles de Louis XIV avaient déjà offert le même spectacle.
Elles avaient eu lieu le 9 septembre 1 7 1 ; , le soir, à sept heures . Le char funèbre avait traversé aussi un flot de peuple moqueur et qui célébrait la mort de son roi comme un bienfait du ciel. On avait dû, pour protéger le cercueil contre les insultes des Parisiens, éviter de faire passer par la grande ville le lugubre cortège, qui fut dirigé aussi secrètement que possible vers Saint- Denis.
Il était dix heures quand le corps de Louis XIV y arriva, presque seul aussi, sans autre suite que celle que l'étiquette lui avait forcément donnée. Et avant que ces royales dépouilles eussent été descendues dans le caveau, qu'on pouvait croire leur dernière demeure, le peuple voulut briser le cercueil qui les contenait. Il fallut s'opposer par la force à cette profanation et supprimer, pour dérober plus vite ces tristes restes à la justice populaire, une partie du cérémonial préparé.
On termina à la hâte ces pénibles obsèques, et on plaça à l'entrée du caveau, où il devait attendre cinquante-neuf ans son successeur, le corps, déjà en pourriture, de celui qui avait pris lo
La mort de Louis XV causa à Paris une joie que personne ne prit la peine de dissimuler. On publia sur la triste fm du monarque force vers, pamphlets et chansons.
Une longue complainte courut bien vite les carrefours ; on y énumérait l'indifférence, les vices et les honteuses passions de l'amant couronné de la Du Barry. Cette pièce se terminait par les quatre vers suivants :
Ami des propos libertins, Buveur fameux, et roi célèbre Par la chasse et par les catins :
Voilà ton oraison funèbre !
Les libelles les plus exaltés circulèrent librement, et la police parut même ne pas s'en inquiéter.
soleil pour emblème, et que pendant plus d'un demi-siècle on avait appelé le Grand Roi !
Comme le cœur et les entrailles de Louis XIV n'avaient point été placés dans son cercueil, on lut le lendemain, sur les portes du temple, écrit par une main qui résumait pour la postérité la sécheresse et l'égoïsme du mort de la vdlle, le distique suivant :
A Saint-Denis, comme à Versailles, Il est sans cœur et sans entrailles!....
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Enfin, un mot du curé de Sainte-Geneviève peignit mieux encore que tout le reste l'état des esprits et la qualité des regrets inspirés par la mort du monarque. Comme on le plaisantait sur l'inefficacité des prières dites, en présence de la châsse de la sainte patronne de Paris, pour le rétablissement du roi :
« De quoi vous plaignez-vous donc, messieurs? répondit le malin curé ; Dieu ne vous a-t-il pas écoutés, puisqu'il vous en a débarrassés ? »
Quelques jours après la mort de Louis XV, et en présence de son petit-fils le duc de Berry, devenu le roi Louis XVI, on leva les scellés qui avaient été mis sur tous les meubles des appartements occupés par le feu roi à Versailles.
On trouva dans la chambre où le monarque était mort environ deux mille louis en or, et pour plus de vingt millions de divers effets en papier.
On ouvrit alors le testament du roi, qui datait de 1766. Louis XV, entre autres dispositions, témoi- - gnait le désir que ses funérailles fussent faites avec la plus grande simplicité ; il léguait en outre ses entrailles au chapitre de Notre-Dame de Paris. Il était
trop tard pour se conformer à ces prescriptions ; et d'ailleurs l'état de putréfaction dans lequel le roi était mort aurait empêché l'accomplissement de ce dernier vœu.
Louis XV laissait deux cent mille francs de rente à chacune de ses filles, et un legs de cinq cent mille francs à chacun de ses enfants naturels. Comme il s'en présenta près de soixante, dont les droits durent être reconnus, c'est environ trente millions qui furent consacrés à cette seule disposition.
Le caveau de Saint-Denis ne devait pas être la dernière demeure de Louis XV.
En 1795, les cercueils de tous les princes et personnages inhumés dans la royale abbaye furent brutalement extraits de leur couche de pierre, et les restes qu'ils contenaient jetés pêle-mêle dans un lit de chaux destiné à consumer leurs moindres vestiges.
J'ai publié le curieux procès-verbal de cette ex-
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traction, et voici ce qu'on y peut lire sur l'état dans lequel furent retrouvés le cercueil et le cadavre de Louis XV.
« Le mercredi i6 octobre 1793, à onze heures du matin, au moment même où la reine Marie-Antoinette montait sur l'échafaud, on sortit de son caveau provisoire le cercueil de Louis XV.
« On ne l'ouvrit que dans le cimetière, sur le bord de la fosse. Le corps, bien enveloppé de linges et de bandelettes, paraissait tout entier et bien conservé ; mais, dégagé de tout ce qui l'entourait, il tomba aussitôt en putréfaction, et il en sortit une odeur si infecte, qu'il ne fut pas possible de rester présent : on brûla de la poudre, • on tira plusieurs coups de fusil pour purifier l'air, et on jeta bien vite dans la fosse commune ces misérables restes sur un lit de chaux vive. «
BAL MASQUÉ DU i6 MARS 1792