MORT DE GUSTAVE III
u commencement de l'année 1771,1e prince royal de Suède, Gustave (1), arriva à Paris pour y passer la fmde l'hiver; mais, sous le prétexte de se livrer à tous les plaisirs qu'offrait alors à un homme de son rang et de son
(i)Né le 24 janvier 1746, il était fils d'Adolphe Frédéric, évêquede Lubeck, duc de Holstein, que la Russie fit élire roi de Suède le 4 juillet 1743, avant de conclure la paix d'Abc.
Par sa mère, Louise Ulrique, princesse de Prusse, il était neveu du grand Frédéric.
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âge la cour licencieuse de la Du Barry et de Louis XV, le jeune héritier du trône de Gustave- Adolphe et de Charles XII était venu en réalité pour obtenir du roi le payement des subsides que la Suède recevait de la France à titre d'alliée, et que l'arrivée au pouvoir du parti anglo-russe avait suspendu depuis l'année 1766.
La question affaire étant le motif sérieux du voyage, on ne se pressa pas de la traiter, et le jeune prince, sous le nom de comte de Gothie, qu'il avait substitué à son titre royal pour avoir plus de liberté dans ses plaisirs, commença par s'abandonner tout d'abord aux séductions de tous genres qui furent multipliées sur ses pas. Il était jeune et beau, intelligent et magnifique, et n'avait rien des habitudes un peu sauvages que les princes du Nord n'avaientpas encore tout à fait perdues.
Malgré son incognito, on le traita partout en prince royal, héritier d'une monarchie très-importante, sinon très-puissante, et tout le monde, le roi et sa maîtresse, les princes, les ministres, le peuple et même l'Académie française (i), accueillirent à
(i) Dans une séance solennelle, qui eut lieu en présence de Gustave, d'Alembert lut un Dialogue des morts oîi Christine et
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l'envi ce jeune seigneur dont l'extérieur était si agréable, le sourire si charmant, et qui montrait, au milieu des fêtes de toutes sortes qu'on lui prodiguait, la satisfaction la plus grande, et le bonheur de jouir le moins embarrassé et le plus sincère.
Le 1 8 février 1 77 1 , il y eut, en son honneur, spectacle-gala au Théâtre-Français. La foule y était accourue, et, comme partout, l'arrivée de Gustave avait été acclamée avec enthousiasme. Le rideau venait de se lever; le prince, assis sur le devant de la loge royale, paraissait goûter avec un vif et intelligent plaisir l'amusement de la comédie , lorsqu'un huissier de la salle lui fit remettre une dépêche très-urgente, que son ancien gouverneur, le comte de Scheffer, arrivé de Suède tout exprès, venait d'apporter lui-même au théâtre.
En lisant cette missive, Gustave devint très-pâle, se leva tout troublé, et, faisant signe de le suivre aux officiers qui l'accompagnaient, il sortit et trouva
Descartes, aux Champs-Élysées, discouraient sur l'avenir de la Suède, et prédisaient à l'héritier du trône le règne le plus long et le plus glorieux.
Marmontel, pendant le séjour du prince à Paris, lui dédia son roman les Incas.
dans le petit salon de la loge le comte de Scheffer, qui l'embrassa en pleurant. Ce général avait été envoyé en toute hâte au prince, pour lui annoncer que le 1 2 février, après un bal de la cour, le roi Adolphe- Frédéric, son père, était mort subitement, et que dans la nuit même le sénat avait proclamé roi, sous le nom de Gustave III, le fils aîné du royal défunt.
A cette nouvelle, Gustave prit rapidement congé de la cour de France, après une entrevue assez longue avec Louis XV ; il traversa la Prusse, et passa quelques jours à Potsdam, auprès de son oncle le grand Frédéric, qui lui donna ses avis et ses conseils, et le 3 ornai suivant il fit, comme roi de Suède, son entrée solennelle à Stockholm.
Je n'ai pas l'intention de faire ici l'histoire du règne de Gustave III, mais je veux indiquer rapidement les traits saillants de son esprit et de son caractère, et exposer, en quelques mots, les causes de la catastrophe qui a si tragiquement terminé sa vie.
Quand Gustave monta sur le trône, la noblesse avait le pouvoir tout entier dans ses mains ; le sénat et la diète étaient tout-puissants ; le roi était moins que constitutionnel, on en avait fait tout au plus
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une machine à signature (i). Depuis la mort de Charles XII, la royauté dégénérée s'était laissé prendre peu à peu toutes ses prérogatives : elle n'avait plus le droit de faire ou de ne pas faire la guerre ; elle ne nommait pas aux emplois ; elle se bornait à sanctionner les décisions de la diète et du sénat. On lui avait abandonné, pour ne pas avoir l'air de la dépouiller tout à fait, le pouvoir d'amnistier les criminels vulgaires , tandis que les condamnés politiques échappaient à son pardon comme à sa justice.
Gustave, qui se sentait soutenu par l'amour du peuple, qu'il avait d'abord séduit par sa grâce et par sa bienveillance ; qui fondait aussi un grand espoir sur les secours que lui avaient promis Frédéric et Louis XV ; qui, enfin, avait su gagner l'appui secret de quelques membres influents de la noblesse, Gustave résolut de rendre à la royauté le pouvoir et le prestige qu'elle avait perdus. Le métier de roi fainéant épouvantait cet actif et bouillant jeune
(i) Et encore avait-on inventé une estampille de la signature royale, qui était déposée à la chancellerie du royaume, et dont on abusait parfois pour signer, au nom du roi, ce que le roi eût mieux aimé ne pas signer.
homme, qui répugnait au rôle de fantôme couronné, esclave de sa noblesse et de son sénat.
Le 19 août 1772, il entra au sénat à la tête des grenadiers de sa garde, comme Bonaparte devait le faire, moins de vingt ans après, au 1 8 brumaire ; il chassa les sénateurs de la salle de leurs séances, s'empara- du commandement de l'armée, et fit prêter serment à toutes les troupes de la garnison, en parcourant lui-même leurs casernes. Le soir, il fit proclamer dans la ville, par les affiches et les crieurs publics, qu'il reprenait le pouvoir et qu'il relevait la royauté tombée en tutelle, pour rendre à la Suède sa dignité et son indépendance.
Plus tard, après deux guerres plus ou moins heureuses contre la Russie et le Danemark, le 1 7 février 1789, il compléta cette première révolution par un nouveau coup d'État qui porta à l'aristocratie le coup de la mort. Il ordonna la réunion des étatsgénéraux dans son palais, fit arrêter trente sénateurs parmi ceux qui lui étaient signalés pour la violence de leur opposition, et, le 2 1 du même mois, il força les ordres réunis à accepter l'acte de sûreté et d'union qui supprimait le sénat, donnait à tous les ordres de l'État les mêmes droits et les mêmes privilèges, et
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mettait dans ses mains, malgré les protestations furieuses de la noblesse irritée et avilie, plus de pou- . voir que la royauté n'en avait jamais eu.
Cette seconde révolution exaspéra l'aristocratie suédoise, qui devint dès lors l'ennemie irréconciliable du roi.
La révolution de 1772 lui avait encore laissé l'ombre du pouvoir, puisqu'elle maintenait sa prédominance sur les autres ordres, et, en lui donnant l'entrée au sénat, lui accordait au moins une apparence d'immixtion dans les affaires du royaume et de contrôle sur les arrêts du roi. Le coup d'État de 1789 ruinait son crédit, anéantissait le dernier vestige de son influence, et, par-dessus tout, humiliait son arrogance et sa fierté en l'assimilant aux autres ordres de l'État et en la fusionnant définitivement avec eux aux jours de la représentation nationale. C'était cette même réunion de tous les ordres confon-
dus en une seule assemblée, que devait, quelques mois plus tard, proclamer si glorieusement notre immortelle révolution française.
Cette vieille noblesse suédoise, qui depuis un demi-siècle avait pétri et façonné à sa guise la royauté complaisante , se voyant subitement à son tour abaissée par elle, rêva sourdement sa vengeance. Puis, d'autres griefs étaient venus s'ajouter à sesrancunescontreleroi. Cette noblesse antique était routinière, casanière, austère et silencieuse; elle aimait peu le bruit et les fêtes, et elle détestait les brillantes innovations de toutes sortes introduites à Stockholm par son fastueux monarque, aussi bien que les idées nouvelles de la philosophie et de la science, qu'il avait ardemment accueillies et pratiquées.
Gustave, en effet, aimait le luxe, le faste, les bals, les spectacles et les nobles délassements de la littérature et des arts. Il désira avoir une cour brillante, chevaleresque, animée par les distractions de tous les genres ; il voulut qu'on citât au loin l'éclat de son entourage et la splendeur de ses fêtes. La cour de France, où il avait passé quelques semaines au milieu de plaisirs incTessants, lui sembla le modèle
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le plus admirable, en ce genre, qu'il pût suivre, et il chercha constamment à rivaliser avec ses pompes et ses magnificences.
Il voulut d'abord avoir à Stockholm un Opéra qui pût être comparé à celui de Paris ; il ordonna que la troupe de la danse et celle du chant fussent recrutées parmi les meilleurs et naturellement les plus chers artistes. Une salle nouvelle s'éleva comme par enchantement sous sa puissante impulsion. Elle contenait cinq rangs de loges, entourées des plus riches ornements , et où la soie , le velours et l'or étincelaient sous le feu des mille bougies d'un lustre colossal.
Cette salle splendide fut inaugurée en 1780 par l'opéra de Naumann (1) , Cora, qui eut un grand succès. Le roi y fit représenter aussi des œuvres dont il composa souvent soit le scénario, soit même entièrement les paroles. Il écrivit presque tout à fait le poëme de l'opéra Gustave Wasa, qui fut le chef-d'œuvre de Naumann, et qui eut une vogue
(i) Jean-Amédée Naumann, né en 1741, près Dresde. Il séjourna en Suède de 1776 à 1785. Il, voyagea ensuite dans toute l*Europe,et eut partout de grands succès et de grands honneurs. Le 21 octobre 1801, il se promenait à Dresde, lorsqu'il tomba mort, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante.
prodigieuse. Gustave en fit graver à ses frais la grande partition d'orchestre. On le joua pendant tout un hiver, et il était fort difficile de se procurer des places, à moins de les retenir fort longtemps à l'avance.
Le roi était d'ailleurs un noble littérateur (i) que ses succès ne devaient pas ridiculement enorgueillir. Il protégea généreusement et efficacement les arts et les artistes, et ne montra, vis-à-vis de ses confrères en littérature , aucune mesquine jalousie de métier. Il était en cela modeste et magnifique, aidant de son argent et de sa faveur les jeunes talents qui cherchaient à percer, et faisant le plus bienveillant accueil à ceux qui étaient illustres , et que sa noblesse repoussait à cause de leur roture, ou simplement parce que le roi les protégeait.
Il est un artiste qu'il honora particulièrement
( I ) Il a composé des poésies diverses, des tragédies et des dra mes, etc., plus estimés pour la pureté et l'élégance du style que pour leur originalité. Il écrivit et présenta à l'Académie de Stockholm un éloge funèbre anonyme du célèbre général Léonard Torstenson, qui lui mérita le grand prix, sans qu'on sut certainement d'abord à qui on le décernait.
Voyez les Œuvres politiques, littéraires et dramatiques de Gustave m, publiées parDechaux, j vol. in-8, Paris i8o|.
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d'une très-vive affection, et à qui il fit exécuter de nombreux et riches travaux, le célèbre sculpteur Sergell (i), qui devait lui survivre et faire sa statue et son tombeau.
Le roi commanda à cet illustre artiste une grande statue de Gustave Wasa, qui fut solennellement inaugurée dans un jour de fête nationale. A cette occasion , on représenta un opéra de circonstance , la Fête de la Suède, dont Gustave avait composé les paroles, et qui fut vivement applaudi.
Il donna aussi à sa cour des soirées et des bals somptueux ; mais il voulut que tout le monde pût jouir de ce plaisir, pour lequel il montra toujours une si grande passion. Il fonda, pendant la saison d'hiver, dans la salle de la Bourse, des bals parés et masqués, où chacun, quel qu'il fût, était admis moyennant la rétribution fixée et un costume convenable. La famille royale tout entière, placée dans une loge spéciale, assistait à ces magnifiques fêtes,
(i) Tobie Sergell, né à Stockholm en 1740. Élève du sculpteur français Larchevêque, il devint membre de l'Académie des Beaux-Arts de France, et mourut en 1814. Il y a de lui, au palais du Luxembourg, à Paris, un Soldat grec blessé de la plus classique beauté.
qui, commencées à six heures du soir, étaient toujours terminées avant minuit.
Plus tard, quand la salle de l'Opéra fut construite, les bals y furent aussi transportés, et ils reçurent un nouvel éclat du lieu splendide où ils furent désormais donnés. Le roi aimait tant cette sorte de plaisir, qu'après avoir conduit la reine à sa loge, il descendait généralement dans la salle , en domino, et se mêlait sans précaution ni crainte aux groupes nombreux du public.
Enfin , Gustave, qui avait toujours sous les yeux les brillants souvenirs de la cour de France sous Louis XIV et sous. Louis XV, voulut imiter le grand roi jusque dans ses plus ruineuses folies. Il donna quelques tournois et plusieurs carrousels, dans lesquels il courut lui-même l'épée ou la lance au poing, et il remporta le plus souvent la victoire, sans que ses adversaires y missent de la courtisanerie et de la complaisance, ce qui leur était d'ailleurs défendu. Une foule enthousiaste accourait toujours à ces fêtes, et y faisait au roi l'accueil le plus sympathique et le plus populaire.
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Et cependant, ce roi intelligent et hardi, magnifique et généreux, n'avait point la force morale que ses audaces politiques pourraient faire supposer. Il se laissa prendre comme tant d'autres aux appâts grossiers des sciences surnaturelles , dont les mys térieuses expériences exercèrent, depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, une curieuse et incompréhensible influence sur les actes les plus graves et les plus sérieux de sa vie publique et privée.
Dans ces circonstances il avait l'humeur triste , il devenait timide et irrésolu , et se laissait dominer et persuader par les apparences les plus vulgaires et les plus suspectes ; voulant passer pour un esprit fort, il était simplement superstitieux; il prétendait être" philosophe à la manière de Voltaire et de Diderot, dont les idées avaient déjà envahi son petit royaume, mais il n'avait pas une solidité de caractère suffisante pour recevoir sans danger les principes nouveaux, que beaucoup d'esprits autrement
trempés que le sien n'avaient point accueillis sans une véritable révolte de leur conscience inquiète et troublée.
Il croyait aux devineresses , et il avait mis à la mode, par ses assiduités, une célèbre nécromancienne, la jolie M"e Arfvedsson, qui lui faisait voir l'avenir dans du marc de café. Plein de confiance dans les ébats cabalistiques de cette belle sorcière, Gustave alla jusqu'à la consulter pour les affaires de l'État et pour les intérêts de sa politique.
Il s'était affilié à la franc-maçonnerie, introduite en Suède vers le milieu du XYIII^ siècle. Ses frères avaient imité son exemple et sa ferveur. Le roi se présenta aux divers degrés d'initiation,, se conforma avec le plus grand scrupule à tous les règlements établis, et attacha à son cou, dans une boîte d'or, un mystérieux sachet contenant une non moins mystérieuse poudre, destinée à combattre et à éloigner Tesprit du mal.
Il s'occupa également de la recherche de la pierre philosophale, du grand œuvre, qui absorbait et abêtissait tant d'intelligences supérieures. Il fit évoquer devant lui les esprits invisibles, et se montra, pour tout ce qui se rattachait aux manifestations
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surnaturelles, d'une crédulité naïve et surprenante.
Un confident du roi, le secrétaire d'État Schroderheim (i), nous a transmis la description de plusieurs scènes bizarres auxquelles le roi assistait avec ses frères après un jeûne préparatoire et dans une disposition d'esprit trop favorable au résultat de ces sottes tentatives. Au milieu d'une de ces expériences, qui avait lieu un vendredi saint, le roi et ses frères, emportés par l'émotion, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent en pleurant, en se jurant une amitié éternelle, et surtout en attribuant aux esprits bienveillants l'honneur et le bonheur de leur perpétuelle réconciliation.
Bientôt le roi voulut lui-même obtenir directement la manifestation des influences surnaturelles. Il se livra chez lui, dans un petit cabinet retiré de son palais, et dans la compagnie d'un de ses familiers, à de secrètes expériences qui n'eurent pas le résultat qu'il en attendait, puisque les comparses des comédies habituellement jouées devant lui n'étaient pas
(i) Voyez sur ce pointl'intéressant travail publié par le savant M. A. Geffroy dans la Revue des Deux Mondes (du 1 5 février 1864 au 15 novembre i86j).
là pour en renouveler la vaine et burlesque représentation.
Le magnétisme fit également irruption dans les États de ce roi, si bien disposé à accueillir tout ce qui se manifestait en dehors de la vie naturelle et publique. Gustave admit la science nouvelle, et s'y adonna avec la même ferveur et la même passion. Ses frères et beaucoup de seigneurs de sa cour se jetèrent comme lui, et avec lui, dans l'étude de tous ces mystères nouveaux trouvés, inventés et colportés dans le laborieux XVI IF siècle.
Le prince Charles, duc de Sudermanie, frère cadet du roi, et qui devint le médiocre Charles XIII (i), était, à cause des droits que lui donnait sa naissance, l'espoir des ambitieux qui rêvaient la déposition de Gustave. Esprit borné et étroit, mais se croyant capable de grandes choses, défiant, faible et même bête, ce prince accepta volontiers le
( 1 ) Né en 1 748; régent de 17923 1 796 ; roi en 1 809; mort le 2 février 181 8. A son avènement, après la chute et l'exil de son neveu Gustave IV (13 mars 1809), il adopta comme héritier du trône le prince Christian de Danemark, qui mourut presque aussitôt. C'est alors que le vieux roi fit reconnaître comme prince royal le maréchal de France Bernadette , qui fut roi de 1818 à 1844 sous le nom de Charles-Jean XIV.
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rôle qu'on lui fit jouer. Élu maître d'une province maçonnique, il avait pris ridiculement au sérieux son nouvel emploi. Il se disait vicaire de Salomon, et, couvert d'une longue robe rouge et bleue, il se promenait cérémonieusement dans la ville, ou paraissait dans sa loge, au théâtre, dans cet accoutrement grotesque qui lui valait les moqueries de tous ceux qui avaient le sens commun.
Il fut facile de se jouer de la crédulité de ce prince puéril et niais, au moyen de simulacres d'expériences où on lui fit entendre la voix de Dieu, et où il fut persuadé qu'on l'initiait à la perception de l'avenir. Cette prétendue voix de Dieu, qui lui parla par celle d'un affilié, lui montra en perspective la déposition du roi, la régence, et plus tard, pour lui-même aussi, le trône. Il assista plusieurs fois à de semblables cérémonies, où les mêmes apparitions et la même voix reproduisirent pour lui la même prédiction, et pour le roi les mêmes menaces.
C'était par ces menées singulières qu'on préparait ce prince à accepter comme naturelle la destinée qu'il a en effet remplie après la catastrophe qui le fit régent du royaume. Le parti modéré, qui
agissait en son nom, voulait la déposition pure et simple du monarque; il fut, comme nous allons le voir, prévenu et dépassé par le parti plus radical, qui voulait avant tout sa mort.
La noblesse, abaissée, flétrie, dépouillée, ne devait pas pardonner au roi son offense. Il est bien évident que son ressentiment implacable causa seul la mort de Gustave. En effet, dans la conspiration dont il fut la victime, tous les conjurés sont nobles. Le principal, Anckarstroëm, est de petite noblesse, il est vrai; mais à sa haine contre le roi, comme auteur des deux coups d'État qui ont ruiné le pouvoir du sénat et des grands, vient s'ajouter un motif de vengeance personnel.
Jean-Jacques Anckarstroëm est né vers 1750. A vingt-quatre ans, il est enseigne au régiment des gardes-bleus de la maison du roi. En 1783, il quitte le service avec le grade de capitaine, et se retire dans
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ses terres pour les faire valoir. C'était un homme assez vulgaire, dur et grossier. D'un caractère farouche et difficile, et ne pouvant s'entendre avec personne , il eut pour ses affaires de perpétuels procès; il les perdit et perdit aussi avec eux sa fortune. Il vint alors habiter Stockholm et grossir le groupe des mécontents dans la capitale. Comme il ne ménageait pas ses propos, on le fit poursuivre pour injures à la personne royale ; enfin, un dernier procès, qu'il soutenait depuis longtemps, étant des plus litigieux, l'intervention du roi le lui fit perdre.
A partir de ce jour, les griefs d'Anckarstroëm contre Gustave sont suffisants pour qu'il accepte aveuglément et fanatiquement une place et un rôle dans toutes les conspirations qui peuvent s'organiser contre sa personne.
Un autre conjuré est le jeune comte Horn d'Aminne. Agé de trente ans à peine, joli garçon, élégant, poëte, il était fort aimé des dames et même du roi^ qui trouvait en lui un gai compagnon. Fort jeune, il avait eu quelques aventures galantes qui avaient fait du bruit, et il était à la mode dans la société lettrée, légère et brillante.
Or, il arriva que son père, le général Horn, fut impliqué dans un soulèvement comme auteur ou complice, on ne sait au juste. Il fut jeté en prison, et il y resta quelque temps, malgré les supplications que son fils adressa au roi. Le jeune comte avait le caractère faible; comme le roi, il croyait aux devineresses et à l'influence des esprits malins,, et il était facile de l'entraîner. L'arrestation de son père fut le prétexte de sa défection ; il se jeta aussitôt étourdimerit dans le complot, et alla jusqu'à prêter sa maison de campagne aux conjurés, comme lieu de rendez-vous pour l'organisation de leur criminelle entreprise.
Le troisième conjuré est le comte de Ribbing, jeune seigneur mondain et léger, mais rempli de bravoure et d'audace. Son père avait été jadis écuyer de la reine mère, la princesse Louise Ulrique (i), sœur du grand Frédéric, femme bavarde, sceptique et irréfléchie, et qui écoutait volontiers et laissait même publier avec plaisir, contre le roi son fils, les plus stupides et les plus coupables calomnies. Le jeune Ribbing avait vécu dans l'intimité
(i) Elle mourut quelques années avant l'assassinat de son fils.
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de la maison de cette princesse, et il y avait été en quelque sorte nourri dans la haine et la dérision du roi.
Gustave, qui n'ignorait pas la légèreté de sa mère, savait parfaitement tout ce qu'elle disait et laissait dire sur lui ; il s'était promptement brouillé avec elle, et il ne voyait pas d'un meilleur œil ceux qui faisaient partie de ?a cour ou de sa suite. Ribbing, qui était aussi ambitieux, faisait tout ce qu'il pouvait pour attirer sur lui la colère du roi, espérant beaucoup qu'en cas de révolution il lui serait tenu bon compte de l'opposition qu'il lui aurait faite. Il alla jusqu'à se moquer de Gustave dans une circonstance qui frappa celui-ci de terreur et augmenta encore sa répulsion instinctive contre le jeune comte.
Un jour, M"« Arfveddson avait donné au roi, dans une consultation, le conseil de se défier de tout homme qu'il trouverait, sur son passage, vêtu d'une robe rouge. Elle disait cela à Gustave comme tout ce qu'elle lui disait, en l'air, pour remplir le temps de la consultation, et d'autant plus innocemment qu'on n'avait jamais porté à Stockholm d'habits de la couleur qu'elle indiquait. Ribbing
connut ce propos ; il se fit faire aussitôt un habit rouge, et dans une de ses promenades le roi le rencontra sur ses pas, devant lui, affublé du costume qu'il devait redouter, et avec une mine et une attitude menaçantes
Peu de temps après, Gustave eut l'occasion de se venger du comte, et il ne la laissa pas échapper. Ribbing aimait une jeune fille fort riche qu'il voulait épouser ; mais le roi fit tant et si bien, qu'un de ses favoris, puissamment appuyé par lui, fut préféré à Ribbing, qui, à partir de ce jour, voua à. Gustave une haine plus terrible encore.
Il y avait aussi le lieutenant colonel des gardesbleus Liliehorn , fort attaché au roi , et qui avait sur ses troupes une très-grande influence. Il se laissa néanmoins entraîner dans le complot, sauf à s'en repentir trop tard.
Il faut encore nommer le républicain baron Bielke, l'adjudant Ehrensward, le major Hartmansdorf, et beaucoup d'autres personnages appartenant tous à la noblesse et à l'ancien sénat (i).
(il « II y a deux classes de complices, écrit le ministre de « France à sa cour: les conjurés admis jusque dans la confidence « de l'assassinat, et les confédérés très-désireux de coopérer à
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Enfin, le plus important des conjurés par l'âge, le caractère et l'autorité, était le général baron Pechlin, vieux républicain, remuant, mécontent, ambitieux, insatiable, et qui avait pris part à tous les troubles qui ensanglantèrent la Suède. Il fut l'instigateur et l'âme de la conspiration, et il sut trop bien communiquer à ses jeunes complices l'ardeur et l'exaltation des sentiments qui l'animaient.
Quant au duc de Sudermanie, il sut, en partie du moins, il n'en faut pas douter, tout ce qui devait se passer; et s'il garda le silence, c'est que son intérêt et son ambition y trouvaient leur compte, et que l'appât brillant qui lui était offert avait de quoi troubler un esprit même plus fort et moins chancelant que le sien.
Le 2 mars 1792, il y avait bal masqué à l'Opéra. Le roi avait.dûs'y rendre, puis les graves nouvelles arrivées de France l'avaient retenu en son château
« une révolution imminente, sans toutefois en connaître les « moyens.»
de Haga, le Saint-Cloud des rois de Suède. Il y avait passé une partie de la nuit en conférence avec les ministres d'Angleterre, de France et de Russie, pour y discuter la conclusion d'une étroite alliance entre les trois cours, afin de délivrer le faible et malheureux Louis XVI des étreintes terribles de la révolution.
Ce soir-là même, les conjurés soupèrent chez le général Pechlin, et décidèrent que le 9 mars suivant, le roi serait assassiné pendant le bal miasqué de l'Opéra, qui devait être le dernier de la saison, et auquel Gustave ne manquerait pas d'assister. Tuer le tyran au milieu d'une de ces fêtes que l'austère noblesse suédoise regardait comme sacrilèges et coupables, et le voir succomber dans le lieu même où elles se donnaient!... ne devait-on pas reconnaître dans cette sanglante punition le juste arrêt d'un Dieu irrité et vengeur?
Le repas fut court : les conjurés avaient hâte de se réunir dans le cabinet du général, où devaient être arrêtées les dernières résolutions. On ne savait encore quelle arme employer pour se défaire de Gustave, mais Anckarstroëm, ancien officier de cavalerie, proposa de choisir le pistolet comme devant
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plus sûrement donner la mort. On accueillit son idée, et on tira au sort le nom de celui qui devait frapper. Le sort désigna Anckarstroëm lui-même, et il accepta avec la plus grande joie cette triste et effrayante mission.
Le 9 mars, un deuil de cour fit remettre au 16 le bal annoncé, ce qui était une certitude de plus pour les conjurés ; car en faisant ajourner le bal , le roi prenait en quelque sorte le tacite engagement de s'y rendre.
Le vendredi 16 mars, les conjurés se réunirent de nouveau à souper chez le général Pechlin. Le repas, cette fois, fut gai, d'une gaieté peut-être forcée, mais exigée par la circonstance, chacun voulant donner à son voisin et se donner à lui-même une assurance et un courage qui ne devaient d'ailleurs faillir à personne.
Pendant ce temps, Gustave, après avoir dîné au château de Haga, se rendit vers sept heures à l'Opéra, avec plusieurs personnages de sa cour. Il avait, depuis quelques années, fait construire audessus de sa loge deux salons, fort luxueusement décorés, où il recevait des visites et donnait à souper à son entourage. A huit heures on apporta
le couvert du roi, qui eut entre autres convives le comte d'Essen, son écuyer et l'un de ses plus intimes favoris.
Au milieu du souper, un page de la cour, Tigerstedt, remit à Gustave un billet cacheté qu'un valet de pied avait reçu dans la journée pour le roi. Ce billet était écrit au crayon, en français et sans signature. Gustave le parcourut rapidement, et le mit dans sa poche, sans que sa lecture parût le moins du monde l'avoir troublé.
Après le souper, le roi, resté seul avec Essen, lui donna à lire le billet qu'il avait reçu. On y avertissait Gustave qu'on en voulait à sa vie, et qu'il eût à veiller sur sa personne, car on devait prochainement tenter de l'assassiner. Mais l'anonyme ne citait aucun nom et n'indiquait rien de précis.
Ce billet était du lieutenant-colonel Liliehorn, qui avait éprouvé des remords tardifs , mais qui cependant, ne voulant dénoncer ni la conspiration ni les conjurés, s'était borné à mettre le roi sur ses gardes.
Essen voulut empêcher Gustave de descendre dans la salle , mais le roi se moqua de ses craintes. Le favori insista, suppliant son prince de mettre au
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moins une cuirasse qui pût défier les poignards ou les balles; le roi ne voulut rien entendre, et, aidé d'Essen lui-même, il revêtit son costume. Il portait une veste et un manteau de satin gris, et, comme la cour était en deuil, une écharpe de taffetas noir et un domino de même étoffe et de même couleur, asr sez entr'ouvert pour qu'on aperçût ses décorations, qu'il n'avait pas non plus voulu quitter, et qui le désignaient suffisamment à l'attention de ceux qui ne l'auraient pas d'abord reconnu.
Quand il fut passé de ses appartements dans le théâtre, le roi se promena quelque temps dans le couloir des premières loges , où il s'amusa à faire parler en suédois un vieil émigré français qui tenait là un buffet de rafraîchissements, et dont l'accent, les efforts et même les contorsions pour s'exprimer dans cette langue rebelle, amusaient beaucoup Gustave. Enfin, un peu avant onze heures, prenant le bras du comte d'Essen , il entra avec lui dans la salle en disant gaîment :
<f Eh bien I allons voir maintenant s'ils oseront m 'assassiner !... »
Le bal était dans tout son éclat, très-brillant, très-animé; une grande foule bariolée et joyeuse
parcourait la salle en tous sens ; on entendait les cris et les rires des danseurs^ qu'un orchestre magnifique excitait au plaisir. De temps à autre, cependant, des groupes mystérieux de dominos de couleurs sombres et uniformes traversaient cette folle cohue, et semblaient jeter comme un froid et une menace au milieu d'elle.
Quand Gustave entra, il fut tout de suite reconnu : « C'est le roi!... « Et son nom, répété de bouche en bouche, publia aussitôt partout son arrivée. Accompagné seulement de quelques personnes, Gustave fit rapidement k tour de la salle, regarda un moment uné contredanse qui était exécutée par deux danseurs émérites du ballet de l'Opéra, et se rendit enfin au foyer.
L'affluencen'y était pas moins grande, et la venue du roi la fit augmenter encore. A peine était-il entré, que deux groupes de masques vinrent se rencontrer et se bousculer devant lui. Dans le désordre produit par ce mouvement concerté à l'avance, un domino, le comte de Horn, s'approche de Gustave, et, le frappant doucement de la main sur l'épaule, il s'écrie d'une voix légèrement émue :
« Bonsoir, beau masque ! »
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C'était le signal ; on entend tout à coup une sourde explosion, et le roi tombe dans les bras du comte d'Essen, au milieu d'un désordre inexprimable et des cris de terreur de la foule épouvantée.
« Je suis blessé! s'écrie Gustave en portant la main au côté gauche. Arrêtez-le ! »
Le roi a cependant la force d'ôter son masque ; mais à ce moment les conjurés se séparent et se portent vers toutes les issues de la salle en criant au feu. Le tumulte est alors à son comble; le public effaré se précipite vers toutes les portes, par tous les escaliers, mais il est promptement refoulé à l'intérieur par l'arrivée d'un détachement de troupes que conduit M. de Liljenspare, lieutenant de police de la ville.
Celui-ci s'installe aussitôt à une table qu'on place au milieu du foyer, et il fait comparaître devant lui, pour les interroger l'un après l'autre, les spectateurs, restés à peu près tous dans le théâtre et dont le nombre est de mille environ.
Les conjurés sont interrogés à leur tour, et tous répondent avec beaucoup de sang-froid et d'habileté. (Questionné sur les motifs qui l'ont amené à ce bal,
Anckarstroëm répond fièrement qu'il ne doit compte de ses plaisirs à personne.
Pendant l'interrogatoire, un garde ramassa, non loin d'une banquette sur laquelle on avait tout d'abord assis le roi, un grand coutela"" et deux pistolets de fabrique anglaise. L'un d'eux était encore chargé, on le dévissa ; il contenait des balles, du plomb, des clous et du camphre destiné à affaiblir le bruit de l'explosion. Le lieutenant de police emporta ces armes comme pièces de conviction ; puis, vers cinq heures du matin, l'interrogatoire public étant terminé, il fit ouvrir les pones du théâtre, et chacun eut la liberté de se retirer, sans qu'on eût encore arrêté ou même soupçonné quelqu'un.
Le roi avait été étendu sur un divan du foyer ; il avait reçu la charge du pistolet un peu au-dessus de la hanche gauche^ et sa blessure avait un aspect terrible. Cependant il n'éprouvait pas une douleur très-grande, et il avait gardé toute sa connaissance et la parfaite lucidité de son esprit. Il montra même beaucoup de courage, et parut plus rassuré que tous ceux qui l'entouraient. Il donna lui-même,, avec le plus grand sang-froid, les ordres néces-
Gustave III
saires pour les mesures diverses qu'allait exiger ce grave événement.
Près de lui, un de ses familiers, le général Armfelt, s'étant trouvé mal, le roi le plaisanta sur son peu de courage, lui demandant si, par expérience, il ne savait pas ce que c'était qu'une blessure, et il ordonna même, en riant, qu'on lui donnât de l'eau de Cologne.
On apporta enfin un brancard où Gustave fut étendu. Quatre grenadiers des gardes bleus, précédés de valets avec des torches, transportèrent le royal blessé dans les petits appartements attenant à sa loge. Il fut placé sur un lit de repos, et les chirurgiens de la cour lavèrent et pansèrent sa plaie. Le roi reçut ensuite le corps diplomatique, qui vint, en partie, le saluer et lui donner des marques respectueuses de sympathie. Gustave l'accueillit très-amicalement et causa et plaisanta sur ce qui venait d'arriver en disant :
« Que vont penser de mon assassinat Brissot et ces coquins de révolutionnaires de Paris?... »
Et comme quelqu'un émettait l'avis que l'assassin était peut-être un Français, ou tout autre, payé
par la Révolution pour empêcher l'expédition que Gustave préparait contre elle :
« Je ne le crois pas, dit-il, et d'ailleurs je ne souhaite pas qu'on le trouve. On serait obligé de le mettre à mort, et je préfère qu'il n'y ait de sang versé que le mien. »
Quand le roi fut un peu reposé, on le transporta au palais, sur un double matelas établi dans une voiture de la cour. Comme on le menait de sa loge à la voiture, il passa devant le corps diplomatique :
« Voyez, messieurs, dit-il aux divers représentants des puissances, me voici traité comme le pape, je vais en procession !... »
Le lendemain, à la nouvelle de l'événement, la ville tout entière fut dans la consternation, et pendant toute la journée la foule se porta aux alentours du palais, pour savoir des nouvelles du roi et lui faire connaître l'intérêt immense que le peuple prenait à son rétablissement et à son salut.
Le lieutenant de police fit publier une récompense de dix mille rixdallers (i) pour celui qui découvrirait ou ferait découvrir l'assassin. Puis, tous
(i) Près de cinquante-huit mille francs de notre monnaie.
Gustave III
les armuriers de la ville furent convoqués à l'hôtel de police, pour visiter les armes qui avaient servi à l'assassinat. L'un d'eux déclara que ces pistolets avaient été achetés à Londres par ses ordres, et vendus à Anckarstroëm, alors qu'il était encore capitaine aux gardes bleus.
M. de Liljenspare leva sur-le-champ la séance, et courut lui-même au logement d'Anckarstroëm avec une forte escorte de troupes. Il fit cerner la maison, et monta, accompagné seulement de deux agents, dans les appartements de l'assassin. Celuici dormait encore, paisiblement couché auprès de sa femme, comme s'il n'eût rien eu à craindre ni à se reprocher.
Il fut arrêté, emprisonné et interrogé aussitôt. Il ne chercha pas à nier sa participation au complot, et, sans nommer ses complices, il déclara avec la plus grande franchise et dans les plus grands détails la part qu'il avait prise au crime.
En le quittant, le lieutenant de police se rendit au château. Le roi était alors beaucoup plus mal; les médecins avaient sondé la blessure et l'avaient déclarée fort dangereuse, car ils ne purent en retirer, après une opération longue et douloureuse
qu'une petite balle et quelques morceaux de mitraille.
Les antichambres étaient remplies d'une foule considérable, composée en grande partie du corps diplomatique et de la noblesse, à laquelle s'étaient aussi mêlés les conjurés, pour mieux détourner les soupçons. Ceux-ci, très-animés, parlaient haut et beaucoup; le comte de Ribbing surtout donnait son avis avec une incroyable audace, et accusait la Révolution française d'avoir soudoyé l'assassin.
Le général Armfelt, qui n'aimait pas le comte, et qui connaissait, comme tout le monde, sa haine pour le roi, lui répondit avec beaucoup de vivacité :
« Vous vous trompez, monsieur : c'est un Suédois qui a frappé le roi ! un Suédois de la noblesse ! Honte à elle ! honte à lui ! »
Ribbing allait peut-être relever ces paroles, qui avaient si bien l'apparence d'une provocation directe, lorsque le lieutenant de police entra. Il fut aussitôt entouré, et la même question lui fut adressée à la fois par tout le monde :
« L'assassin est-il trouvé ?
— Oui, messieurs, répondit M. de Liljenspare,
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l'assassin est découvert! C'est Anckarstroëm ! . . . »
Ribbing était adossé à la cheminée, et avait le lieutenant de police devant lui ; au nom d'Anckarstroëm, il pâlit subitement sous le regard accusateur de M. de Liljenspare, qui avait de bonnes raisons pour soupçonner sa complicité. En effet, il ordonna aussitôt son arrestation, qui eut lieu dans le palais même du roi. Dans la même journée, sur de nouveaux indices, il fut décidé qu'on arrêterait également le général Péchlin, le général comte de Horn et son fils, le colonel de Lilienhorn et le baron Bjelke.
Quand les soldats chargés d'agir contre ce dernier furent entrés dans son appartement, ils trouvèrent le conspirateur mort empoisonné dans son lit. Il s'était lui-même rendu et fait justice.
La maladie du roi dura treize jours^ au milieu d'illusions suivies presque immédiatement de désespoirs. Il reçut, dans ce triste moment, des marques précieuses de la sympathie et de l'estime générales. D'anciens familiers de la cour de Gustave que ses édits en avaient éloignés, vinrent successivement donner au roi des preuves de leur intérêt et de leur attachement. Beaucoup de membres de la
noblesse qui depuis longtemps vivaient loin de lui accoururent également pour protester contre toute imputation pouvant les faire soupçonner d'avoir pris une part quelconque à un crime aussi odieux.
Sa famille ne quitta pas non plus le roi. La matinée était donnée aux médecins ; dans l'après-midi les princes et les princesses restaient auprès du malade, que veillaient pendant la nuit plusieurs de ses aides de camp. Tous les jours aussi, de huit heures à onze heures du matin, on disait dans la chapelle du château des prières publiques pour le salut du roi. L'affluence y fut énorme, et l'on voyait pendant tout le temps de l'office, agenouillés, tète nue, dans la cour du palais, ceux qui n'avaient pu trouver place dans la chapelle.
Enfin, deux fois par jour, à neuf heures du matin et à cinq heures du soir, les médecins venaient en consultation ; on sondait la blessure, et le roi supportait avec un grand courage deux douloureuses opérations, qui étaient journellement faites par le célèbre chirurgien Akrell.
Gustave se porta d'abord assez bien pour pouvoir se lever et rester étendu sur un fauteuil ; mais
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après quelques jours, les douleurs de sa blessure, ravivées continuellement par la double opération qu'il subissait, causèrent au royal malade un affaiblissement si grand, qu'il dut absolument garder le lit. Sa plaie répandait dans la chambre une odeur insupportable, qu'on chassait à grand'peine en répandant de l'eau de. Cologne et en brûlant du sucre.
Les derniers jours de sa vie se passèrent dans de cruelles alternatives de mieux et de mal qui ne devaient pas permettre d'illusions. Gustave avait institué, pour le temps de sa maladie, un conseil de régence présidé par le duc de Sudermanie, et qui devait, sous la surveillance et avec les conseils du roi, gouverner momentanément l'État. Le dimanche 25 mars au soir, il fit venir dans sa chambre les membres de ce conseil, et les retint à dîner avec lui. Le couvert fut dressé devant le lit du roi, qui mangea assez copieusement, pour un malade si près de la mort. En effet, il prit du poulet, du ragoût et un peu de glace. Après le dîner, il causa longuement avec ses convives, et leur déclara qu'il ne se faisait aucune illusion sur son état.
« Je m'attends à la mort, ajouta-t-il; je la vois
venir, je sens qu'elle est proche; je vous recommande mon fils et le royaume. »
On lui apprit ce jour-là seulement qu'Anckarstroëm était son meurtrier.
<^ Je n'aurais pas songé à lui, répondit-il; je croyais que c'était Ribbing qui m 'avait frappé ; mais SI mon silence avait pu sauver l'assassin, J'eusse emporté avec moi le secret de son crime !...;,
Après le départ du conseil de régence et de la cour, le roi fut beaucoup plus mal, et il passa une nuit fort mauvaise. Il eut une grande fièvre et éprouva de violentes douleurs et une toux trèsforte, dont chaque accès était suivi de cris terribles que lui arrachait la soufl'ranc'e.
Cependant le lendemain 26 il alla un peu mieux, et il voulut mettre ordre à ses affaires. Il dicta son testament, qu'il confia à Mer Walkwist, archevêque d'Upsal. Il écrivit une lettre très-touchante à l'impératrice de Russie, Catherine II, pour lui demander sa protection et son amitié pour son fils, et enfin il remit au duc de Sudermanie une cassette fermée et scellée de ses armes, contenant des papiers im-
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portants, et qui ne devait être ouverte que cinquante ans après sa mort (i).
Dans la nuit du 28 au 29 mars commença son agonie. Il éprouva du délire et jeta de hauts cris, entrecoupés de plaintes de souffrance. Vers le matin, il eut avec l'archevêque d'Upsal une longue et dernière conférence, après laquelle il demanda qu'on fît entrer toute la cour ; et, tenant dans ses mains les deux mains de son fils agenouillé devant lui, un peu soulevé sur son lit, la tête inclinée, il reçut avec le plus grand courage et la plus noble résignation la bénédiction solennelle que lui
(1) Cette cassette ne fut ouverte, en effet, qu'en 1842, deux ans avant la mort de Charles XIV (Bernadotte). On confia au professeur Geyer le soin d'examiner, de classer et d'inventorier son contenu. Elle renfermait des papiers insignifiants, beaucoup de pièces relatives à la Franc-Maçonnerie, une assez grande quantité de lettres de divers personnages célèbres, et une correspondance intime du roi, au sujet des fêtes données à sa cour et d'intrigues devenues sans intérêt. On y trouva encore quelques manuscrits d'opéras inachevés, le scénario original de Gustave Wasa, et d'autres papiers d'une importance également médiocre.
On put ainsi se convaincre que la précaution prise par le roi pour reculer de cinquante ans la connaissance publique des papiers de sa succession n'avait été qu'un caprice inutile , et la curiosité de tous, vivement excitée par la clause testamentaire, n'eut pas lieu d'être satisfaite.
donna le prélat au milieu de l'affliction générale. Mais il refusa obstinément de voir la reine Sophie- Madeleine, sa femme, avec laquelle, pendant presque toute sa vie, il avait fait plus que mauvais ménage.
Enfin, quelques minutes avant onze heures du matin, le jeudi 29 mars 1 792, s'étant tourné du côté de la muraille, comme s'il allait s'endormir, il rendit le dernier soupir.
Le canon annonça sa mort à la ville, et, comme un glas funèbre, il répandit partout la stupeur et la consternation. La foule envahit aussitôt toutes les avenues du palais, dont les portes furent solennellement ouvertes devant elle. Le duc de Sudermanie s'avança alors, suivi d'un huissier qui portait sur un plateau d'argent le testament du feu roi.
Le prince le prit et le lut à haute voix. Il proclamait roi de Suède, des Goths et des Vandales le fils du roi^ qui prenait le nom de Gustave IV (i). Le
(i) Né en 1778, On connaît la triste et bizarre destinée de ce prince à moitié idiot. Il faillit épouser la petite-fille de Catherine, qu'il alla chercher à Saint-Pétersbourg; mais, au moment de signer le contrat, pris de je ne sais quel caprice subit, il s'enfuit tout à coup de Russie sans revoir la princesse. Il fut pendant son règne toujours en brouille ou en guerre avec la France, par
Gustave III
duc annonça en outre qu'il acceptait la régence et que le général Arafelt était gouverneur militaire de la ville.
Pendant ce temps on avait habillé le cadavre de Gustave^ et on l'avait posé sur un grand drap rouge étendu sur son lit de mort. Un bras du monarque était penché vers la balustrade du lit, la main nue, et le peuple tout entier fut admis à défiler devant cette lugubre exposition, et à déposer sur la main du mort un suprême baiser.
On fit au roi de populaires funérailles ; son frère le duc de Sudermanie, avec les apparences d'une douleur dans laquelle le remords pouvait avoir justement sa bonne part, dirigea la funèbre cérémonie. Le corps fut porté au Riddarholm , le Saint-Denis des monarques suédois, et placé auprès du tombeau de Gustave-Adolphe.
Pendant la marche du cortège, la foule im-
haine de Napoléon, qu'il appelait la bête de l'Apocalipse. Le 13 mars 1809, une révolution de palais le renversa du trône. Il fut même honteusement chassé de Suède, à la suite d'une lutte scandaleuse avec les conjurés, dans les escaliers de son propre palais 11 vécut alors un peu partout , hors de Suède , sous le nom de colonel Gustawson, et mourut en Suisse le 7 février 1837. Il a laissé trois filles et un fils, connu sous le nom de prince Gustave Wasa.
mense qui le suivait, le précédait et l'entourait put admirer, placé sur le cercueil royal, un buste de Gustave de la plus parfaite ressemblance, et que venait de terminer Sergell. Pendant ce triste convoi, chacun avait les yeux fixés sur l'image de marbre de ce roi qui était mort assassiné parce qu'il avait élevé et grandi le peuple aux dépens de sa noblesse humiliée , et imprimé ainsi le premier aux idées, aux lois et aux usages de son pays, un mouvement libéral et égalitaire qui ne devait plus s'arrêter.
Cependant, Anckarstroëm et ses complices avaient été emprisonnés, mais leur jugement traîna en longueur, et l'assassin vivait encore après les funérailles de la victime.
Gardé. à vue dans sa prison, Anckarstroëm y lisait la Bible, et chantait même tout haut certains versets applicables à sa situation. Devenu plus fanatique encore par l'approche de la mort, qu'il voyait avec certitude, mais sans faiblesse, il puisa
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dans sa religion comme dans son caractère une fermeté et une audace qu'il devait conserver jusqu'à la dernière heure, ■ au milieu des horreurs de son supplice.
Quand il sut que le roi n'était pas mort sur-lechamp, et qu'il éprouvait de cruelles souffrances, il eut un moment de sensibilité inattendue :
« Je voulais le tuer, et non le faire tant souffrir, j» dit-il plusieurs fois.
Quelques jours après, entendant le canon qui annonçait la mort de Gustave, il fut comme soulagé et délivré de cet accès de remords ; il montra beaucoup de joie, et s'écria à diverses reprises :
« Dieu soit loué! Dieu soit loué! Je puis mourir! J'ai accompli mon devoir ; ma maina frappé juste! »
Le procès dura plus d'un mois. Anckarstroëm ne chercha pas à se défendre; il voulut seulement user de la liberté qui lui fut laissée d'écrire ou de parler comme il pouvait le désirer, pour exposer à sa manière les motifs de son crime. Il produisit devant ses juges un mémoire écrit (i), assez long, qui a été
(i) En voici quelques fragments curieux : « En 1789, la violence exercée par le roi contre les membres de la Diète ne devait-elle pas soulever toute âme non glacée par
textuellement conservé, et dans lequel il explique sa conduite et son action comme juste et indispensable. Défense hardie, à coup sûr, habile même ! mais où la plupart des griefs accumulés étaient trop facilement réfutables. Puis, comme tous les utopistes destructeurs des pouvoirs régulièrement établis, Anckarstroëm signalait le mal, mais sans proposer le remède ; et il s'inquiétait peu de savoir, en tuant le roi qui laissait pour successeur un enfant d'à peine
l'égoïsme ?... Quand le roi vint à l'Assemblée pour lui arracher le consentement à ses actes, il était entouré d'une populace qu'il avait enivrée et qui remplit les rues de cris factieux... Cependant la majorité de l'Assemblée répondit par son refus; mais le roi soutint que ses propositions avaient été acceptées. Plusieurs membres furent emprisonnés, sans qu'on sût leur crime... La confiance de la nation n'est aux rois que tant qu'ils en restent dignes par leur respect de la loi et de la liberté... Mon cœur s'est endurci quand j'ai vu se multiplier, avec les exils et les supplices, les impôts et les subsides, pour subvenir au luxe et aux voyages du roi... En présence d'un tel spectacle, je me suis demandé : Gustave III peut-il rester notre roi ? D'après ma conviction, cet homme est devenu un parjure; il a cessé d'être roi; entre la nation et lui, le pacte est rompu ; le roi Gustave est devenu ennemi public . . il a dû être permis à la main qui voulait s-'armer, de repousser par la force la force qui menaçait la liberté. Après Noël, j'avais résolu de tuer le roi et de donner ma vie pour le bien public. Vivre malheureux dix ans de plus ou de moins n'était rien devant l'espoir de rendre le bonheur à mon pays. » (Voyez encore le travail déjà cité de M, A. Geffroy.)
Gustave III
quatorze ans, ce que la pauvre Suède allait devenir entre ses faibles mains !
Le i8 avril 1792, quelques jours après les funérailles de Gustave, le jugement fut enfin rendu. Il condamna à la peine de mort neuf personnes convaincues du crime ou de sa complicité. Puis on lut un arrêt du régent, lequel, au nom de Gustave IV, faisait grâce de la vie à huit des condamnés, et substituait à la peine capitale prononcée contre eux la prison pour les uns , le bannissement pour les autres.
Anckarstroëm seul fut condamné à la peine des parricides; son supplice devait durer quatre jours, et il fut ordonné qu'il le subirait dès le lendemain.
Ce jour-là, en effet, 19 avril, des détachements de cavalerie vinrent chercher l'assassin à sa prison ; il fut placé dans une charrette et conduit au supplice , entouré de ses bourreaux. Il avait le visage calme, la contenance fière et en même temps résignée ; mais ses yeux lançaient des éclairs , et il regardait avec une sorte de haine et de mépris le peuple qui l'escortait en lui jetant à la face les plus terribles malédictions.
Au faubourg du Nord, la charrette s'arrêta, on
descendit le criminel, qui reçut quinze coups de verges et fut lié ensuite à un poteau où il resta exposé pfndant deux heures^ au milieu des cris d'une foule immense qui ne cessa de l'invectiver en lui reprochant son crime. Au-dessus de sa tête avait été attaché un écriteau où on lisait : « Anckarstroem,