A SAINTE-HÉLÈNE
E soin de sa dignité, le souci de son honneur, le respect de lui-même et du grand nom qu'il s'était fait dans l'histoire , le désir de conserver, jusque dans les formes mêmes d'une étiquette disparue avec sa puissance , les marques extérieures de sa grandeur passée, telles furent les préoccupations constantes de Napoléon pendant son exil.
Dès le jour oh. il mit le pied sur le navire anglais qui devait le conduire à Plymouth, Napoléon voulut plus que jamais être traité en empereur. Il avait
abdiqué le pouvoir, mais il avait entendu conserver le titre impérial, que l'Angleterre lui retira eni8i 5 pour le lui rendre solennellement dans la tombe alors qu'en 1840 elle restitua à la France la proie' glorieuse qu'elle avait si peu dignement conquise Quand 11 se fut livré à elle, dans l'espérance de vivre libre dans la vieille Angleterre, sur cette terre classique de la liberté, et quand il sut que les égards qu'on avait eus d'abord pour lui, que les respects qu'on lui avait témoignés, que les honneurs et les hommages qu'on lui avait rendus, n'étaient qu'un piége, qu'une feinte, destinés à endormir momentanément sa vigilance et ses inquiétudes, le grand homme, semblable à un lion blessé, meurtri, mais terrible encore, se releva de toute sa hauteur pour jeter, comme un anathème éternel, à la face de son ennemi, la honte de son exil et l'opprobre de sa mort !
On le transporta vivant dans une cage de pierre dont le nom est désormais immortel : Sainte-Hélène!... Là, dans cette île inaccessible, sous une surveillance perpétuelle, entouré de soldats et de canons, placé sur un pic élevé, exposé à toutes les intempéries des saisons, on ne laissa pas même à
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ce prisonnier illustre la liberté de ses mouvements, et on le tua lentement en le privant d'exercice et d'air, en l'humiliant, en l'insultant, en l'abreuvant de tous les dégoûts et de toutes les injures.
J'ai lu avec soin les Mémoires d'Hudson-Lowe^ et j'ai lu aussi bon nombre des écrits publiés à son" sujet. Il faut reconnaître qu'il y a eu dans son fait une passion parfois un peu vive. Je ne veux pas dire qu'on l'ait calomnié, tant s'en faut! mais je trouve qu'on lui a fait beaucoup d'honneur en le jugeant capable d'avoir inventé, ou même seulement perfectionné, toutes les honteuses vexations qu'il a infligées à son prisonnier, pour le compte et au nom du ministère de son pays.
Quand Hudson-Lowe est mort, en 1844, il y avait vingt ans déjà que l'Europe n'était plus tenable pour lui. On l'appelait geôlier et bourreau partout où il se montrait ; personne ne voulait servir sous ses ordres; on désertait les salles de spectacle quand il y paraissait ; on l'invectivait enfin en tous Heux et de toutes façons, et il est mort fort malheureux à soixante-quatorze ans, ayant survécu vingt-trois ans à sa victime, et après avoir été té-
moin de son retour solennel et triomphal en Europe, pendant que lui était honni et conspué pour avoir trop fidèlement exécuté contre lui sa consigne !
En effet, Hudson-Lowe a pu, mieux que personne, méditer sur les prodigieuses vicissitudes par lesquelles passent les hommes et les choses de ce monde. Ce Buonaparte de 1815, ce vagabond du congrès d'Aix-la-Chapelle de 1819, celui qu'il n'appelait que le Général, car la préoccupation principale d'Hudson-Lowe était qu'on ne donnât jamais d'autre titre à son prisonnier ; celui-là même qu'il avait tenu pendant cinq ans dans ses mains, dans son pouvoir, et qu'il avait pu torturer à sa guise, voilà que tout à coup sa patrie, après avoir proscrit son nom comme elle avait proscrit sa personne et son génie, le traitait hautement et publiquement d'empereur Napoléon, autorisait son retour en Europe et lui faisait rendre elle-même des honneurs extraordinaires et inusités !...
Un an après sa mort, le fils d'Hudson-Lowe a publié les Mémoires de son père , intéressants à plus d'un point de vue, mais qui ne peuvent rien pour sa réhabilitation, car l'opinion générale qui
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s'est faite sûr sa personne est à jamais établie et enracinée. Ils prouveront cependant à tout lecteur qui voudra bien les parcourir sans passion, qu'Hudson-Lowe n'était pas un méchant homme , mais bien un esprit étroit, routinier, inquiet, jaloux, fidèle à une consigne qu'il était si facile d'interpréter et de respecter en se respectant soi-même et en atténuant ses effets et ses mesures, mais, je le répète, incapable d'inventer toutes les mesquines vilenies qui lui étaient imposées et qu'il s'est cru obligé de commettre (1).
Au lieu de s'illustrer par ses égards pour la grande victime que l'Europe lui avait livrée, il a préféré s'immortaliser par une obéissance aveugle et maladroite dans l'observation du programme odieux qu'on lui avait tracé, et cela petitement, sans inteUigence et sans pitié, craignant pour luimême jusqu'aux reproches de son entourage, et se laissant exciter et influencer par des esprits encore plus vulgaires et plus étroits que le sien. Voilà
(i) Voyez dans les Mémoires d'Hudson-Lowe sa correspondance avec le ministère, ses ordres, les inqualifiables prescriptions qui lui avaient été faites, et la preuve, fournie par lui, qu'il a parfois eu honte de s'y conformer.
l'homme! Dans son intérieur, il est doux, aimant et même aimable; dans ses fonctions officielles, c'est un geôlier qui ne connaît que la lettre des ordres qu'il a reçus, et qui n'a pas compris le parti admirable qu'un homme de cœur et d'esprit aurait pu et dû tirer d'une aussi délicate et aussi enviable mission.
Dans l'île Sainte- Hélène, une seule habitation convenait et devait être offerte a Napoléon : c'était la campagne de Plantation-House , bien située dans une jolie vallée, et à l'abri des variations d'un climat perpétuellement changeant. Cette campagne, le gouverneur la garda pour lui ; il se rafraîchit aux ondes pures de ses fontaines, il s'assit à l'ombre de ses arbres, au milieu de ses jardins, pendant que celui qui avait commandé à l'Europe manquait d'eau sur le plateau où on l'avait relégué, dans une baraque de planches mal jointes, et tour à tour brûlait sous le soleil ardent des tropiques, ou était glacé par les vents incléments de la mer!
C'est dans de tels lieux et en présence d'un tel homme que se trouva placé Napoléon. Comme on exigeait qu'il ne fût plus que le Général, il s'obstina à rester l'Empereur. On épia ses pas, ses prome-
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nades, ses distractions. Il aima mieux s'enfermer chez lui, au risque de mourir plus vite, ce que d'ailleurs l'Angleterre voulait, et jusqu'à sa dernière heure il fut toujours lui-même, grand, illustre, noble, généreux, supérieur à ses maux et à sa destinée, digne enfin, aux yeux du monde qui avait l'œil fixé sur lui, de son nom et de sa renommée.
Comme Anglais, Hudson-Lowe n'aimait pas Napoléon ; mais sa haine contre celui qui avait fait tant de mal à sa patrie, et dont la puissance et les victoires avaient si longtemps froissé l'orgueil britannique, s accrut encore des sentiments de fierté et de dignité qu'il lui trouva, ainsi que du mépris que lui témoigna son prisonnier, lequel s'exhala, de la part de Napoléon, dans les termes les plus hautains et les plus humiliants.
L'Empereur le traita de sbire, de bourreau, de geôlier; et comme Hudson-Lowe se retranchait derrière son gouvernement et ses ordres, s'en faisant comme un rempart pour mettre son honneur et sa responsabilité à couvert :
« Il est de ces fonctions, lui répondit Napoléon, qu'un homme d'honneur n'accepte pas sans se fié-
trir à jamais, et les gouvernements connaissent bien ceux qu'ils en chargent!... 3)
« Cet homme, dit Hudson-Lowe, avait la constante habitude de me prodiguer des épithètes qu'aucun gentleman ne peut s'entendre appliquer sans que tout son sang bouillonne! (i) »
Ce sentiment de sa dignité. Napoléon le portait en toutes choses. Sept fois il put tenter de s'enfuir de Sainte-Hélène, sept fois des chances diverses d'évasion lui furent proposées ; mais il les repoussa toutes, pour beaucoup de raisons bien graves à ses yeux : d'abord, parce que sa fuite était subordonnée à l'emploi de tels moyens, qu'en cas d'insuccès, l'empereur Napoléon eût été trouvé dans une situation et dans un costume qui eussent prêté matière à la risée publique et jeté le ridicule sur sa personne; parce que aussi rien ne lui prouvait que les propositions faites n'étaient pas des pièges à lui tendus par Hudson-Lowe pour le mettre précisément dans cette situation qu'il redoutait, afin de l'abaisser et de l'humilier aux yeux des siens et du monde entier.
(i) Mémoires d' Hudson-Lowe, tome III, page 322.
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Il lui sembla encore que quitter ce rocher où tous les regards le suivaient, et où ses fidèles le savaient, c'était s'amoindrir, se faire oublier et renoncer pour toujours aux chances du seul retour en Europe qu'il jugeât digne de lui ; car l'espoir, l'unique chose de ce monde qu'on ne perde jamais, était demeuré encore au fond de son âme, et il ne cacha pas ce sentiment devant les compagnons de son exil , en refusant les plans d'évasion qui lui étaient offerts :
« Non, dit-il mélancoliquement, je ne puis ni ne veux quitter ma prison, que si la France elle-même vient m'y chercher!... «
Et cependant ces plans avaient des moyens sérieux de réussite. Les uns furent proposés gratuitement par des admirateurs "du grand homme et de son génie, les autres par de hardis spéculateurs qui ne demandaient pas moins d'un million pour arracher le prisonnier à ses chaînes. Mais, pour réaliser ces divers projets, il eût fallu que, dans l'un, l'Empereur prît le costume bizarre d'un des Chinois qui le servaient ; dans l'autre, il se serait laissé enfermer dans un tonneau qu'on eût transporté sur le navire destiné à favoriser sa fuite. Dans celui-ci il
était obligé de mettre une perruque, une fausse barbe, un costume d'homme de service, et de gagner la côte à pied, pendant qu'un mannequin placé dans son lit jouerait la maladie et tromperait ainsi l'officier anglais chargé de constater chaque jour, de visu, la présence du prisonnier à Longwood. Enfin, dans un quatrième projet, il devait même revêtir l'uniforme militaire britannique, et, qui plus est, fuir sur un navire de la Grande-Bretagne, ce qui eût sans doute été très-pittoresque!...
Tous ces travestissements et ces subterfuges répugnèrent à sa dignité et à sa sûreté; il refusa positivement toute tentative de fuite, parce qu'il ne voyait que deux moyens honorables de briser ses fers : un départ éclatant, libre, entouré des honneurs auxquels il avait droit, ou, comme suprême délivrance, celle qui ne pouvait certainement pas lui échapper, la mort, qui seule en effet lui procura le retour grandiose et solennel qu'il avait rêvé.
En 1818, un jeune major de l'armée anglaise, Edouard Hutchinson, fut envoyé à l'état-major d'Hudson-Lowe. C'était un homme d'un caractère doux et aimable, d'un esprit distingué et moins
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prévenu que celui de ses compatriotes contre le grand homme, et qui ne se gêna pas pour lui montrer sa sympathie et son respect en diverses circonstances. En outre, le major était lettré. Revenu dans son pays, il quitta le service et put alors, sans danger, publier à Londres, pour lui et pour ses amis, une relation de son séjour à Sainte-Hélène (i), dans laquelle il blâme, ave.c une indépendance vraiment courageuse et héroïque pour le temps où elle fut écrite, les actes de son gouvernement et la conduite d'Hudson-Lowe, pour qui il avait fort peu de sympathie.
« Je n'ai pas compris, dit-il dans la préface de sa brochure, l'insistance de mon pays à appeler général celui qui fut si clairement durant dix années l'Empereur incontesté de la France. Il est certain que cette prétention n'ôte rien à sa grandeur, et qu'on a pu pendant six ans l'appeler général tant qu'on a voulu, sans que, pour le monde et la postérité, il ait jamais perdu son glorieux titre. Mais
(i) Three years at Saint-Helena, during the détention of the Emperor Napoléon; a detailed account by 'Edward Hutchinson, London, 1822. Imprimée aux frais de l'auteur et sans nom d'éditeur, cette relation n'a pas été mise en vente, ni traduite.
cette même insistance a jeté sur le ministère et sur la nation un blâme justement mérité. »
Et plus loin :
(f Je ne raconterai que ce que j'ai vu; je ne serai pas toujours d'accord avec sir Hudson-Lowe, mais il ne faut pas inférer de là que je me trompe ou sciemment ou involontairement, mais bien que l'ex-gouverneur de l'île de la Compagnie (i) a eu de bonnes raisons pour dérober ou dénaturer des faits qui, malheureusement pour sa réputation, sont déjà, après si peu de temps, acquis pour toujours à l'histoire. »
Le major eut l'honneur de voir Napoléon et de lui parler :
« Ma première pensée, en arrivant dans l'île, fut de chercher à apercevoir le héros, que je n'avais jamais vu. Je cachai mon projet à sir Hudson-Lowe, et je profitai d'une après-midi où il y avait réception de jour chez lady Lowe, pour tenter de voir l'Empereur. Je fus mal payé de ma peine ; Napoléon ne sortit pas, ou du moins il sortit à pied et ne vint
(i) La Compagnie des Indes, qui possédait l'île Sainte-Hélène, l'avait cédée au gouvernement pour tout le temps de la détention de Napoléon.
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pas assez loin pour que je pusse me trouver sur son chemin. Je fus plus heureux le lendemain, car, ce jour-là, ne le cherchant pas, je rencontrai sa voiture qui allait au pas, pendant que Napoléon marchait à pied, causant avec un personnage que je sus depuis être Montholon.
« En l'apercevant , malgré moi , machinalement, poussé par tout autre sentiment que celui d'une banale politesse, je saluai, et, saisi d'une profonde et respectueuse émotion, je m'inclinai. Il me rendit mon salut et passa lentement. Je relevai la tête, et je vis son visage qui était si bien tourné vers moi que je ne perdis rien de ses traits.
« Qu'on l'a mal jugé chez nous, et que les faiseurs de portraits, soit par le crayon, soit par la plume, ont été mensongers et calomniateurs ! Les soi-disant reproductions que j'ai vues à Londres de son beau visage en faisaient une figure dure et repoussante ; on y avait mis de la barbarie et de la férocité, de telle sorte que ses portraits étaient plutôt ceux d'un brigand quelconque, portant sur sa face la trace de ses crimes, que celui d'un héros, dont la physionomie est si douce et à la fois si imposante et si noble.
« Nos journaux disaient aussi que Napoléon était un parvenu sans éducation, sans manières, une sorte de bête fauve née avec l'instinct du désordre, du pillage et du sang. J'ai eu l'honneur de converser trois fois avec lui, et je me suis convaincu que nos journaux ne savaient pas (ou peut-être savaient trop bien!) ce qu'ils disaient.
« Comme j'étais resté en place pendant qu'il passait, Napoléon se tourna de mon côté :
Êtes-vous, me fit-il demander en anglais, un « des officiers chargés de la surveillance de ma « promenade?
« — Non, sire, lui répondis-je en assez médiocre « français.
« — Vous savez le français ?
(I — Assez mal.
« — Vous ignorez donc les prescriptions du « gouverneur? Pour tout le monde je ne dois être « ici que le général Bonaparte.
«—Dans mes fonctions, sire, la discipline « m'empêcherait de vous donner un autre titre; « mais je ne suis pas en ce moment de service, et « je crois pouvoir. . .
« — C'est bien, fit-il en m'interrompant vive-
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« ment. Je suis heureux devoir qu'il ne vous a pas « corrompus tous. «
La conversation est ensuite assez longuement racontée, mais elle ne donne pas de détails nouveaux; l'Empereur y parle de ses griefs contre l'Angleterre, contre ses ministres et contre Hudson- Lowe. C'est là le thème invariable des trois conversations dont il voulut bien honorer Hutchinson.
« Je me gardai bien de faire part de ces rencontres au gouverneur, ajoute le major; il m'aurait signalé à lord Baîhurst, et il eût pu m'arriver malheur. Je me bornai à dire, un jour, à table, devant lady Lowe, que le bruit courait dans l'île que le général était fort mal traité. Sa nourriture, disaiton, était mauvaise et parfois insuffisante, et son habitation malsaine, parce qu'elle était située dans un des plus mauvais endroits de l'île.
« Qu'avez - vous, donc ? me dit le gouverneur « en me regardant d'un certain œil soupçonneux « et menaçant. Est-ce , par hasard , le maréchal « Bertrand qui vous a dit ces belles choses ?
« — Non, répondis-je, mais on en parle beau- « coup à James-Town, et nos officiers le disent " même assez haut.
« — C'est bien ! j'aurai soin qu'ils se taisent. Puisce je faire que les Tuileries viennent à Sainte-Hé- « lène? Que lui faut-il donc? Ne coûte-t-il pas « assez cher à notre gouvernement? Et d'ailleurs « l'ennemi de notre patrie et du monde mérite-t-il « qu'on s'apitoie ainsi sur son sort ? »
La mort prochaine de Napoléon devait débarrasser Hudson-Lowe de ses inquiétudes et de ses craintes.
Quand il fut certain que l'Empereur allait mourir, le gouverneur exigea l'installation à Longwood du docteur Arnott, médecin attaché à l'un des régiments en station dans l'île. Celui-ci dut envoyer plusieurs fois par jour au gouverneur les bulletins de santé de l'auguste malade. On les retrouve en partie dans les mémoires d'Hudson-Lowe.
Voici le bulletin que reçut le gouverneur le 4 mai 182 1 au soir :
« 9 heures
« Le malade est profondément endormi ; il parait mieux qu'il y a deux heures : le hoquet a cessé, la respiration est facile, et dans le cours de la jour-
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née il a pris une quantité de nourriture considérable pour une personne dans son état. »
Le lendemain, $ mai, au matin, Hudson-Lowe accourt à Longwood, où il trouve, en l'absence d'Arnott, le bulletin suivant, écrit au crayon :
<( 7 heures du matin.
« Il est fort mal ; Montholon désire que je lui voie rendre le dernier soupir; mais la mort n'est pas encore imminente. »
Alors le gouverneur veut entrer, il veut voir le général, s'assurer par lui-même qu'il ne lui manque rien. On parvient difficilement à le retenir; il retourne en toute hâte et furieux à Plantation- House, où, de midi à six heures, se succèdent les bulletins du docteur Arnott :
« 3 heures.
« Le pouls est actuellement insensible au poignet; la chaleur quitte la surface; il peut durer encore quelques heures. »
« 4 heures 35 minutes.
« Il est au plus mal; la respiration est plus précipitée et plus difficile. «
« 5 heures 49 minutes.
« Il vient d'expirer à l'instant. »
Onze minutes après, Hudson-Lowe recevait ce bulletin suprême.
Le 6 au matin, le gouverneur, entouré d'un nombreux état-major, vient visiter le corps de l'Empereur. Il était étendu sur son lit de camp, revêtu de l'uniforme populaire et traditionnel, enveloppé dans le manteau qu'il portait à Marengo.
« Hudson-Lov^e, dit encore Hutchinson, resta quelques minutes en contemplation devant le corps, semblant y chercher un reste de vie, paraissant, en quelque sorte, douter que Pœuvre qu'il avait accomplie fût si bien et si sûrement terminée, et se demandant peut-être si une mort simulée n'était pas un dernier piège tendu à sa crédulité. « En sortant, il se tourna vers nous : « Messieurs, dit-il avec importance et emphase,
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« c'était le plus grand ennemi de l'Angleterre et de « moi; mais je lui pardonne (i)! »
Napoléon ennemi d'Hudson-Lowe! pardonné par Hudson-Lowe! Quel rapprochement!
Un témoin de l'autopsie, qui fut faite immédiatement après la mort, raconte que « le visage avait une expression remarquable de sérénité, annonçant / une grande bonté et une grande douceur de caractère.
« Son corps portait les traces de trois blessures : un coup de pique à la tète, qu'il avait reçu au siège de Toulon; deux balles mortes, l'une en Italie, l'autre à Ratisbonne.
(( Le cœur fut placé dans un vase d'argent rempli d'esprit-de-vin, lequel fut scellé avec un schelling d'argent à l'effigie de George III.
« L'estomac fut, également dans de l'esprit-de-vin, enfermé, à défaut d'autre vase, dans une poivrière de l'ancien service de table impérial.
« Il y eut ensuite exposition publique de son corps. Tous ceux qui passèrent devant l'Empereur
(i ' J'ai trouvé également ce mot incroyable rapporté dans les Mémoires d'Hudson Lowe par l'annotateur de la dernière édition.
mort s'écrièrent après l'avoir vu : « Quels traits « magnifiques ! quelle beauté antique et sévère ! c( quelle noblesse ! «
Le 9 mai, on fit à l'Empereur de magnifiques funérailles.
« Elles furent fort imposantes, dit Hutchinson; c'était plus qu'un général qu'on menait à sa dernière demeure, sir Hudson-Lowe l'a bien vu! Tout le monde était sur pied, ému, comprenant bien quelle grandeur venait de finir et quel grand homme nous conduisions au tombeau ! . Peut-être le gouverneur fut-il obligé de se l'avouer aussi à luimême, car il fut fort pâle pendant la cérémonie, et son visage n'eut pas un moment son expression habituelle, dédaigneuse et hautaine.
« Cependant, comme on travaillait à la maçonnerie de clôture du tombeau (i), tout le monde se
(i) Voici les lieux de sépulture des princes et princesses de la famille Bonaparte :
1° Bonaparte (Charles), mort et enterré à Montpellier (178 5), a été ramené à Saint-Leu-Taverny ;
2« Madame Mère (Laetitia), morte à Rome (1836), inhumée d'abord à Corneto, a été transportée, après 1848, à Ajaccio, dans le magnifique tombeau de famille élevé récemment pour les Bonaparte ;
30 Le cardinal Fesch, mort à Rome (1838), frère de Madame
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précipita sur les arbres qui l'environnaient, pour arracher des feuilles, que chacun voulait conserver comme reliques :
« Qu'on les chasse ! s'écria Hudson-Lowe, sorti « de sa rêverie. Les voyez-vous abîmer ces beaux « arbres! Pauvre général, il aimait tant leur om-
Mère, d'abord enterré à Rome dans l'église de Saint-Laurent in Luciano, a été également transporté à Ajaccio ;
4» Joseph, mort en 1844, enterré d'abord à Florence dans l'église Santa-Croce, a été ramené en France, et déposé aux Invalides en 1862 ;
50 Lucien, mort à Viterbe (1840), est inhumé dans l'église de Canino ;
6» Louis, mort en 1846 à Florence, déposé d'abord dans l'é- • glise de Santa-Croce, a été, depuis 1848, rapporté à Saint-Leu- Taverny ;
70 JtfRÔME, mort en 1860, est inhumé dans la chapelle Saint- Jérôme, aux Invalides, à gauche du tombeau de l'Empereur. On trouve également dans cette chapelle le tombeau de son fils aîné et l'urne renfermant le cœur de la reine Catherine, deuxième femme de Jérôme ;
8" ÉLisA, morte à San-Andrea (1820), est enterrée à Trieste ;
90 Pauline, morte à Florence (1825), a été transportée dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à Rome ;
10" Caroline, reine de Naples, morte en 1839, est inhumée au Campo-Santo, à Bologne ;
11° Le prince Eugèni, mort à Munich (1824), y a été enterré ; .
12" L'impératrice Joséphine, morte en 1814, est inhumée à Rueil ;
« brage! » ajouta-t-il avec une pointe de sensibilité aussi inattendue qu'inutile. «
Après les funérailles, le gouverneur retourna à Longwood pour faire la visite des appartements de l'Empereur.
« Sur sa table il se trouva deux tabatières d'or. L'une était recouverte d'un large camée représentant un bouc tondant un cep de vigne et portant un faune. Au fond de la tabatière était une carte; sur un côté on lisait, écrit de la main de Napoléon : Donné par Pie VII, à Tolentino (1797); sur J'autre : L'Empereur à lady Holland (i). Témoignage
13" La reine Hortense, morte en 1837, repose auprès de sa mère ;
140 Napoléon ii, mort en 1832, dort à Vienne, dans les caveaux de la famille impériale d'Autriche ;
150 Marie-Louise, morte en 1847, a été également inhumée dans ces mêmes caveaux ;
16" Enfin Napoléon repose, comme chacun sait, aux Invalides. On lui édifie, dit-on, un magnifique mausolée à Saint- Denis, qui sera là surtout pour mémoire, et comme tombe chronologique, car il est peu probable qu'on y transporte jamais ses cendres.
(i) Lord et lady Holland furent, à Londres et en Europe, les plus ardents défenseurs de Napoléon. Lady Holland était indignée des traitements qu'on lui faisait subir; elle excita constamment son mari à les signaler et à les flétrir au parlement. Elle osa plus encore : moyennant de grosses sommes d'argent, elle fit
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de salisfaction et d'estime. La seconde tabatière était destinée au docteur Arnott.
K Le II mai, il y eut à Longwood exposition publique de tous les effets qui avaient appartenu à Napoléon. Sa garde- robe était aussi mal composée que possible; on y voyait de vieux habits, de vieux chapeaux et des pantalons en fort piteux état. L'Empereur détestait les vêtements neufs ; quand il avait porté pendant quelque temps ses nouveaux habits, il en était comme gêné et les quittait presque aussitôt pour reprendre les anciens. »
En France, la nouvelle de sa mort trouva d'abord beaucoup d'incrédules. Les journaux, d'ailleurs, eurent à peine le droit d'en parler, et le Moniteur, qui l'annonça le premier, ne se permit de le faire qu'en quelques lignes, perdues au milieu d'insignifiants commérages de cour. Cette mort ruina momentanément en France le parti bonapartiste, Napoléon II étant alors trop jeune pour servir déjà de
insérer dans les principaux journaux de Londres une série d'arjides très-virulents contre le ministère, et dans lesquels les maux soufferts par le grand exilé étaient retracés et dépeints avec une vigueur peu commune. Mais tous les efforts de cette noble femme devaient échouer, et le ministère Bathurst avait encore de longues années à vivre !
point de ralliement. Les souverains de l'Europe tressaillirent d'aise; car, même après sept ans d'exil, ils redoutaient encore le trouble-fête impérial, et la nouvelle de son retour, fausse ou vraie, les eût tous, comme autrefois, bouleversés sur leurs trônes.
Quant à Marie-Louise, cette femme indigne de Napoléon et de la France, aimée du comte de Neipperg, général agréable, chambellan assidu, à qui la cour d'Autriche donna, dit-on, la' mission hélas ! facile, de faire oublier ses devoirs à l'eximpératrice, il paraît qu'en apprenant la nouvelle qui la faisait veuve, elle eut comme un vague et passager ' souvenir d'avoir peut-être , jadis , épousé Napoléon; car on lit dans la Gazette officielle de Parme (juillet 1821):
« S. A. \. l'archiduchesse Marie-Louise a daigné prendre le deuil, et l'a fait prendre à toute sa maison ducale. »