‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 18 sur 94 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mon père revint deux jouis après. J'avais bien dormi durant la nuit , et la fièvre m'avait quitté.

Je m'appliquai à feindre des manières assurées et joyeuses^ et personne ne se doutait de ce que mon cœur avait souffert ni de ce qu'il soufilrait encore.

d J'ai confiance ; me dit mon père^ que dans quelques jours tu seras renvoyé à Turin. Déjà nous avons préparé ta chambre^ et nous t'attendons remplis dimpatience et d'anxiété. Les devoirs de ma charge m'obligent à repartir. Fais en sorte, je t'en conjure^ fais en sorte de nous rejoindre promptement. »

Son affection tendre et mélancolique me déchirait le cœur. La feinte me paraissait un devoir de la piété filiale, et cependant j'en éprouvai une espèce de remords. N'eùt-il pas été plus digne de mon père et de moi de lui dire : a Probablement nous ne nous reverrons plus en ce monde; séparons-nous des hommes sans murmurer, sans gémir, et que j'entende prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle? »

J'aurais préféré ce langage à la dissimulation; mais je regardais les yeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux déjà blanchis, et il me sem-

blait que Tinfortuné n'aurait pas la force d'entendre de semblables choses.

Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je Teusse vu s'abandonner au désespoir, et peut-être (idée affreuse 1) frappé dans mes bras du coup de la mort!

Je ne pus lui dire la vérité ni même la lui laisser apercevoir : ma feinte tranquillité l'abusa pleinement. Nous nous séparâmes sans verser une seule larme; mais, de retour dans ma prison, je fus en proie aux plus déchirantes angoisses, comme la première fois, plus encore peut-être. Ce fut encore en vain que j'invoquai le soulagement des larmes.

Me résigner à toute l'horreur d'une longue prison, me résigner au supplice, ce n'était pas audessus de mes forces; mais me résigner à toute l'immense douleur que devaient en éprouver mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs ; non, je n'étais pas assez fort.

Je me jetai alors le front sur la terre, et avec une ferveur que je n'avais jamais sentie, je pro* nonçai cette prière :

c Mon Dieu, j'accepte tout de votre main ; mais daignez fortifier tellement le cœur de ceux à qui j'étais nécessaire, que je cesse d'être tel à leur égard; et que la vie d'aucun d'eux n'en soit abrégée même d'un seul jour! &

bienfait de la prière ! je restai plusieurs heures

46 MÉMOIKËS

rame élevée à Dieu, et ma confiance s'augmentait à mesure que je méditais sur la bonté divine > i mesure que je méditais sur la grandeur de Tâme humaine quand elle abandonne son égoïsme et qu'elle s'eôbrce de n'avoir d'autre volonté que la volonté de l'infini^ sagesse.

Oui , cela se peut , c'est le devoir de l'homme. La raison, qui est la voix de Dieu, dit qu'il faut tout sacrifier à la vertu; ce sacrifice que nous devons à la vertu serait- il entier, si dans nos grandes douleurs nous luttions contre la volonté de Celui qui est le principe et la source de toute vertu?

Quand le gibet ou quelque autre supplice est devenu inévitable, le craindre timidement, ne pas savoir y aller en bénissant le Seigneur, est le signe d'une misérable dégradation ou de l'ignorance , et non-seulement il est nécessaire de consentir à sa propre mort, mais encore à la douleur qu'en éprouvent nos proches. Aucune autre chose n'est permise, si ce n'est de prier Dieu de l'adoucir et de nous conduire suivant sa volonté. Une telle prière est toujours exaucée.

Page 1