CHAPITRE XXVI
L'homme a-t-il besoin d'efforts pour s*humilier sincèrement, pour s'avouer pécheur? N'est- il pas vrai qu'en général nous laissons évanouir les an* nées de notre jeunesse dans la vanité, et qu'au lieu d'acquérir les forces nécessaires pour faire des progrès dans la carrière du bien, nous en employons une grande partie à nous dégrader? Il y a des exceptions; mais je ne fais pas difficulté d'avouer que ces exceptions ne regardent pas ma pauvre personne. Je n'ai, certes, aucun mérite à être mécontent de moi : quand on voit un flambeau donner plus de fumée que de lumière, il n'y a pas grand mérite de sincérité à dire qu'il ne brûle pas comme il faut.
Oui, sans bassesse, sans scrupules hypocrites, en me considérant avec tout le calme possible d'esprit, je me trouvais digne des châtiments de Dieu. Une voix me disait intérieurement : De tels châtiments te sont dus pour cette chose, si ce
n'est pour telle autre ; ils servent à te reconduire vers Celui qui est la perfection mèrae^ et que les mortels sont appelés à* imiter selon retendue de leurs forces.
Avec ce raisonnement, tandis que je me voyais forcé de m'avouer coupable de mille infidélités envers Dieu y aurais -je pu me plaindre si quelques hommes me paraissaient vils, et quelques autres injustes; si les prospérités du monde m'étaient ravies; si je devais voir ma vie se consumer dans Fhorreur d*une prison y ou m'ètre enlevée par le fer de la justice humaine?
Je fis tous mes efforts pour graver profondément dans mon âme des réflexions si justes et si bien senties , et, cela fait, je voyais qu'il fallait être conséquent, et que je ne pouvais Tëtre qu'en bénissant les justes jugements de Dieu, en l'aimant, en étouffant en moi toute volonté contraire à la sienne.
Pour devenir plus ferme dans ma résolution, je pensais qu'il me serait très-avantageux de développer à l'avenir toutes mes pensées et tous mes sentiments en les écrivant. Le malheur était que la commission, en permettant que j'eusse un encrier et du papier, comptait les feuilles qu'on me confiait, avec défense d'en détruire une seule, et se réservait le droit d'examiner ce que je pou-* vais y avoir écrit; pour suppléer au papier, j'eus recours à l'innocent artifice de polir avec on mor-
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ceau de verre une table raboteuse que j'avais > 6t sur laquelle j'écrivais ensuite tout le jour de l(»i* gués méditations sur les devoirs des hommes et sur les miens en particulier.
Je n'exagère point en disant que les heures ainsi passées m'étaient parfois vraiment délicieuses, malgré reitrôme difficulté que j'éprouvais i res* pirer dans une atmosphère brûlante^ et les mor^ sures douloureuses des cousins. Pour en diminuer le nombre, j'étais obligé^ malgré la chaleur, de m'envelopper la tête et les jambes, et d'écrire non-seulement avec des gants, mais encore les poi* gnets emmaillottés, afin que les maudits cousin&ne pussent s'introduire dans mes manches.
Mes méditations portaient un certain caractère propre à la biographie. Je faisais l'histoire de tout le bien et de tout le mal qui s'étaient formés en moi depuis mon enfance, discutant en moimême, m'efforçant de détruire tous les doutes en coordonnant le mieux qu'il m'était possible toutes mes connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.
Quand toute la surface de la table était couverte de mes écritures, je lisais et relisais; je méditais les sujets Ijue j'avais déjà médités, et enfin il fallait me décider, souvent à mon grand regret, à»effacer tout avec le verre, pour avoir de nouveau une sur lace propre à recevoir Texpression de mes pensées.
DE SILVIO PSUIGO. 81
Je continuais toujours ainsi mon histoire; sou- Yent elle était interrojnpue par des digressions de toute espèce^ des analyses sur un point on sur un autre de métaphysique^ de morale, de politique, de religion; et^ quand tout était rempli, je me mettais à lire, à relire^ puis j'effaçais.
Désirant que rien ne pût m* empêcher de me rendre compte à moi - même , avec la plus exacte fidélité, des faits dont je me souvenais et de toutes mes opinions , et prévoyant qu'une visite d'inqui* ûtion était probable, j'écrivis en jargon, ou avec des transpositions de lettres et des abréviations , auxquelles j'étais très-exercé. Jamais je n'eus de visite^ et personne ne pouvait se douter que je passais si agréablement un .temps si triste. Quand j'entendais le geôlier ouvrir la porte, je couvrais la table d'une mauvaise nappe, et mettais dessus l'encrier et le papier légal.