‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 28 sur 94 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Je consacrais aussi quelques heures à écrire sur le papier qui m'était accordé par la commission , et quelquefois j'y passais un jour ou une nuit entière. J'y écrivais des sujets littéraires. Je compo* sai alors YEsiher iBngaddi et Ylginia d'Asty; les chants intitulés : Tancreda, Rosilde, Eligiet

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Valafrido, Adelio, outre quelques canevas de tragédies ou autres compositions, entre lesquelles était le cadre d'un poème sur la Ligm lombarde, et d'un autre sur Christophe Colomb.

Comme il n'était pas facile d'obtenir qu'on renouvelât mon cahier quand il était terminé; et que j'étais obligé d'attendre longtemps^ je plaçais le premier jet de mes compositions sur la table ou sur une mauvaise feuille de papier dans laquelle j'avais fait apporter des figues sèches ou d'autres fruits. Quelquefois, en donnant mon dîner à un des seconds, et lui faisant croire que je manquais d'appétit^ je l'amenais à me donner quelques feuilles de papier. Cela n'arrivait seulement qu'en certains cas, quand la table était déjà toute couverte d'écriture, et que je ne pouvais encore me décider à racler. Alors je souffrais la faim; et quoique le geôlier eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la journée^ afin qu'il ne soupçonnât pas que j'eusse donné mon dîner, et que le second ne pût s'apercevoir que j'avais menti en lui assurant que je n'avais pas faim. Au soir, je me soutenais par un café trèsfort, et je demandais qu'il fût fait par la signera Zanze. C'était la fille du geôlier. Quand elle pouvait le faire à l'insu de sa mère , elle le chargeait beaucoup, au point que mon estomac à jeun me causait des espèces de convulsions sans douleur, qui me tenaient éveillé toute la nuit.

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DE SILYIO PELLIGO. 83

Dans cet état de douce ivresse^ je sentais redoubler mes forces intellectuelles ; je versifiais , je philosophais, je priais avec un merveilleux plaisir jusqu'au point du jour. Alors j'étais surpris par une faiblesse soudaine; je me jetais sur mon lit, et, «n dépit des cousins qui réussissaient^ malgré mes précautions, à venir me sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.

De telles nuits, agitées par un café fort pris à jeun et passées dans un délire si délicieux, me paraissaient trop bienfaisantes pour que je ne cherchasse pas à me les procurer souvent. C'est pourquoi, même sans avoir besoin du papier du second , je prenais souvent le parti de ne pas manger une bouchée à mon dîner, pour obtenir au soir l'enchantement désiré de ma magique boisson. Heureux quand je pouvais atteindre mon but!

Plus d'une fois il m'arriva que le café n'avait pas été fait par la compatissante Zanze, et ce n'était qu'un bouillon sans vertu. Cette mésaventure me mettait un peu de mauvaise humeur; au lieu d'être électrisé,jelanguissais,jebâillais,jesentaislafaim, je me jetais sur mon lit, et je ne pouvais dormir.

Ensuite je m'en plaignais à Zanze, et cette jeune fille compatissait à ma plainte. Un jour que je la grondais fortement , comme si elle m'eût trompé , la pauvre fille se prit à pleurer, et me dit : « Monsieur, je n'ai jamais trompé personne, et tout le monde me traite de trompeuse.

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•^ TolU le monde! il parait que je ne suis pas le seul qui me fâche paur cette eau fade.

— Je ne veux pas dire cela. Monsieur : ah! si vous saviez I..* Si je pouvais épancher mon pauvre cœur dans le vôtre !

— Mais ne pleurez pas ainsi. Qu'avez -vous donc? Je vous demande pardon si je vous ai gron** dée à toit; je crois volontiers que ce n'est pas par votre faute que j'ai eu du café si mauvais.

— Eh ! je ne pleure pas^pour cela , Monsieur» » Mon amour* propre fut un peu froissé de cette réplique; je ne fis que sourire.

a Vous pleurez donc à l'occasion de mes re^ proches, mais pour autre chose?

-*• Vraiment oui* . — Qui vous a donc traitée de trompeuse) : — Un ami que j'estimais. »

Et son visage se couvrit d'une rougeur subite; fit, dans sa contiance ingénue, elle me raconta une idylle tragi*- comique qui m'émut.

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