CHAPITRE XXXI
Tout lecteur qui a un peu d'imagination sentira facilement combien une semblable lettre est propre à électriser un pauvre prisonnier, surtout un prisonnier dont le caractère est doux et le cœur aimant. Mon premier sentiment fut de m'attection* nerà cet inconnu, dem^apitoyer sur ses disgrâces, d'être rempli de gratitude pour la bienveillance qu'il me témoignait. Oui, m'écriai-je, j'accepte ta proposition, bomme généreux. Puissent mes lettres te donner les forces que les tiennes me donneront et qu'elles me donnent déjà I
Le soleil baissait sur Vborizon ; c'était Theure de ma prière. Ob t comme je sentais Dieu l comme je lui rendais mille actions de grâces de ce qu'il m'ofitait toujours quelque moyen de ne pas laisser languir les puissances de mon âme et de mon cœur! comme je rappelais vivement à ma mémoire le souvenir de tous ses dons précieux !
Je me tenais debout à ma fenêtre, les bras hors des barreaux, les mains jointes; l'église Saint» Hârc était au-dessous de moi; une multitude prodigieuse de pigeons sauvages se caressaient^ s'ébattaient, faisaient leurs nids sous ce toit de plomb.
J'avais sous les yeux un ciel magnifique ; je
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dominais toute la partie de Venise que je pouvais apercevoir de ma prison; un bruit lointain de voix humaines frappait doucement mon oreille. Dans cette situation sublime > quoique pénible, ]e conversais avec Dieu , sous les yeux duquel je me trouvais; je lui recommandais mon père, ma mère, et les unes après les autres toutes les personnes qui m'étaient chères ; il me semblait entendre cette réponse au fond de mon âme : « Aie confiance en ma bonté; » et moi je m'écriais : « Oui, j^ai confiance en ta bonté. »
En terminant ma prière je me sentais attendri^ fortifié, et disposé à braver les morsures des cousins qui m'attaquaient à Tenvi.
Ce soir-là, après une si grande exaltation, mon imagination commençait à se calmer; les cousins devenaient plus insupportables : je sentais le besoin de m^envelopper la figure et les mains ; tout à coup une pensée vile et mauvaise me vint à l'esprit; elle me fit horreur; je voulus la repousser, et je ne pus y réussir.
Tremerello avait jeté dans mon cœur un infâme soupçon au sujet de Zanze ; elle venait donc épier mes secrets, elle, cette âme si candide qui ignorait complètement la politique, qui ne voulait jamais rien en apprendre I
Il m'était impossible de douter; mais je me disais : Ai-je la même certitude au sujet de Tremerello? Et si ce fourbe était le vil instrument de
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trames perfides? Si la lettre avait été fabriquée par je ne sais qui pour m'engager à faire quelques confidences importantes à mon nouvel ami? Peutêtre le nouveau prisonnier n'existe-t-il pas du tout? Peut-être existe-t-il, et c'est un perfide qui cherche à posséder d'importants secrets pour obtenir son salut en les révélant? Peut-être aussi est-ce un homme vertueux; oui, mais le perfide est Tremerello, qui veut augmenter son salaire par la ruine de deux malheureux.
Idée épouvantable^ mais trop naturelle au malheureux qui gémit sous les verrous d'une prison : craindre des perfidies et des trahisons de tous ceux qui l'environnent.
De tels doutes me déchiraient l'âme ^ m'avilissaient. Non^ jamais au sujet de Zanze je n'aurais pu les concevoir un instant. Cependant^ depuis qne Tremerello avait laissé échapper cette parole à son sujets un demi- doute me tourmentait^ non sur elle précisément , mais sur ceux qui la laissaient venir dans ma chambre. Lui avait-on confié, par zèle particulier ou par ordre supérieur, le triste rôle de venir me tenter? Oh! si cela était, comme ils se sont trompés I
Quant à la lettre de l'inconnu, que faire? Suivre les conseils timides d'une peur qui prend le titre de prudence? rendre la lettre à Tremerello et lui dire : Je ne veux pas mettre en danger ma tranquillité? Et s'il n'y avait aucune fourberie, et si
rinconna était un homme digne de mon amitié , digne que je m'exposasse à quelques dangers pour adoucir les angoisses de sa solitude? Malheureux ! tu n'es peut-être plus qu'à deux pas de la mort! la sentence fatale peut être prononcée d'un jour à Tautro, et tu refuserais encore de faire un acte d'amour! Répondre, oui, je dois répondre ! mais si par malheur on venait à découvrir ma lettre sans que personne pût en conscience nous en faire un crime, n'est-il pas vrai néanmoins qu'un cruel châtiment retomberait sur la tète du pauvre Tremerelio? Cette considération n'est^elie pas suflSsanté pour me faire regarder comme uu devoir absolu de ne point entretenir de correspondance clandestine ?