CHAPITRE XXIII
La réponse vint avec le café. Je sautai au cou de Tremerello j et lui dis avec expansion : a Dieu te récompense de tant de cbarité ! »
Mes soupçons sur lui et sur l^étranger s'étaient dissipés ; je ne saurais même aujourd'hui dire pourquoi ils m'étaient devenus odieux* C'était saus doute parce que , ayant la précaution de ne pas m'engager follement à parler de politique^ ils me semblaient inutiles; parce que, quoique je sois profond admirateur de Tacite, j'ai cependant trèspeu de foi dans la justesse de ses préceptes, qui re* commandent de voir les choses beaucoup en noir*
Julien, tel était le nom que se donnait mon correspondant^ commençait sa lettre par un beau
iÙO MÉMOIÈES
préambule de politesse , et se disait sans inquiétude sur les conséquences de nos relations. Ensuite il badinait modérément sur mes hésitations , puis la raillerie prenait quelque chose de plus incisif. Enfin ^ après un éloquent éloge de la sincérité^ il me demandait pardon s'il ne pouvait s'empèclier de me révéler le déplaisir qu'il avait éprouvé en remarquant en moi, disait*il^ une certaine flmtua" tien scrupuleuse, une certaine timidité chrétienne de conscience qui ne peut s^ allier avec la véritable philosophie.
« Je vous estimerai toujours^ ajoutait-il^ quand même nous ne pourrions tomber d'accord sur ce point; mais la sincérité que je professe me contraint à vous dire que je n'ai point de religion^ que je les abhorre toutes^ que je prends par modestie le nom de Julien, parce que ce vertueux empereur était l'ennemi mortel des chrétiens, quoique, dans la réalité, j'aille beaucoup plus loin que lui. Julien l'empereur croyait en Dieu et avait encore certaines bigoteries: moi je n'en ai aucune : je ne crois pas en Dieu, je place toute vertu dans l'amour de la vérité et de celui qui la recherche, et dans la haine de tout ce qui me déplaît. »
Continuant sur ce ton , il ne donnait raison de rien , il invectivait à droite et à gauche contre le christianisme, il louait avec une pompeuse exal* tationla hauteur de la vertu irréligieuse, et commençait avec un style tantôt sérieux^ tantôt face-
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tieux; à faire l'éloge de l'empereur Julien à l'occasion de son apostasie^ et à cause de sa philantropique entreprise d'effacer de toute la terre les moindres traces de TËvangile.
Puis, craignant d'avoir trop heurté mes opinions, il me demandait pardon, et déclamait contre le défaut ordinaire de sincérité. Il témoignait de nouveau le vif désir de continuer ses relations avec moi et me saluait.
Un post-scriptum ajoutait : a Je n'ai d'autres scrupules que de n'être pas assez sincère. Je ne puis , par conséquent, vous laisser ignorer aucun de mes soupçons. Le langage chrétien que vous tenez avec moi ne serait-il qu'une feinte? Je le désire fortement. Dans ce cas, jetez le masque, je vous en ai donné l'exemple. »
Je ne saurais redire l'effet extraordinaire que cette lettre ilt sur moi. Mon cœur palpitait dans les premiers instants, puis une main glaciale sembla me serrer le cœur. Ce sarcasme sur la suscep^ tibilité de ma conscience m'offensa. Je me repentis d'avoir ouvert des relations avec un tel homme, moi qui déteste tant le cynisme ! moi qui crois cette tendance la moins philosophique et la plus méprisable ! moi qui me laisse si peu surprendre par l'arrogance !
Après avoir lu le dernier mot, je m'empressai de déchirer cette odieuse lettre.
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