‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 35 sur 94 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Je jetai les yeux sur les morceaux de la lettre , et je réfléchis au instant sur rinçonstance des choses humaines et sur la fausseté de leurs apparences. Quelques minutes auparavant, je désirais avec tant d'ardeur recevoir cette lettre, et maintenant je venais de la déchirer par mépris? Quet* ques minutes auparavant, je voyais dans l'avenir une liaison d'amitié avec ce compagnon dlnfoiv tune , une douce espérance de consolations réci* proques; je sentais une si grande disposition a lui témoigner de Tafiection, et maintenant je l'appelle insolent I

Je plaçai les deux lambeaux l'un sur l'autre, et je les déchirai de nouveau.

Je voulais recommencer la même opération, quand un des morceaux s'échappa de ma main; je me baissai pour le ramasser, et dans le court espace de temps que j'employai à me baisser et à me relever, je changeai d'avis. Je me mis à relire cette lettre dictée par l'orgueil.

Je m'assieds, je réunis les morceaux de la lettre sur ma Bible, et me mets à relire. Je les laisse en cet état, je me promène, je relis encore, et cependant je fais cette réflexion :

DE SILVIO MLLICO. 103

Si je ne lui réponds pas^ il s'imaginera que je suis anéanti par la confusion ^ que je refuse de paraître en présence d'un tel Hercule. Répondonslui; faisons-lui voir que nous ne craignons nullement la Gonfrôûtation des doctrines. Démontronslui d'une bonne façon qu'il n'y a pas de bassesse à mûrir ses résolutions , à balancer quand il s'agit d*une entreprise périlleuse, et plus périlleuse pour les autres que pour nous-même. Qu'il sache que le vrai courage ne consiste point à se rire de sa conscience, que la vraie dignité n*est pas située dans l'orgueil. Développons-lui comment le christianisme est conforme à la raison, et comment l'incrédulité est mensongère et sans fondement. Enfin si ce Julien professe des opinions contraires aux miennes , s^il continue à me lancer des sar^ casmes trop incisifs, s'il tient si peu à gagner mon amitié, n'esta pas là une preuve au moins que ce n'est pas un espion ?

Mais enfin, ne serait-ce pas un raffinement d'artifice , que de froisser si rudement mon amourpropre? Non, je ne saurais le croire. Je suis un homme injuste : parce que je me sens ofi'ensé de quelques railleries téméraires, je voudrais me persuader que celui qui en est l'auteur est le plus méprisable des hommes. Vile méchanceté que j'ai condamnée mille fois dans les autres, sors de mon cœur! Non, Julien est ce qu'il est, et rien de plus. C'est un insolent, mais ce n'est pas un espion.

101 MÉHÛIEES

Et moi» ai- je bien le droit de donner le nom àHnsolence à ce qu'il nomme sincérité?

Voilà ton humilité , ô hypocrite I II suffit qu'un homme» par un travers d'esprit, soutienne des opinions fausses et se moque de ta foi, pour que tu t'arroges immédiatement le droit de le vilipender. Dieu sait si cette humilité haineuse» si ce zèle malveillant, dans le cœur d'un chrétien, ne sont pas plus criminels que l'audacieuse sincérité de cet incrédule. Peut-être ne lui manque-t>il qu^un rayon de la grâce pour que son amour énergique de la vérité se change en une religion plus solide que la mienne. Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui que de m'irriter contre lui et de me supposer meilleur? Qui sait si, taudis que je déchire furieusement sa lettre» il ne relit pas la mienne avec une douce satisfaction , et s'il ne me suppose pas assez de Tertu pour me croire incapable de m'ofienser de la franchise de ses paroles? Quel serait le plus coupable de deux hommes dont Tun qui aime dirait : a Je ne suis pas chrétien; » et l'autre qui n'aime pas dirait : a Je suis chrétien I » 11 est difficile de connaître un homme après avoir vécu longtemps avec lui» et je voudrais juger celui-ci d'après une seule lettre ! Au milieu dotant de possibilités» ne peut-il pas arriver que» sans se l'avouer à lui-même, il ne soit pas tranquille dans son athéisme» et qu'il m'excite à le combattre avec la secrète espérance de pouvoir arriver à la foi?

Oh ! si cela était ! grand Dieu^ qui tenez entre vos mains les cœurs de tous les hommes, et entre les mains duquel les instruments les plus indignes aont quelquefois efficaces, choisissez-moi, choisissez-moi, je vous en conjure, pour cette œuvre sublime ! Donnez-moi des raisonnements si saints et si puissants, qu'ils puissent convaincre ce malheureux ; qu'ils l'amènent à bénir votre saint nom, et à confesser que, loin de vous , toute vertu est une contradiction !

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