CHAPITRE XXXVI
Je me promenai toute la matinée en frémis^ sant. De quelle race d'hommes est donc ce Julien? Pourquoi appeler ma lettre une plaisanterie?
Pourquoi rire et jouer à la balle avec elle? Pourquoi ne pas me répondre même une ligne? Tous les incrédules en sont là I Sentant la faiblesse de leurs opinions , si quelqu'un se met en tète de les réfuter^ ils rient et veulent faire preuve d'une supériorité d'esprit qui n'a plus besoin de rien examiner. Insensés! et quand est-ce qu'il y eut une philosophie sans examen et sans gravité? S'il est vrai que Démocrite riait toujours, ce n'était qu'un bouffon. Mais tout cela est bien fait à moi. Pourquoi entreprendre cette correspondance? Que je me sois fait illusion un instant^ c'était pardonnable. Mais quand j'ai vu qu'il prenait le ton de l'insolence, n'ai- je pas commis un acte d'imprudence en lui écrivant?
J'avais pris la résolution de ne plus lui écrire. Au diner, Tremerello prit mon vin^ le versa dans un flacon, et le mettant dans sa poche : «Je m'aperçois, dit-il, que j'ai du papier pour vous. »
Et il me le présenta.
Il se retira ; pour moi , en regardant cette feuille de papier blanc, je me sentais la tentation d'écrire
ilO HÉMOIBES
une dernière fois à Julien , et de lui donner, en terminant mes relations avec lui , une bonne leçon sur la turpitude de l'insolence.
Belle tentation 1 me dis-je ensuite, lui renvoyer mépris pour mépris ! lui foire détester encore plus le christianisme , en lui montrant dans le cœur d'un chrétien impatience et orgueil ! Non, cela ne convient pas; cessons plutôt entièrement notre correspondance. Et si je l'interromps brusquement » ne dira*t*il pas également que j'ai été vaincu par l'impatience et l'orgueil? Il faut que je lui écrive encore une foi$^ mais sans le mpindre iiel : ne serait-il pas mieux, en effet, de ne pas lui faire comprendre que j'ai été choqué de ses ris et du nom ie plaisanterie dont il a qualifié ma lettre? Ne vaudrait-il pas mieux que je continuasse simplement mon apologie du christianisme?
J'y réfléchis un peu, et je m'arrêtai à cette ré* solution.
Un soir j'envoyai ma lettre, et le matin du jour suivant je reçus quelques ligues de remerciment ; tout était froid et glacial; mais il n'y avait rien de choquant, ni aucune marque d'approbation, ni de désir que je continuasse.
Un semblable billet me déplut , néanmoins je voulus rester ferme jusqu'à la fin.
La thèse que je soutenais ne pouvait pas se traiter en peu de mots, et fut le sujet de cinq ou six longues lettres, pour chacune desquelles je
DE STLTIO PfiLUGO. lii
recevais en réponse un laconique remerclment> accompagné de quelques déclamations étrangères au sujet où tantôt il chargeait ses ennemis de malédictions^ tantôt il riait de ses malédictions, et disait qu'il était naturel que les forts opprimassent les faibles, et qu'il n'avait qu'un seul regret, celui de n'être pas fort.
Cependant, en réponse à ma dernière lettre, il me dit qu'il se préparait à une longue réplique. J'attendis plus d'une semaine, et cependant il m'écrivait chaque jour sur tout autre sujet , et le plus souvent des obscénités.
Je le priai de ne pas oublier la réponse qu'il m'avait promise , et je lui recommandai de s'ap^ pliquer quelques instants à peser toutes les raisons que je lui avais alléguées.
Il me répondit un peu en colère, en se prodiguant les noms de philosophe, d'homme solide, d'homme qui n'avait pas besoin de tant réfléchir pour comprendre que des vessies ne sont pas des lanternes; et puis il se mit à parler encore gaiement d'autres aventures scandaleuses.