CHAPITRE XXXVIII
< J'apprends que vous n'êtes pas bien , et j'en suis vivement affligé. Je voudrais de tout mon cœur être auprès de vous, et vous rendre tous les services d'un ami. Je pense que votre mauvaise
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santé aura été Tanique motif de votre sileûce depuis trois jours. Auriez- vous été par hasard cho* que de mon billet de Tautre jour? Je l'ai écrite je vous assure» sans la moindre idée de malveillance, seulement dans l'intention de vous attirer à des objets plus sérieux et plus raisonnables. Si vous ne pouvex écrire sans voua fatiguer » donnez -moi le i^us exactement possible des nouvelles de votre santé : je vous écrirai chaque jour quelque chose pour vous distraire^ et pour que vous vous souveniez que je vous veux du bien. »
Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu'il me répondit. Elle commençait ainsi :
« Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne, je ne sais que faire de la tienne; je ne suis pas homme à pardonner une offense et à accepter un retour, quand une fois j'ai été re-^ poussé* Parce que ta as appris que j'étais malade, tu viens hypocritement vers moi, espérant que la maladie aura affaibli mon esprit et me rendra plus docile i tes sermons... » Et il continuait sur le même ton, m'accablant de reproches et de railleries, tournant en ridicule tout ce que je lui avais dit sur la religion et sur la morale , et jurant qu'il vivrait et mourrait dans les mêmes sentiments, c'est -i- dire dans la haine la plus profonde et le plus souverain mépris pour toutes les philosopbies différentes de la sienne.
Je restai pétrifié.
i 16 MÉMOIRES
Les belles conversions que je fais ! me disais-]e plein de trouble et d'émotion. Dieu m'est témoin de la pureté de mes intentions. Non, ces injures, je ne les ai pas méritées : eh bien! patience^ c'est un désenchantement de plus. Abandonnons cet insensé, qui s'imagine que je l'ai offensé^ pour avoir le plaisir de ne point pardonner. Je ne suis nullement obligé de faire plus que je n'ai fait.
Toutefois quelques jours se passèrent, et mon irritation aussi. Je pensai qu'une lettre frénétique pouvait avoir été dictée par une exaltation passagère. Peut-être s'en repent-il maintenant, disaisje ; mais il est trop fier pour avouer son tort. Ne serait-il pas généreux de lui écrire maintenant, qu'il a eu le temps de se calmer?
Un si grand sacrifice d'amour-propre me coûtait beaucoup; je le fis cependant. Celui qui s'humilie pour de nobles raisons ne se dégrade pas , quelque injuste mépris qui retombe sur sa conduite.
J'eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins insultante. Avec une implacable ironie, il disait qu'il était plein d'admiration pour ma modération évangélique.
< Reprenons donc maintenant notre correspondance, poursuivait-il, mais parlons ouvertement : nous ne nous aimons pas; mais écrivons - nous pour nous égayer^ chacun de notre côté^ en jetant librement sur le papier tout ce qui noas vient à la tête : vous, vos rêveries séraphiques; moi, mes
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blasphèmes; tous, vos extases sur la dignité de rhomme, et moi^ le récit ingénu de mes profanations y dans Tespoir de nous convertir réciproquement. Faites -moi connaître si cet arrangement Yons sourit. »
Je lui répondis : c Votre proposition n^est pas un arrangement, mais une raillerie; j'étais rempli de bon vouloir à votre égard; ma conscience ne m'oblige plus à rien, je vous souhaite toutes sortes de prospérités dans cette vie et dans l'autre. »
Ainsi se terminèrent mes relations clandestines avec cet homme, peut-être plus exaspéré par le malheur et plus délirant par désespoir que méchant.