‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 40 sur 94 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Je bénis encore une fois la solitude , et mes jours s'écoulèrent de nouveau sans aucune aventure.

Après Tété, dans la dernière moitié du mois de septembre , la chaleur commençait à baisser. Octobre parut, je pus alors me réjouir d'avoir une chambre qui devait être assez agréable pendant l'hiver. Mais voilà qu'un matin le geôlier vint me dire qu'il avait ordre de me changer de prison.

< Et où me conduisez -vous 7

— A quelques pas d'ici, dans une chambre plus fraîche.

iiS MÉVOllU&S

— Et pourquoi n'y A*t-oin pai pensé alors que je mourais de chaud ^ et que Tair était, pour ainsi dire> rempli de cousins^ et mon lit de punaises dévorantes?

— L'ordre ne m'a pas été transmis plus tôt.

— Prenons donc patience « et allons, d Malgré les tourments que j'avais endurés dans

cette chambre, j'eus de la peine en la quittant^ non*- seulement parce qu'elle devait être chaude dans la froide saison, mais encore pour beaucoup d'autres motifs. J'avais ces fourmis que j'aimais et que je nourrissais avec sollicitude, et, si l'exprès* sien n'était pas trop ridicule, je dirais avec une sollicitude paternelle. Depuis quelques jours mon araignée avait émigré, je ne sais pour quelle raison; mais je me disais : Qui sait si elle ne se souviendra pas de moi, et si elle ne reviendra pas? Maintenant que je pars, peut-être reviendra-t-elle, et trouvera- t*elle la chambre déserte, ou bien occupée par un autre prisonnier ennemi des araignées, qui déchirera cette toile si artistement tissée et écrasera le pauvre animal !

En outre, cette triste prison n'avaiVelle pas été embellie par la présence de la compatissante Zanze ? C'était à cette fenêtre qu'elle s'appuyait si souvent, et qu'elle laissait généreusement tomber à mes fourmis une abondante provision de miettes de pain. loi elle aimait à s'asseoir; ici elle me faisait tel récit; là elle me fit tel autre; là elle s^iadi--

DE SILYIO FELLIGO. 119

naît su? ma table ^ qu'elle arrosait de ses larmes*

La nouvelle chambre qu'on me donna était encore située sous les Pùmbij mais au nord et au couchant, avec deux fenêtres ouvertes de ces deux côtés : causes de rhumes continuels et d'an froid horrible dans les mois les plus rigoureux.

Je me plaçai d'abord à la fenètrej et je vis qu'elle donnait du côté du palais du patriarche. D'autres prisons étaient auprès de la mienne, dans une aile qui s'étendait un peu à droite, et dans un prolon<* gement de bâtiments que j'avais en face. Dans ce prolongement il y avait deux étages de prisons.

La prison inférieure avait une fenêtre très-large, à travers laquelle je voyais se promener un homme élégamment vêtu : c'était M. Gaporali de Césana. Il m'aperçut, me fit quelques signes, et nous nous fimes réciproquement connaître nos noms.

Ensuite je voulus savoir 4^ quel côté donnait mon autre fenêtre. Je posai ma table sur mon lit, une chaise sur ma table, je me hissai par-dessus, et je découvris que j'étais au niveau d'une partie du toit du palais. Au delà du palais j'apercevais une belle partie de la ville et la Lagune (i).

Je m'arrêtai à considérer cette belle vue, et, entendant ouvrir ma porte, je ne remuai pas;

(l) Les Lagunes, à Venise, sont des parties de la mer qui se partagent en plusieurs petits bras, et où les Italiens, balancés sur de gracieuses gondoles, vont respirer l'air par et frais des belles soirées d*été.

c'était le geôlier, qui, m'apercevant ainsi grimpé, s'imagina que je pouvais passer comme un sorcier à travers les barreaux. 11 crut que je voulais m'enfuir, et, dans le trouble instantané qui s'empara de son âme , il sauta sur mon lit, malgré les douleurs d'une sciatique qui le tourmentait, et me saisit par les jambes^ jetant des cris perçants comme ceux d'un aigle.

« Mais ne voyez-vous pas, lui dis-je, vieil imbécile, que ces barreaux empêchent de m'échapper. Ne comprenez-vous pas que j'étais grimpé ici par simple curiosité?

— Oui, je comprends, je vois; mais descendez. Monsieur; je vous le dis, descendez, ce sont des essais d'évasion. »

Je descendis et me mis à rire.

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