CHAPITRE XLIII
Une fois, je me mis au lit un peu avant le point du jour, bien sûr, à ce qu'il me sembla, d'avoir placé mon mouchoir sous mon oreiller. Après quelques instants de reposée m'éveillai comme auparavant, et je crus qu'on m'étranglait. Je sentis, en effet, que j'avais le cou étroitement serré. Chose étrange ! il était serré avec mon mouchoir, lié fortement à plusieurs nœuds; j*aurais juré de n'avoir pas fait ces nœuds, de n'avoir pas touché mon mouchoir après l'avoir placé sous mon oreiller. Je fos porté à croire que je l'avais fait au milieu d'un rAve ou du délire, sans en conserver aucun souvenir; mais je ne pouvais me le persuader, et depuis je craignais chaque nuit d'être étranglé.
Je comprends combien toutes ces terreurs doivent être ridicules pour les autres; mais je ne les croyais pas telles, moi qui en souffrais tant, et qui en frémis encore.
Elles se dissipaient avec les ténèbres de la nuit , et tant que brillait la lumière du jour, je me sen*
130 MÉM0UIE8
taîB rftme si fofte eontre toutes lâs terreurs , fu'il me semblait que je ne devais plus les éprouter* Mais quand le soleil baissait à Tborizon , je commençais à sentir un certain trouble secret^ et chaque nuit ramenait les extravagantes rêveries de la précédente.
Plus ma faiblesse était grande au sein des ténèbres, plus pendant le jour je faisais d'efforts pour montrer de la gaieté dans mes entretiens avec mes compagnons» avec les deux jeunes enfants du palais du patriarche, et avec mes geôliers; personne^ en m'entendant plaisanter comme je le faisais, n'eût pu soupçonner les misères qui m^accâblaient. J'espérais que ces efforts me rendraient quelque vigueur; mais je me trompais. Ces images et ces fantômes nocturnes » que dans le jour je nommais iotte^ rêveries ^ devenaient pour moi le soir d'épouvantables réalités. .
&i j'eusse osé, j'aurais prié la commission de me changer de chambre; mais je né pus jamais m'y décider^ dans la crainte de faire rire de moi.
Voyant que tous les raisonnements^ toutes les résolutions, toutes les études^ toutes les prières étaient inutiles » je fus saisis de Thorrihle idée Que j'étais entièrement abandonné de Dieu.
Tous ces misérables sophismes contre la Provi* dence, que dans mon état de raison je trouvais si ridicules quelques semaines auparavant^ venaient maintenant troubler ma tète, et ine semblaient
DE SILVIO PDLLIGO. 431
ài^a& d'atteatioa» Je luttais quelques jours oontre cette tentation, puis je m'y laHsais aller*
Jâ>ioéconna8 la bonté ()e la religion; je disais, coœine ja l'avais entendu faire à de furieux athées, et comme naguère Julien me récrivait : La religion n^ sert qu'à affaiblir lea esprits; j'eus la folle prétention de croire qo'en renonçant à Dieu mon esprit prendrait plus de force. Confiance insensée! j^ niais Dieu, et je ne pouvais m'empècher de croire à l'existeoce de ces êtres malfaisants qui semblsûent m'entourer et se repaître de mes souf-
-. Gomment quaUfier ce martyre? Sujfit-il de dire que c'at«ût une maledie? ou bien était-ce dans fietta drconstance une punition de Dieu pour abattis. mcsi corgueil, et me faire connaître que, sans me lumière, particulière > je pouvais devenir incrédule comme Julien et plus insensé que lui?
Quoi qu'il en soit, Dieu me délivra de ce mal au moment où je m'y attendais le moins.
Un matin, aprèa^ avok pris mon café, je fus saisi de vomissements violents et de tranchées em^es* Je orna d'abord que j'étais empoisonné. Après la fatigue occasionnée par oes vomissements, j'étais tout an sueur, et je me mis au lit; vers midi je m'assoupis, et dormis paisiblement jusqu'au soir.
Je m'éveillai surpris d'un repos si profond, et, croyant n'avoir plus sommeil, je me levai. —
Étant levé^ me disais-je^ je se?ai plus fort contie mes terreurs accoutumées.
Mais ces terreurs ne revinrent plus. Je tressail* lis d'allégresse, et dans la plénitude de ma reconnaissance, revenant à Dieu, je me prosternai à terre pour Tadorer et lui demander pardon de ravoir méconnu plusieurs jours. Cette effusion de joie épuisa mes forces, et, étant resté un moment à genoux, appuyé sur une chaise, je fus surpris par le sommeil dans cette position.
Une heure ou deux après, je m'éveillai à demi, et à peine eus-je le temps de me jeter tout habillé sur mon lit, où je goûtai un sommeil parfait jusqu'à l'aurore. Je ftis dans mi état dé somnolence pendant toute la journée; le soir; je me couchai de bonne heure, et dormis toute la nuit. Quelle crise s'était donc opérée en moi? Je Tignore; mais j*étais guéri.