CHAPITRE XLVIII
En roulant de telles pensées, j'arrivai à Saint- Michel^ et je fus enfermé dans une chambre qui donnait sur la cour^ la lagune et la belle île de Murano. Je m'informai de Maroncelli au geôlier, à sa femme et à quatre seconds. Mais ce fut en vain ; ils ne me faisaient que des visites bien courtes , pleines de défiance ^ et ils ne voulaient rien me dire.
Néanmoins , où il y a cinq ou six personnes , il est difficile de ne pas en rencontrer une compatissante et qui désire parler. Je trouvai cette personne 9 et voici ce que j'en appris :
Maroncelli 9 après être resté longtemps seul^ avait été placé ensuite avec le comte Camille Laderchi. Ce dernier avait été libéré quelques jours après, déclaré innocent, et Maroncelli était de nouveau resté seul. Parmi nos compagnons, deux étaient sortis déclarés innocents, le professeur Jean - Dominique Romagnosi et le comte Jean Arrivabene. Le capitaine Rezia et Canova étaient ensemble; le professeur Ressi était gisant et moribond dans une prison voisine de la leur.
« Les condamnations de ceux qui ne sont pas sortis sont donc rendues? dis- je alors : et qu'attend-on pour les manifester? Peut-être que l'in-
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fortuné Ressi meurt, ou qu'il est hors d'état d'entendre sa sentence : n'est-il pas vrai ?
— Je crois que oui. »
Cliaque jour je m'informais de cet infortuné. Il a perdu la parole , il Ta recouvrée ; il est daus le délire et a perdu connaissance; il donne peu de signes de vie ; il vomit souvent du sang et délire encore; il est plus mal , il est mieux, il est à l'agonie : telles furent les réponses qu'on me donna pendant plusieurs semaines. Enfin, un matin, on me dit : Il est mort.
Je versai une larme sur lui, et je me consolai par la pensée qu'il mourait avant de connaître sa condamnation.
Le lendemain, S^l février i82S!, le geôlier vint me chercher sur les trois heures après midi. Il me conduisit dans la chambre de la commission, et se retira. Les juges étaient assis; ils se levèrent, le président, l'inquisiteur et les deux juges assesseurs.
Le président, avec l'accent d'une noble commisération, me dit que l'heure était venue où l'on allait prononcer la sentence ; que le jugement avait été terrible, mais que la bonté de l'empereur en avait déjà adouci les rigueurs.
Le président me lut la sentence : Condamné à mort. Puis il fit la lecture du rescrit impérial : La peine est commuée en quinze années de prison dure, qui devront être passées dans la forteresse de Spielberg.
« Je refondis : a La volonté dd Dien soit faite, b Et mon intention était vraiment de recevoir en chrétien ce coup terrible, et de ne montrer aucun ressentiment contre qui que ce fût.
Le président l«ua ma tranquillité, et me conseilla de la conserver toujours, me disant que cette tranquillité pourrait dans deux ou trois ans peutêtre me rendre digne d'une plus grande grâce.
u Hélas I ces deux ou trois années furent le com-
c meacement de bien d'autres. ,
^ Les autres juges m'adressèrent aussi quelques
Z paroles honnêtes et pleines d'espérance. Mais l'un
d'eux, qui durant le procès m'avait semblé plus hostile, me dit aussi quelques paroles obligeantes qui me poignardèrent ; car je vis que ces sentiments étaient démentis par ses regards, et j'aurais juré qu'il y avait dans ses yeux un rire de joie et
c d'insulte.
Maintenant je ne jugerais peut-être pas ainsi; mais alors le sang me bouillonna dans les veines, et j'eus beaucoup de peine à me retirer pour ne pas laisser exhaler ma fureur. Je dissimulai, et tandis qu'on louait ma patience chrétienne, je l'avais déjà perdue dans mon cœur.
a 11 nous est pénible, me dit l'inquisiteur, d'annoncer demain votre sentence en public ; mais c'est une formalité indispensable,
— Soit, dis-je.
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— Dès ce. moment nous vous accordons la cornpagaie de votre ami , » sgoutèrent-ils.
Le geôlier ayant été appelé ^ ils me remirent entre ses mains, en lui enjoignant de me mettre avec Maroncelli.