CHAPITRE XLIX
Qu'il fut doux pour moi et pour mon ami l'instant où il nous fut donné de nous revoir après une année de séparation et de douleurs si grandes ! Les joies de Tamitié nous firent oublier quelques moments le souvenir de notre condamnation.
Je m'arrachai néanmoins de ses bras pour prendre la plume et écrire à mes parents. Je souhaitais ardemment que la nouvelle de mon triste sort arrivât à ma famille par moi plutôt que par d'autres, afin que les déchirements de leur cœur fussent adoucis par mes paroles de paix et de religion. Les juges me promirent d'expédier sur-le-champ ma lettre.
Après cela, Maroncelli me parla de son procès, et moi je lui parlai du mien; nous nous racontâmes quelques aventures de prison; puis, allant à la fenêtre , nous saluâmes trois autres amis qui étaient également à leur fenêtre. Canova et Rezia se trouvaient ensemble, le premier condamné à six ans de prison dure, et le second à trois. L'autre
iSO MÉMOIRES
était le docteur César Annari^ qui daus les mois précédents avait élé mon voisin sous les Pùrnibi.
Parler avec les uns et avec les autres fut une agréable distraction pendant tout le jour et toute la soirée. Mais quand je fus au lit^ que le flambeau eut été éteint et qu'il régna un profond silence^ il me fut impossible de dormir. La tète me brûlait, et le cœur me saignait en pensant à ma famille. Résisteront-ils à un si grand malheur, ces chers vieillards? Leurs autres enfants suffiront-ils pour les consoler? Tous étaient autant aimés que moi, et ils valaient mieux. Mais un père et une mère ne trouvent jamais dans les enfants qui leur restent une suffisante compensation pour celui qui leur a été ravi.
Si je n'eusse pensé qu^à mes parents ou à quelque autre personne chérie, leur souvenir n'eitt fait que m^affliger et m'attendrir; mais je pensais encore au rire de joie et d'insulte de ce juge, à mon procès, au motif de ma condamnation, aux passions politiques, au sort d'un si grand nombre de mes amis... Alors je ne pus plus juger avec indulgence aucun de mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve. Mon devoir eût été de la soutenir avec courage. Je ne le pus pas! Je ne le voulus pas ! Le plaisir de la haine me fut plus agréable que celui du pardon : je passai une nuit d'enfer.
Le matin je ne priai point. L'univers me sem-
DE SILVIO PJKLLIGO. 151
blait Tœuvre d'une puissance ennemie du bien. Autrefois j'avais calomnié Dieu; mais je n'aurais jamais cru pouvoir tomber dans le même état y et en si peu d'instants I Julien , en ses plus grandes fureurs,, ne pouvait pas être plus impie que moi. Rouler dans son âme des pensées de haine ^ alors surtout qu'on est frappé d'un grand malheur qui devrait doubler nos sentiments religieux, c'est être bien coupable , même quand on serait juste. Oui^ quand même on serait juste , on ne peut jamais haïr quelqu'un sans être mû par un immense orgueil. Et qui es -tu, misérable mortel > pour prétendre qu'aucun de tes semblables ne peut te juger avec rigueur? pour prétendre que personne ne puisse te faire de mal de bonne foi en croyant accomplir une justice? pour te désespérer et te plaindre, si Dieu permet que tu souffres plutôt en ce monde qu'en l'autre?
Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier; mais où règne l'orgueil il n'y a point d'autre Dieu que soi-même.
J'aurais voulu recommander mes parents au suprême consolateur, et je ne croyais plus en lui.