CHAPITRE LV
Q est bien cruel , après avoir dit déjà adieu à tant d'objets chéris , quand on n'est plus que deux amis également malheureux, oh I oui, il est bien cruel de se séparer! Maroncelli, en se séparant de moi, me voyait malade et versait des larmes sur moi, comme sur un homme qu'il ne devait plus revoir jamais; moi, je pleurais en lui une fleur brillante de santé, ravie peut-être pour toujours à la lumière vivifiante de l'astre du jour. Et cette fleur.
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en effet, comme elle flétrit! Elle revit un jour la lumière; mais, hélas! dans quel état !
Quand je me vis seul dans cet antre borrible, quftnd j'entendis crier les verrous et que je pus distinguer, à la pâle lueur que jetait une petite fenêtre élevée, la planche nue qui devait me servir de lit, et une énorme chaiûe attachée au mur, je me plaçai sur ce lit en frémissant; je pris cette chaîne, j'en mesurai la longueur, pensant qu'elle m'était destinée.
Une demi-heure après, j'entendis retentir le bruit rauque des clefs ; la porte s'ouvre : le geôlier en chef m'apportait une cruche d'eau.
« Gela est pour boire , me dit-il avec une voix féroce; demain je vous apporterai du pain.
— Merci, bon homme.
— Je ne suis pas bon , répondit-il.
— Tant pis pour vous, lui répUquai-je tout indigné. Et cette chaîne, ajoutai-je, elle est peutêtre pour moi ?
— Oui, Monsieur, si quelquefois vous n'étiez pas tranquille , si vous vous mettiez en fureur et que vous vous permissiez des impertinences. Mais si vous êtes raisonnable, nous ne vous mettrons qu'une chaîne aux pieds. L'ouvrier la prépare, b
11 se promenait lentement de côté et d'autre, faisant sonner cet horrible trousseau de grosses clefs pendu à son côté; et moi, avec un œil plein d'irritation, j'admirais la taille gigantesque de ce
maigre vieillard : malgré les traits de sa figure^ qui n'étaient pas vulgaires, tout en lui me semblait l'expression d'une brutale rigueur.
Oh ! comme les hommes sont injustes en appuyant leurs jugements sur l'apparence et sur leurs orgueilleuses préventions! Cet homme que je croyais agiter ses clefs avec plaisir pour me faire sentir sa triste puissance ; cet homme que je croyais impudent par une longue habitude de cruauté, roulait dans son âme des pensées de compassion y et certainement il ne parlait si rudement que pour voiler ce sentiment. Il eût voulu le cacher, afin de ne point paraître faible, dans la 'Crainte que je n'en fusse indigne; mais en même temps, supposant que j'étais plus malheureux que coupable, il aurait désiré me le témoigner.
Fatigué de sa présence, et encore plus de son air de maître, je crus à propos de l'humilier en lui disant impérieusement , conmie à un serviteur : a Donnez-moi à boire, d
Il me regarda , et ses yeux voulaient me dire : « Insolent, il faut perdre ici l'habitude de commander. I»
Il garda le silence, courba sa longue échine^ prit la cruche et me l'offrit. Je remarquai qu'en la prenant il tremblait, et, attribuant ce tremblement à l'âge qui pesait sur sa tète» un mélange de compassion et de respect tempéra mon orgueil.
«Quel âge avez-vous? lui dis-je d'un ton aimable.
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— Soixante-quatorze ans, Monsieur : j'ai déjà vu bien des misères, tant les miennes propres que celles d'autrui. »
Cette allusion à ses malheurs et i ceux d'autrui fut suivie d'un autre tremblement au moment qu'il reprit la cruche ^ et je pensai que ce n'était pas tant l'effet de l'âge que d'une noble agitation.
Cette réflexion éloigna de mon âme la haine que son premier aspect m'avait inspirée.
« Comment vous nommez-vous? lui dis-je.
— La fortune s'est jouée de moi, Monsieur, en me donnant le nom d'un grand homme. Je me nomme Schiller. »
r Puis en quelques mots il me dit quel était son pays, son origine; quelles c^pagnes il avait faites , et les blessures qu'il avait rapportées.
Il était Suisse, d'une famille de paysans : il avait guerroyé contre les Turcs, sous les ordres du général Laudon , au temps de la reine Marie- Thérèse et de Joseph II, puis dans toutes les guerres de l'Autriche contre la France, jusqu'à la chute de Napoléon.