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CHAPITRE LVIII

Le jeudis au matin , après avoir passé une nuit horrible , faible, les os brisés par les planches qui constituaient mon lit , je fus pris d'une sueur abondante^. Arriva le moment de la visite. Le surin*tendant n'y était pas ; comme cette heure lui était incommode, il venait un peu plus tard.

Je dis à Schiller : « Sentez-vous comme je suis mouillé de soeur? déjà elle se refroidit sur mon corps, j'aurais besoin maintenant de changer de chemise.

-^ C'est impossible 1 > cria^t-il d'une voix bar*bare.

Mais il me fit signe de la main et des yeux. Le caporal et les soldats étant sortis , il me fit encore un signe en fermant la porte.

Quelques instants après je le vis reparaître; il m'apportait une de ses grandes chemises, longue deux fois comme mon corps.

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« Pour vous. Monsieur, dit -il, elle est un peu longue; mais pour le moment je n'en ai pas d'autres.

— Je vous remercie, mon ami; mais comme j'ai apporté au Spielberg une malle remplie de linge, j'espère qu'on ne me refusera pas Vusage de mes chemises. Ayez donc l'extrême obligeance d'en aller demander une au surintendant.

— Monsieur, il ne vous est plus permis ici de vous servir de votre linge. Tous les samedis on vous apportera une chemise de la maison, comme à tous les autres prisonniers.

— Honnête vieillard, lui dis*je, vous voyez en quel état je me trouve; il n'est guère vraisemblable que je sorte vivant de ma prison : comment pourrai -je vous en récompenser?

— Quoi donc , Monsieur , quoi 1 parler de récompense à qui ne peut rendre de services I à celui qui peut à peine en cachette prêter une de ses chemises pour essuyer la sueur qui inonde votre corps! »

Il me jeta brusquement sa grande chemise sur le dos, s'en alla en murmurant, et ferma la porte avec un bruit épouvantable.

Environ deux heures après, il m'apporta un morceau de pain noir.

« Voilà , me dit-il , la portion pour deux jours. » Puis il se mit à marcher en frémissant.

a Qu'avez-vous? lui demandai- je; vous êtes

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ea colère contre moi ; j'ai pourtant accepté la chemise que vous m'avez offerte.

— Je suis en colère contre le médecin^ qui, quoique ce soit aujourd'hui jeudi , pourrait bien daigner venir vous faire une visite.

— Patience! » dis -je.

Je disais patience, mais je ne trouvais plus moyen de rester ainsi étendu sur ces planches sans avoir un oreiller; tous mes os étaient brisés.

Vers les onze heures, un condamné accompagné de Schiller apporta mon dîner. Deux petits pots de fer le contenaient; il consistait en une très-mauvaise soupe et en quelques légumes tellement salés que l'odeur seule en faisait mal.

J'essayai d'avaler quelques cuillerées de soupe, cela me fut impossible.

Schiller me disait souvent : a Prenez courage ; accoutumez-vous à cette nourriture : autrement il vous arrivera, comme à quelques autres malheureux, de ne manger que du pain, de tomber dans une langueur continuelle qui conduit bientôt à la mort. »

Le vendredi matin, le docteur Bayer vint enfin, et me trouva avec la fièvre ; il ordonna qu'on me donnât une paillasse, et insista pour que je fusse tiré de ce souterrain et transporté dans une autre chambre au rez-de-chaussée. Ce fut impossible, il n'y avait pas de place. Le rapport en ayant été fait au comte Mitrowski, gouverneur des deux

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provinces de Moravie et de Silésie, il répondit que, vu la gravité de la maladie, il ordonnait de suivre et d'exécuter les intentions du médecin.

Dans la chambre qu'on me donna pénétraient quelques rayons de lumière; et, en me cramponnant aux barreaux de mon étroite fenêtre, je voyais la vallée située au - dessous , une partie de la ville de Brûnn, un faubourg avec plusieurs petits jardins, le cimetière, le petit lac de la Certosa, " et les collines couvertes de forêts qui nous séparaient des champs si fameux d'Austerlitz.

Cette vue m'enchantait. Oh! que j'aurais été heureux si j'avais pu partager ma chambre avec Maroncelli I

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