CHAPITRE LX
Nous espérions, ce qui fut en effet, qu'en parlant le plus bas qu'il nous serait possible, nous rencontrerions quelquefois des sentinelles complaisantes , qui feindraient de ne pas entendre nos ' causeries. A force d'expérimenter et d'essayer, nous parvînmes à prononcer nos paroles avec une articulation si faible, qu'elles arrivaient à nos oreilles sans frapper celles des autres, ou bien se prêtaient à être dissimulées. Quelquefois cependant il arrivait que nous avions des gardes qui avaient l'ouïe plus âne, ou bien que nous oubliions de modérer notre voix. Alors nous étions assaillis par de féroces hurlements; nos portes retentissaient de violents coups de crosse, et, ce qui nous était plus pénible, nous essuyions la colère du pauvre Schiller et du surintendant.
Peu à peu nous perfectionnâmes toutes nos petites ruses , nous parlions plutôt à certaines heures
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qa'à telles autres, plutôt quand il y avait certains . gardes que certains autres , mais toujours avec le ton de voix le plus modéré. Soit perfection dans notre art, soit habitude de condescendance qui se formait dans les autres, nous pûmes causer assez longtemps chaque jour sans qu'aucun surveillant prît l'occasion de nous reprendre.
Nous nous liâmes d'une tendre amitié. Il me raconta sa vie, et moi je lui racontai la mienne; les angoisses et les consolations de l'un devenaient les angoisses et les consolations de i*autre. Oh! de quel secours nous étions l'un pour l'autre ! Que.de fois, après avoir passé la nuit dans la plus cruelle insomnie^ chacun de nous, en allant le matin à sa * fenêtre et en saluant son ami, sentait dans son cœur l'amertume et la tristesse s'adoucir et le courage sq fortifier 1 Chacun était persuadé qu'il était utile à son am^, et cette certitude entretenait une douce rivalité d'amabilité dans nos relations, et ce contentement qu'éprouve l'homme, même au sein de la plus extrême misère, quand il lui est donné de pouvoir apporter quelques consolations à ses semblables.
Chacun de nos entretiens inspirait le désir de les reprendre et d'avoir de nouveaux éclaircissements ; c'était un aiguillon qui stimulait la vie, l'intelligence, la mémoire, l'imagination, le cœur. Au commencement, le souvenir de Julien me rendait défiant sur la constance de mon nouvel
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ami. Je me disais : Jusqu'à présent toutes nos pensées ont toujours été d'accord ; mais d'un jour à l'autre je peux lui déplaire en quelque chose ^ et il m'abandonnera complètement.
Ge soupçon se dissipa promptement. Nos opinions étaient parfaitement d'accord sur tous les points essentiels. A une âme noble ^ brûlante dé généreux sentiments > et que le malheur n'avait pas domptée^ il unissait la foi la plus candide et la plus vive dans le christianisme., tandis que ches moi il 7 avait encore souvent quelques oscillations, et même quelquefois le flambeau sacré de la foi semblait éteint.
Q combattait mes doutes par des raisonnements pleins de justesse et dictés par l'amour le plus généreux; je sentais qu'il avait raison, j'en convenais^ et cependant mes doutes revenaient encore. Gela arrive à tous ceux qui n'ont pas l'Évangile dans le cœur, à tous ceux qui portent haine à leur prochain, et qui s'enoi^ueillisseut d'eux-mêmes. L'esprit voit un instant la lumière de la vérité; mais, parce que cette divine clarté lui déplaît, il tourne les yeux et feint de ne plus rien voir.
Oroboni savait bien appeler mon attention sur les motifs qui doivent porter l'homme à user d'indulgence envers ses semblables. Je ne lui parlais pas de quelque personne que je détestais sans qu'il sût adroitement prendre sa défense non-
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seulement par les paroles, mais encore par Texempie. Il avait eu à souffrir de quelques hommes. Il en gémissait; mais il pardonnait à tous^ et s'il pouvait me raconter un trait louable de quelqu'un d'eux, il le faisait volontiers.
L'irritation qui me maîtrisait et me rendait irréligieux depuis ma condamnation dura encore quelques semaines, puis elle cessa complètement; la vertu d'Oroboni m'avait gagné. En voulant Tatteindre , je me mis au moins à suivre ses traces. Quand je pus de nouveau prier sincèrement et ne haïr personne, je sentis tous mes doutes sur la foi se dissiper entièrement. Uln charitas et amor, Deui ibi est .* c Là où sont la charité et l'amour, là est Dieu. »