‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 62 sur 94 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

A dire vrai, si notre position était cruelle et propre à irriter, nous avions en même temps le rare bonheur de ne voir autour de nous que des gens honnêtes et de bon cœur.

Ils ne pouvaient adoucir notre misère autrement que par leurs manières bienveillantes et respectueuses; c'est ce que tous faisaient. S'il y avait quelque rudesse dans le vieux Schiller, comme elle était compensée par la noblesse de son cœur!

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Le nuilheuieux Kemda lui-même (c'était un condamné qui nous apportait notre diner et trois fois de Teau chaque jour) voulait que nous vissions la compassion que lui inspirait notre triste sort. n balayait ma chambre deux fois par semaine.

Un matin qu'il était occupé à le faire ^ il saisit le moment où Schiller était éloigné pour m'ofirir un morceau de pain blanc. Je ne voulus pas l'accepter; mais je lui serrai cordialement la main. Ce serrement de main l'émut. Il me dit en mauvais allemand (il était Polonais) : c Monsieur^ on vous donne si peu de nourriture ici^ que vous devez souffrir de la faimt »

Je l'assurai du contraire; mais ce que je disais n'était guère croyable.

Le médecin , voyant qu'aucun de nous ne pouvait manger les aliments qu'on nous offrait dans les premiers temps de notre prison ^ nous mit tous à ce qu'on appelle le quart de portion, c'est-à-dire au régime de l'hôpital. C'étaient trois bouillons très-légers par jour, un petit morceau de rAti d'agneau qu'on pouvait avaler en une bouchée, et environ trois onces de pain blanc. Gomme m'a santé s'améliorait toujours y mon appétit croissait de même, et ce quart était vraiment trop peu. J'essayai de retourner à la nourriture ordinaire, mais il n'y avait rien à gagner; j'éprouvais un tel dégoût, que je ne pouvais rien en prendre. 11 fallut que je me contentasse absolument du

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quart* Pendant plus d'nn an j'éprouvai ce que c'était que le tourment de la faim, et ce tourment de la faim^ mes compagnons d'infortune eurent i le souffrir encore plus fortement , eux qui étaient plus robustes et qui avaient besoin d'une nourri^ ture plus abondante pour les soutenir. J'ai appris de quelques-uns d'eux qu'ils acceptèrent du pain de Schiller, et de quelques autres gardes destinés à nous servir, et même du bon Kemda.

« On dit dans la ville qu'on vous donne bien peu de nourriture^ » me dit un jour le barbier^ jeune apprenti de notre chirurgien.

a C'est très-vrai, » lui répondis-je naturellement.

Le samedi suivant^ car il venait tous les samedis^ il voulut me donner en cachette un gros morceau de pain blanc. Schiller feignit de ne point apercevoir l'offre. Pour moi, si j'eusse voulu écouter mon estomac, je l'aurais accepté ; mais je fus ferme, et je refusai ce pauvre jeune homme, afin qu'il ne tfd pas tenté de renouveler ses dons, ce qui à la longue eût pu lui devenir à charge.

C'était par la même raison que je refusais les ofi^ de Schiller; plusieurs fois il m'apporta un morceau de viande bouilUe^ me priant de l'accepter, protestant que cela ne lui coûtait rien, qu'il ne savait plus qu'en faire, qu'il la donnerait à un autre si je ne voulais pas la recevoir. Je me serais jeté dessus pour la dévorer; mais si je l'eusse

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aooBptée, n'amraitril pas eu tous les jours le désir de m'offm quelque chose?

Deux fois seulemeut, uu jour qa'il me présenta une assiette de cerises, et une autre fois quelques poires^ la vue de ces fruits me fit irrésistiblement oublier mes résolutions. Je me repentis plus tard d'avoir accepté, précisément parce que^ dans la suite, il ne cessait de m'en offrir.

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