CHAPITRE LXII
Dans les premiers jours il fut établi que dbacun de nous aurait^ deux fois la semaine , une heure de promenade. Dans la suite » cet adoucissement nous fut accordé tous les deux jours , et plus tard, tous les jours, excepté les fêtes.
Chacun de nous était conduit isolément à la promenade, au milieu de deux gardes ayant le fusil sur répaule. Moi, qui me trouvais placé à l'extrémité du corridor, quand je sortais, je passais devant la porte de tous les condamnés pour délits politiques en Italie, excepté devant celle de Maroncelii, qui languissait au fond de son cachot souterrain.
« Bonne promenade, murmuraient- ils tous par le guichet de leur porte ; mais il ne m'était pas permis de m'arrèter un instant pour saluer personne.
188 MÉMOIBES
On descendait un escalier, on traversait une vaste cour, et on allait sur un terre-plein exposé au midi , d'où l'on pouvait apercevoir la ville de Brûnn et une grande étendue du pays voisin.
Dans la cour que je viens de nommer^ il y avait beaucoup de condamnés ordinaires qui allaient à leurs^occupations, ou venaient de leurs travaux. Parmi eux se trouvaient quelques voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et disaient entre eux : « Ce n'est pas un brigand comme nous, eh bien ! pourtant sa prison est plus dure que la nôtre. »
En effets ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.
J'entendais ces paroles et beaucoup d'autres, et je leur rendais leur salut avec cordialité. Un d'eux me dit un jour : « Votre salut. Monsieur, me fait beaucoup de bien. Monsieur peut voir sans doute sur ma physionomie quelque chose qui n'appartient pas à un scélérat. Une passion malheureuse m'a entraîné à commettre un crime; mais. Monsieur, non, non, je ne suis pas un scélérat. »
Et le malheureux fondit en larmes. Je lui présentai la main; mais il ne put la serrer. Mes gardes, non par méchanceté, mais pour exécuter les ordres qu'ils avaient reçus, le repoussèrent. Ils ne devaient laisser approcher de moi qui que ce fût.
DE SLLVIO FELLIGO. 189
Les paroles que ces condamnés m'adressaient , ils feignaient de se les dire entre eux; et quand mes gardes s'apercevaient qu'elles étaient prononcées pour moi; ils imposaient silence.
On voyait encore passer dans cette co>ur des hommes de différentes conditions ^ étrangers au château , qui venaient faire visite au surintendant^ au chapelain y au sergent, ou à quelqu'un des caporaux, c Voilà un italien, voilà un Italien ^ » disaient-ils à demi-voix. Puis ils s'arrêtaient pour me regarder, et plus d'une fois je les entendis dire en allemand, croyant n'être pas compris : c Ce pauvre Monsieur ne pourra pas vivre longtemps ^ il a la mort peinte sur le yisage. »
En effet, après avoir éprouvé une certaine amélioration dans ma santé, je languissais par la privation de nourriture et j'étais affaibli par la fièvre. J'avais peine à traîner ma chaîne jusqu'au heu de la promenade; là je me jetais sur l'herbe ^ et y restais ordinairement jusqu'à ce que l'heure fût passée.
Les gardes se plaçaient à mes pieds ou à mes côtés, et nous causions ensemble. Un d'eux^ nommé Krol^ Bohémien d'origine, quoique issu d'une pauvre famille de cultivateurs, avait néanmoins reçu une certaine éducation, et l'avait perfectionnée, autant qu'il l'avait pu, en réfléchissant avec un esprit plein de justesse sur les choses de ce monde, et en lisant tous les livres qui lui tom-
baient sous la main, n possédait une certaine connaissance de Klopstock^ de Vieland^ de Goetbe, de Scbiller^ et de beauconp d'autres écrivains distingués d'Allemagne. Il en savait par oœur beaucoup de passages, et il les récitait avec goût et intelligence. L'autre garde était un Polonais^ nommé Kubitzki^ ne sacbant rien, mais respectued: et cordial. Leur compagnie m'était asset clière.