CHAPITRE LXIII
A une extrémité de ce terre^plein se trouvaiwit les appartements du gurintendant; à l'autre extrémité logeait un caporal avec sa femme et un petit enfant. Quand je voyais quelqu'un sortir de cea maisons, je me levais , je m'approchais de cette personne ou de ces personnes qui venaient de s'jr montrer, et j'étais comblé de démonstrations d» politesse et de condoléance.
La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait lentement^ Elle se faisait quelquefois porter, sur un canapé, au grand air« n est impossible de dire combien elle était émue en exprimant la compassion qu'elle p<Niait à mes infortunes et à celles de mes compagnons* Son regard était doux et timide, et, quoique timide, se tixait quelquefois , avec une eonâuice vive et
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pleine de curiosité^ sur les yeux de celui qui lui parlait.
Je lui dis une fois en riant ? c Savez-vous^ Madame , que vous ressemblez un peu à une personne qui me Mt chère, b
Elle rougit^ puis elle me répondit ayee une simplicité grave et aimable : a Ne m'oubliez donc jamais quand j'aurai rendu le dernier soupir; priez pour ma pauvre âme et poiur mes chers petits enfants que je laisse sur la terre. »
Depuis ce jour elle ne put quitter le lit^ je ne la revis plus. Elle continua de languir encore quelques mois^ et mourut.
Elle avait quatre enfants d'une beauté parfaite^ dont le dernier était encore i la mamelle ; cette infortunée les embrassait devant moi, puis elle disait : « Qui sait qui deviendra leur mère après moi 1 Quelle qu'elle soit^ que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les enfants que son sein n'a pas portés ! » Pui» elle pleurait.
Mille fois je me suis rappelé cette prière et ces pleurs.
Quand elle ne fut plus, j'embrassais quelquefois ses petits enfants , je m'attendrissais , je répétais la prière de leur mère. Je pensais à ma mère> aux vœux ardents que son cœur formait sans doute pour moi , et je m'écriais d'une voix entrecoupée de sanglots : c Oh! elle est plus heureuse, la mère qui abandonne en mourant ses fils encore en bas
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âge^ que celle qui, après les avoir élevés avec des soins inSnis, se les voit ravir! »
Deux personnes avancées en âge avaient coutume d'être avec ces enfants : l'une était la mère du surintendant, et l'autre sa tante. Elles dési« rèrent connaître toute mon histoire, et je la leur racontai en abrégé.
« Qae nous sommes malheureuses, disaientelles, de ne pouvoir en aucune manière soulager vos infortunes 1 Soyez certain que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce vous est accordée, ce sera un jour de fête pour toute notre famille. »
La première de ces dames, que je voyais le plus souvent, possédait une éloquence douce et extraordinairement propre à me donner des consolations. Je l'écoutais avec une reconnaissance filiale, et ses paroles restaient gravées au fond de mon cœur.
Elle me disait des choses que je savais déjà, et elles me frappaient comme si elles eussent été nouvelles : Que le malheur ne dégrade pas l'homme, mais l'ennoblit s'il n'est pas pusillanime; que si nous pouvions entrer dans les jugements de Dieu, nous verrions souvent que les vainqueurs sont plus à plaindre que les vaincus , ceux qui sont heureux que les affligés, les hommes riches que ceux qui sont dépouillés de tout ; que l'amitié particulière témoignée par l'Homme-Dieu aux infortunés est
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pour nom une grande lôçdâi què tioitt devons nous glorifier de la ctoix depuiis qu'elle A été pot* téé par les épaulei d'un Dieu.
Kh bien ! ces deut bonnes daitles que Je tôyaîÉ avec tant de plaisir durent bientôl partir du Spieîbéi^ pour des raisons de falhillë. Les petits enfants M tinrent plus sdr le terre-plein;.^ Oès eiteon^sUaeel q^'affligârent.
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Là gèiie de la chaîne que je pbrtàie dux pieds, en me causant de cruelles insémines^ contribuait à me ruiiier M santéi Bchillet teulftit que je fltee des réclamations, prétendant que le devoir db oiédecib était dé me la faire 6ter j
Pendant quelque temps je ne voulus pttis réeou* ter; enfin je cédai i ses conseils , et je dis ad médecin que; pour recouvrer le précieux bienfait dtt sommeil^ je le priais de me faite enletéir tna chaîne in moiûs pendant quelques jours^
Le Aédecîtt répondit que mes flèvies n'étdient paft aesci atatinantës pour qu'il pùl faire droit à ma demande, et qu'il était nécessaire que jd m'tfaMtatsèè àilî fers.*
Cette réponse m'îtidignay et J'éprouvai une sette de rage d'avoir fait une demande sans résultat;
a Voilà ce qae j'ai gagné à suivre votre pressant conseil, » dis-je à Schiller.
J'avoue que je lui dis ces paroles assez rudement; ce brave homme, quoique d'un caractère simple, s'en offensa.
« Il vous déplaît. Monsieur, s'écria-t-il, d'éprouver un refus , et il me déplaît à moi que vous me traitiez toujours avec une hauteur insultante.»
Puis il se mit à commencer un long sermon :
« Les superbes font consister leur grandeur à ne pas s'exposer aux refus, à n'agréer aucune offre ^ à avoir honte de mille bagatelles. Aile Eseleein ! Véritables àneriesl Vaine grandeur I ignorance de la vraie dignité 1 La vraie dignité consiste à ne rougir que des mauvaises actions. »
Il dit^ sortit, et fit un bruit infernal avec ses clefs.
Je demeurai stupéfait. Eh bien ! me dis-je^ cette rude franchise me plaît; elle part du cœur comme ses offres^ comme ses conseils, comme sa compassion. Ne vient-il pas de me dire la vérité? A combiea de faiblesses n'ai-je pas attribué le nom de dignité, tandis qu'en réalité elles ne sont qu'oi^eil I
A l'heure du dîner, Schiller laissa entrer Kemda seul , et lui-même resta sur le seuil de la porte. Je l'appelai.
c Je n'ai pas le temps , » répondit-il d'un ton sec.
Je me levai de table, j'allai à lui, et je loi dis:
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« Si vous voulez que je digère mon dîner, ne me faites pas une triste figure.
— Et quelle figure ai-je à faire? demanda-t-il en adoucissant le ton.
— * Celle d'un homme gai^ d'un ami.
— Vive la gaieté! s*écria-t-il ; et si pour aider votre digestion il faut danser;, je danserai. »
Et il se mit à gambader sur ses longues et maigres perches d'une manière si comique, que j'étoufiais de rire. Je riais, et j'avais le cœur ému.