‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 70 sur 94 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

Je pus me traîner ainsi jusqu'au il mai 4823. Le matin y je me levai ayec un mal de tète assez léger, mais avec une disposition à tomber en défaillance. Mes jambes tremblaient^ et j'éprouvais une grande gène de respiration.

Oroboni aussi, depuis deux à trois jours, était plus mal^ et ne se levait plus.

On m'apporta le potage ; j'en pris à peine une cuillerée^ et je tombai sans connaissance. Quelque temps après^ la sentinelle du corridor regarda par hasard par le guichet^ et me vit étendu par terre, le vase renversé à côté de moi; elle me crut mort^ et appela aussitôt Schiller.

Le surintendant vint aussi ; le médecin fut appelé aussitôt; on me mit au lit , je revins à moi.

Le médecin dit que j'étais en danger^ et me fit ôter ma cbaine. Il m'ordonna je ne sais quel cordial , mais mon estomac ne pouvait rien retenir ; mon mal de tète augmentait d'une manière terrible.

Le rapport en fut fait aussitôt au gouverneur de Brûnn, qui expédia immédiatement un courrier pour Vienne, afin de savoir comment je devais être traité. On répondit de ne pas me mettre à l'infirmerie , mais de me servir dans ma prison comme

(iC idaioiBss

si j'eusse été à rinfirmerie. De plus^ on autorisait le surinteudant à me fournir des bouillons et des soupes de sa cuisine tant que durerait le danger.

Cette dernière précaution fut inutile dans les premiers temps : aqcune nourriture, aucune boisson ne pouvaient être djgérées. J'empirai pendant une seraaioe entière; je délirai jouv et nuit.

Kral et |Cubitzki me furent donués pour iafii* miers ; tous deux me servirent avec zèle et ^flto-

tion.

Chaque fois que je recouvrais la connaissaffice ^ Kral me répétaif :

f Ayez confiance en Dieu, Dieu seul est bon !

rrPriei pour moi, dis- je, non pour qqe je guérisse , mais pouv que j^aceepte mes soiiftanoes et p){^ Q^ort en expiation de mes péchés. »

Il me suggéra de demander les sacrements*

% ^i je ne les ai pas demandés, vépondis-je, attribuez-le à la faibl^sfsede ma tite, j ^éprouverais i|pe gran(}e i^onsolation de les recevdc. »

Kral fapporta iqes paroles au surintendant, et Ym fit vepif l'uumôpier des prisons.

Je in^ §ûpfessai, je reçus le viatique et Fez-* trème-onction. Je fus satisfait de ce prêtre. Il se poipiQiit Sturm. Les réfieiions qull me fit sur la ji)S|ice d^ Pieu^ rinjustice des hommes, TobligaT tip|[| 4q pardonner, la vanité de touti^ les choses du mon^e, n'ét^^i^nt pas des trivialités, elles por* tf^ARt rpmppeinte d'une intelligence supérieure

DE siLvio fmuco. SIS

et cultivée y et d'un vif sôntimeiitd'ftmoiir dé Dieu «I dtt proehain.

CHAPITAÉ IXti

L'effort d'attentièn que je fis pour fei^VDit les saerements sembla épuiser mes forcés } mais en réalité il me fit du bien^ en mè plodgeaut daiis une sorte de léthargie qui me procura quelque tf^poê.

Je me réveillai un peu soulagé^ et voyant Sèbil- 1er et Kral près de moi y je leur pus les iiiâins et les remerciai de leurs scdos ebli^^eâUts.

Schiller me dit: « J'ai rœil elercé à Vdif dèS malades ; je gagerais que Monsieur n'eu mou rra pas.

— Ne vous sèmble-t-il pas que vous me faites nue prédiction funeste t lui répondis^je.

<-- iNon^ répliqua-t-il; les misères de la vie sont grandes 5 c'est vrai ; mais celui qui les supporte avec courage et humilité gagne toujours quelque chose en vitant. >

Puis il ajouta : « Si vous vives, Monsieur^ vcus aurez, j'espère^ une grande consolation. Vous aVè^ demandé à voir M. Maronoelli 1

-^ Je Tai demandé mille fois^ mais toujours en vain ; je n'ose plus espérer.

-^Ëspéret^ espérety Monsieur^ et renoiiviles votre demande. »

2i4 MÉMOIAES

Je la renouvelai^ eD effet, ce jour-là même. Le surintendant me fit concevoir aussi quelque espé* rance^ et il ajouta qu'il était vraisemblable que non-seulement je pourrais voir Maroncelli^ mais encore qu'il me serait donné pour infirmier, et ensuite pour compagnon inséparable.

Gomme tous les prisonniers d'État avaient la santé plus ou moins délabrée , le gouverneur avait demandé à Vienne que nous pussions être placés deux à deux, afin de nous rendre des services réciproques.

J'avais encore demandé la faveur d'écrire un dernier adieu à ma famille.

Vers la fin de la dernière semaine , j'éprouvai une crise, et je fus hors de danger.

Je commençais à me lever, quand un matin je vois ouvrir ma porte, tt entrer d'un air riant le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier courut à moi et me dit : «Nous avons obtenu la permission de vous donner Maroncelli pour votre compagnon, et de vous laisser écrire une lettre à vos parents. » La joie me coupa la respiration, et le pauvre surintendant, qui, par un excès de bonté d'âme, avait manqué de prudence, me crut perdu.

Quand je recouvrai mes sens, et que je me souvins de la nouvelle que je venais d'apprendre, je demandai qu'on ne mit aucun retard à ce bonbeor. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit dans mes bras.

DE SILViO PSIXIGO. 2i5

Oh ! quel doux moment I quelle ivresse ! Tu vis ! nous demaadioDs-nous réciproquement. mon ami! mon frère I quel heureux jour luit encore pour nous ! Dieu soit béni !

Mais notre joie^ qui était sans mesure, était unie néanmoins à une immense compassion. MaroncelU devait être moins frappé que moi^ en me voyant faible comme je Tétais : il savait quelle terrible maladie je venais d'essuyer. Pour moi , quoique j'eusse pensé aux tourments de Maroncelli^ je ne pouvais cependant le croire si changé; ses traits étaient à peine reconnaissables. Ce teint si beau j si fleuri j avait été consumé par la douleur^ par la Caim y par Tair impur d'un cachot ténébreux.

Néanmoins nous pouvions nous voir^ nous entendre; nous étions réunis pour toujours^ nous étions ainsi fortifiés. Oh 1 combien de choses nous avions à nous communiquer, à nous rappeler, à nous répéter ! Quelle douceur dans notre sympathie 1 quelle harmonie dans toutes nos idées! quel plaisir de nous trouver d'accord sur la religion^ et, en détestant tous deux l'ignorance et la barbarie, de ne ha'ir aucun homme, d'avoir compassion des ignorants et des barbares, et de prier pour eux!

Itê MmatÈÈè

CHAPITRÉ Llîîl

On m'apporta one feuille de papier ei un enèrier^ afin que je pusse écrire à tnes parente.

(domine je D'atais obtenu la pèrmisftion ft'ëerirè que parce que j'étale sur le pMtit dé m^rir, et que je désirais faire à ma famille mes derûlers adieui^ je craignais que^ le contenu dé ma letke n'étaui pas conforme à cette sltûatiaiî^ elle ne partiut pas i ma famillei Je me bornai à p^ler mes parentëy mes frères el ines sœurs ^ dans les termes les iilus affectaeux^ de se liguer à mamorli les assun^i que moi-même j'étais parfailemeut résigiËé*

Cette lettre partlut à sa destiiiatiofl^ Ck)mifle}ë le sus plus tard qtiand je retiè le tdit paternel ; après àe Idngiies années. Ce fui la seule que^ pendant ma longue captitité^ mes pareuts reçurent de moii

Je ne reçus aucuuë de eelles qu'ils m'écrivii^ti Elles furent toutes teteaûes à Yienuei Mes co^m^^ pagnons d'infortune étaient également privés de toute relation avec leurs famiilès#

Nous demandâmes mille fois la permissieti d'avoir au moins du papier et de Tencre pour étu* dier^ et celle d'employer notre argent à acheter des livres. Nous ne fûmes jamais écoutés.

Le gouverneur nous permettait cependant de lire les livres que nous possédions déjà.

Nous fûmes encore redevables à sa bonté de quelque amélioration dans notre nourriture; mais, hélas ! cela ne dura pas longtemps. Il avait consenti à ce que nous fussions servis par la cuisine du surintendant, et non par celle du traiteur des prisons. Quelques fonds avaient été assignés à cette fin ; mais ces dispositions ne furent pas confirmées. Tant que dura ce bienfait, j'en éprouvai quelque soulagement. Maroncelli aussi reprit un peu de vigueur; mais il était trop tard pour Tinfortuné Oroboni.

Oroboni avait eu pour compagnon d'abord Tavocat Sodera, puis le prêtre D. Fortini.

Quand nous eûmes été mis deux par deux dans toutes les prisons, on nous défendit de nouveau de parler à nos fenêtres, avec menace de rejeter dans la solitude quiconque se rendrait coupable de contravention. A dire vrai, nous violâmes quelquefois la défense pour nous saluer; mais nous n'engageâmes plus de longues conversations.

Le caractère de Maroncelli et le mien s'harmonisaient parfaitement ; le courage de l'un soutenait le courage de l'autre. Si l'un de nous éprouvait de la tristesse ou des frémissements de colère contre les rigueurs de notre condition, l'autre l'égayait par quelques plaisanteries, ou ie tempérait par de sages raisonnements. Un doux sourire venait presque toujours soulager nos douleurs.

Tant que nous eûmes des livres, bien que nous

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les eussions déjà relus au point de les savoir par cœur, c'était pour notre esprit un aliment trèsagréable^ parce que nous trouvions toujours Togcasion de faire de nouveaux eiamens^ de nouvelles comparaisons y de nouveaux jugements^ de nou» velles rectifications, etc. La plus grande partie de la journée était passée dans^le silence, la lecture ou la méditation , et nous donnions à la conversation le temps du diner^ de. la promenade^ et toute la soirée.

Maroncelli^ dans son souterrain^ avait composé beaucoup de poésies d'une grande beauté. Il me les récitait^ et il en composait d'autres. De mou côlé^ j'en composais que je lui récitais. Notre mémoire s'eaerçait à retenir toutes ces compositions. Il est étonnant quelle facilité nous pûmes acquérir de composer de mémoire de longues productions poé^ tiques I de les polir et repolir mille fois^ et de les amener à ce point de perfection que nous eussions pu obtenir en écrivant. Maroncelli composa aifisi peu à peu et retint dans sa mémoire plusieurs milliers de vers lyriques et épiques. Je fis la tragédie de Leoniero de Jkirtana, et plusieurs autres choses.

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