‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 72 sur 94 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

Après la mort d'Oroboni, je fus surpris par une nouvelle maladie. Je croyais bientôt aller rejoindre mon ami, et c'était le plus ardent de mes vœux. Néanmoins aurais-je pu sans regret quitter Maroncelli?

Bien des fois, tandis que, assis sur la paillasse, il lisait ou composait des vers, ou qu'il feignait,

comme moi, de chercher dei distractions dans rétude, et qu*il songeait à nos cruelles iafortunes, moi je le regardais d*ua œil mouillé de larmes, et je disais : « Que ta vie sera triste quand le souffle de la mort m'aura enlevé de la terre des vivants, et que, regardant ce cimetière, tu diras : Silvio ausii est làt... » Alors je m'attendrissais sur le sort de mon malheureux ami qui me survivrait, je faisais des vœux pour qu'on lui accordât un autre compagnon qui sût l'apprécier comme je Tappréeiais , ou bien je priais ardemment le Seigneur de . prolonger mon martyre, et de me laisser le doux et précieux plaisir dé tempérer les chagrins d'un ami en les partageant.

Je ne dis point combien de fois meli maladies revinrent et disparurent. L'assistance et les soins empressés de Maroncelli étaient ceux d'un tendre frère. Il comprenait quand il ne m'était pas avantageux de parler, et il gardait le silence; il savait quand les paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours quelque sujet approprié à la disposition de mon esprit, tantôt en la secondant, tantôt en cherchant d'une manière insensible à la changer. Un esprit plus élevé , des sentiments plus distingués que les siens, je n'en ai jamais connu; pareils aux siens, j'en ai bien peu rencontré. Un amour passionné pour la justice, une grande to»* lérance et une grande confiance dans la vertu humaine aidée par la Providence , un sentiment

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très-Tif da beau dans tous les arts^ une imagination riche de poésie^ toutes les qualités les plus aimables de l'esprit et du cœur s'unissaient en lui pour me le rendre plus cher.

Oroboni était souvent présent à mon souvenir^ tous les jours Je pleurais sa mort; mais mon cœur était soulagé par la pensée que ce cher ami^ délivré de tous les maux et dans le sein de Dieu^ devait compter au nombre de ses Jouissances celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui. .

Une voix intérieure semblait m'assurer qu'Oroboni n*était plus dans le lieu des expiations ; cependant je priais toujours pour lui. Bien souvent je crus le voir prier pour moi; j'aimais à me persuader que ces songes n'étaient pas de simples jeux du hasard^ mais des manifestations véritables que Dieu permettait pour ma consolation.

Ce serait sans doute m'exposer au ridicule de raconter la vivacité de ces songes et le plaisir suave qu'ils me procuraient durant des jours entiers.

Les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli adoucissaient mes douleurs de jour en jour.

La seule idée qui vînt quelquefois m'effrayer, c'était la possibilité que mon malheureux ami, d'une santé d^à ruinée^ quoique moins chancelante que la mienne, me précédât dans le tombeau. Toutes les fois que je le voyais malade y je

tremblais; quand je le voyais se porter mieux ^ c'était un jour de fête pour moi.

Cette crainte de perdre mon ami donnait à mon affection une force encore plus grande; et en lui la même frayeur produisait le même sentiment.

Oh ! il y a encore beaucoup de douceur dans ces alternatives de crainte et d'espérance pour la seule personne chérie qui nous reste 1 Notre sort était sûrement un des plus malheureux qui fussent sur la terre; eh bien, l'estime profonde et la vive amitié que nous nous portions réciproquement nous procuraient au sein de nos maux une sorte de félicité que nous savourions avec délices.

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