‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 73 sur 94 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

J'aurais désiré que le chapelain dont j'avais été si content au temps de ma première maladie nous eût été accordé pour confesseur, et que nous eussions pu le voir de temps à autre, même sans être gravement indisposés; mais le gouverneur nous destina un augustin, nommé Pierre-Baptiste, en attendant que la cour confirmât cette nomination, ou en fît une autre.

Je craignais de perdre au change; je me trompais. Le P. Baptiste était un ange de charité; ses manières étaient distinguées et même élégantes;

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il raisonnait avec profondeur sur les devoirs imposés aux hommes.

Nous le priâmes de venir nous voir souvent. Il venait tous les mois, et plus souvent s'il le pouvait. Il nous apportait, avec la permission du gouverneur, quelques livres, et il ajoutait, au nom du supérieur, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition. C'eût été un grand avantage pour nous, si cela eût pu continuer. Nous en profitâmes pendant quelques mois.

Après la confession, il s'arrêtait â converser longuement avec nous, et dans tous ses discours nous découvrions une âme droite, pleine de grandeur, et vivement pénétrée de la sublimité et de la sainteté de l'homme. Nous eûmes le bonheur de jouir pendant une année environ de ses lumières et de son affection; jamais il ne se dé-: mentit; jamais il ne laissa échapper une seule syllabe qui eût rapport à la politique et non à son ministère; jamais il ne manqua aux égards les plus délicats.

Au commencement, pour parler franchement, j'avais pour lui quelque défiance; je m'attendais à le voir diriger la finesse de son esprit à surprendre des secrets qu'il ne lui appartenait pas de pénétrer. Dans un prisonnier d'État, cette défiance est si naturelle. Mais comme on est soulagé quand de pareils doutes s'évanouissent, et quand on ne découvre dans le ministre et l'interprète de

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Dieu que le zèle pour lu sainte eause de Dieu et de rhumanité.

n possédait un talent spécial pour donner des consoUtions. Je m'accusai, par exemple^ de firé* missements de colère provoqués par la rigueur de notre emprisonnement. Il parlait quelque temps sur la nécessité de soufTrir ayec calme et résignation, et de pardonner à tous ceux dont nous cro7ions avoir à nous plaindre; puis il ffiisait passer son discours i un sujet plus général, et nous peignait avec les traits les plus vifs et les mieux prononcés les misères infinies attachées i toutes les conditions de la vie. Il avait vécu dans les villes et dans les campagnes, il avait oonna lep grands de la terre et les pauvres de ce monde, il avait médité sur les iojustices des bommes; il savait peindre les passions qui agitent les diffé* rentes classes de la société , et les mœurs qui les dirigent dans leur conduite. Partout il nous faisait apercevoir des fortsi et des faibles, des vainqueurs et des vaincus, partout la nécessité de haïr nos semblables, ou de les aimer par une généreuse indulgence et une vertueuse compassion. Les exemples qu^il apportait pour nous convaincre que le malbeur pèse sur la plus grande portion du genre bumain, et qu'on peut en tirer de grands avantages, n'avaient rien de singulier, ils étaient même très -» ordinaires ; mais il nous les commu-^ nîquait avec une telle justesse de langage et une

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telle puissance de raisonnement, que les déductions que j'avais à tirer devenaient évidentes.

Ah I oui , toute» les fois que j'avais entendu ces reproches dictés par une ardente charité, ces nobles conseils, j'étais enflammé de l'amour de la vertu; je m détQstais plus personne; j'aurais sacrifié Joyeusement ma vie pour le moindre de mes semblables; je bénissais Dieu de m'a voir fait homme.

Qu'il est malheureux l'homme qui ignore la sublimité de la confession ! qu'il est à plaindre celai qui, pour paraître élevé au-dessus du vulgaire , if 'imagine qu'il doit déverser son mépris sur cette divine institution I Quoique nous sachions tous que nous devons être vertueux, il n'est pas inutile de se l'entendre répéter. Nos propres réfleiions, des lectures bien dirigées ne suffisent pas encore, Non, la parole vivante d'un homme a une puissance que n'ont ni les lectures, ni les méditations. L'âme est plus fortement remuée, les im-* pressions s'y gravent plus profondément. Dans la parole de notre frère il y a une vie, un à -propos qu'on chercherait en vain dans les livres et dans ses propres réflexions.

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