CHAPITRE LXXVII
Ces nouvelles rigueurs rendaient notre vie plus monotone encore; ce fut ainsi que s'écoulèrent lentement les années- i 82 i, 1825, 1826, 1827.
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On nous enleva l'usage de nos livres, que nous avions lus stvec une permission par intérim du gouverneur.
La prison devint pour nous un véritable sépulcre : heureux encore si nous eussions pu jouir de la tranquillité du tombeau 1 Chaque mois nous voyions arriver, i un jour indéterminé, le direc* teur de la police accompagné de son lieutenant et de gardes, qui venaient nous soumettre à la plus minutieuse perquisition.
Ils nous enlevaient tous nos vêtements , exami* naient toutes les coutures de nos habits pour découvrir quelque lettre ou quelque autre écrit ; ils décousaient nos paillasses pour fouiller dans tout rintérieur. Quoiqu'ils ne pussent jamais rien découvrir de caché chez moi , cependant cette visite hostile de surprise, qui revenait sans fin, avait un caractère qui m'irritait et me donnait la fièvre.
Les années précédentes m'avaient paru si pleines de douleurs et de misères, et maintenant je les regrettais I Ma pensée se reportait v^^rs elles comme vers des jours écoulés dans la douceur. Où étaient les heures où je m'étais plongé tout entier dans l'étude de la Bible ou d'Homère ? A force de lire Homère dans le texte grec, je sentais que j'avais augmenté de beaucoup la connaissance assez superficielle du grec que je possédais auparavant ; je m'étais passionné pour cette langue magnifique.
Comme je r^rettais vivement de ne pouvoir
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continuer mes études I Que d'amis m'étaient ravis ! Parmi les livres qu'on nous enleva> j'en nommerai quelques-uns dictés par la sagesse chrétienne^ comme Bourdaloue, Pascal, Y Imitation deJésus^ Christ, la Philotée, etc. Quand on lit ces livres avec une critique étroite et mesquine, joyeux de trouver des fautes de goût^ des pensées peu solides, on les jette de côté pour ne plus les rouvrir; mais quand on les Ut sans malice dansl'àine, et sans se scandaliser des endroits faibles, on découvre ui;e haute philosophie, propre i donner une nourriture substantielle à l'esprit et au cœur.
Quelques-uns de ces livres de piété nous furent eusoite envoyés en don par Tempereur, mais avec défense absolue de nous procurer des livres propres à entretenir des études littéraires.
Ce présent de livres ascétiques nous fut obtenu par uu confesseur dalmate, le P. Etienne Paulowltch, qui fut envoyé de Vienne. Deux ans après, il fut promu à l'évêché de Cattaro. Ce fut à lui que nous dûmes le bonheur de pouvoir assister à la messe, ce qui nous avait toujours été refusé auparavant, sous prétexte qu'on ne pouvait nous conduire à l'église, et nous tenir séparés deux à deux comme il était prescrit.
Comme une si grande séparation était impossible, nous allions à la messe partagés en trois groupes : un groupe était placé sur la tribune de l'orgue, l'autre sous la tribune, et enfin le troi-
sième dans un petit oratoire ayant vue dans Té* glise à travers une grille.
Maroncelli et moi , nous avions pour compagnons six condamnés plus anciens que nous. Il nous était expressément défendu de leur adresser la parole. Deux d'entre eux avaient été mes voisins sous les Piombi de Venise. Des gardes nous conduisaient à l'endroit qui nous était désigné, et après la messe ils nous ramenaient à notre prison. La messe était célébrée par un bon père capucin. Ce digne homme terminait toujours les prières de la messe par un oremus pour la délivrance des prisonniers^ et alors sa voix trahissait son émotion. Lorsqu'il quittait Tautel, il jetait un coup d'œil de compassion sur les trois groupes de prisonniers italiens; puis, baissant la tète^ il priait.