‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 88 sur 94 · CHAPITRE XC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XC

Enfin nous partîmes de Vienne , et je pus aller à Bruck; alors mon asthme devint très-violent. On appela un médecin ; c'était un certain M. Judmann, homme de beaucoup de mérite. Il me fit saigner, continuer le régime de digitale et garder le lit. Quelques jours après j*insistai pour qu'on reprît le voyage.

Nous traversâmes l'Autriche et la Styrie, et nous entrâmes dans la Carinthie sans aucun accident; mais quand nous fûmes arrivés à un village nommé Peldkircken, à peu de distance de Rlangenfurt, arriva un contre -ordre. Nous devions rester là jusqu'à nouvel avis.

Je laisse à penser combien nous éprouvâmes de déplaisir de ce fâcheux événement. J'avais d'ailleurs le regret de voir que c'était moi qui causais ce retard à mes compagnons ; s'ils ne pouvaient être rendus à leur patrie, c'était ma cruelle maladie qui en était cause.

Nous restâmes cinq jours à Fcldkircken, et le commissaire fit tout son possible pour nous i»ocurer quelque délassement. II y avait un petit Ihéâlre de comédiens, il nous y conduisit; il nous donna un jour le divertissement de la chasse : notre bote et quelques jeunes gens du pays étaient les chasseurs, et, placés dans une position favorable, nous pouvions jouir de ce spectacle.

Enfin un courrier de Vienne ordonna au commissaire de nous conduire à notre destination. Je tressaillis, ainsi que mes compagnons, à cette heureuse nouvelle; mais en même temps je craignais de voir arriver le jour d'une fatale découverte. Avais- je perdu mou père, ma mère, ou quelque autre de mes proches?

Et ma tristesse s'augmentait à mesure que nous approchions de Tltalie.

De ce côté, l'entrée de Tltalie n'est pas agréable à l'œil : des belles et superbes montagnes de l'Allemagne on descend dans les plaines de l'Italie par de longs chemins stériles et raboteux, de manière que les voyageurs qui ne connaissent pas encore notre péninsule et qui passent par cet endroit rient de la magnifique idée qu'ils s'étaient faite de l'Italie, et soupçonnent qu'ils ont été trompés par ceux qui en ont fait de si pompeux éloges.

Ce pays sauvage me rendait encore plus mélancolique. Enfin, revoit* des figures qui ne présentaient pas ces formes seplenlrionalcs, entendre

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sortir de toutes les lèvres les accents de la langue maternelle, tout m'attendrissait et me portait plutôt à verser des larmes qu'à me réjouir. Que de fois dans la voiture , me couvrant le visage de mes mains et feignant de dormir, je versais des pleurs! Combien de fois^ pendant la nuit^ je ne pouvais fermer Toeil! j'étais brûlé par la fièvre, tantôt en donnant de toute mon âme les plus ardentes bénédictions à ma chère Italie et en rendant grâces au Ciel de me. l'avoir rendue; tantôt en me tourmentant de ce que je ne recevais aucune nouvelle de ma famille , et en créant dans mon imagination les pertes les plus cruelles; tantôt en pensant que dans quelques jours* je me verrais séparé, peut-être pour toujours , d'un ami qui avait tant souffert avec moi et qui m'avait prodigué tant de preuves d'un attachement fraternel.

Ah ! tant et de si longues années passées dans les horreurs d'une prison n'avaient pas émoussé l'énergie de mes sentiments I Mais cette énergie était bien plus grande pour la douleur que pour la joie.

Que j'aurais désiré voir Udine et Tauberge où ces deux généreux amis avaient feint d'être domestiques, et nous avaient furtivement serré la main !

Nous laissâmes cette ville à notre gauche, et nous passâmes outre.

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