CHAPITRE XCII
Ce même jour, le matin, nous partîmes pour Brescia; mon autre compagnon de captivité, Andréa Tonnelli , y fut mis en complète liberté. Ce malheureux y apprit la mort de sa mère : ses larmes et son désespoir me déchirèrent le cœur.
Quoique je fusse moi-même en proie aux angoisses les plus cruelles , l'aventure suivante me fit un peu rire.
Sur une table de l'auberge il y avait une annonce de théâtre. Je prends, et je lis : Françohc de Himini, opéra pour musique, etc.
a De qui est cet opéra? dis-je au domestique.
— Qui l'a mis en vers et en musique, je l'ignore, répondit-il; mais, dans le fond, c'est ton-
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jours cette Françoise de Rimini que tout le monde connaît.
— Tout le monde! vous vous trompez. Moi qui viens de TAllemagne^ que m'importe de connaitn^ vos Françaises? »
Le domestique^ jeune homme à figure dédaigneuse^ véritable enfant de Brescia, jeta sur moi un regard de pitié méprisant.
« Que vous importe de connaître? Monsieur, il ne s'agit pas de plusieurs Françoises; il s'agit d'une seule Françoise de Rimini. Je veux dire la tragédie de Silvio Pellico. On en a fait un opéra en la gâtant un peu; mais c'est toujours la même.
— Ah ! Silvio Pellico ! il me semble avoir entendu articuler ce nom. N'est-ce pas cet intrigant versatile qui fut condamné à mort et ensuite à la prison dure, il y a huit à neuf ans? »
Plût à Dieu que je ne me fusse jamais permis cette plaisanterie! Il regarda tout autour de lui, puis lança sur moi des regards pleins de feu^ en grinçant de ses trente-deux belles dents; et, s'il n'eût entendu du bruit^ je crois qu'il allait m'assommer.
11 s'en alla en grommelant : Cet intrigant versatile.
Mais avant mon départ il apprit qui j'étais. Il ne savait plus ni interroger, ni répondre, ni servir, ni marcher. (I ne savait plus que fiîer les yeux
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sur moi , se frotter les mains , et dire à tout le monde, à tout propos : Oui, Monsieur , oui. Monsieur; on eût dit qu'il éternuait.
Le lendemain j'arrivai à Milan avec le commissaire impérial. En m'approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme y en passant dans cette allée de Loretto où j'avais autrefois passé si souvent et avec tant de charme ^ en entrant par la porte Orientale ^ en me retrouvant au Cours y en revoyant ces maisons^ ces temples ^ ces rues, j'éprouvais les sentiments les plus doux et les plus pénibles à la fois. Je sentais un violent désir de m'arrèter quelques jours à Milan et d^embrasser les amis que j'aurais pu revoir encore ; j'éprouvais un regret immense en pensant à ceux que j'avais laissés au Spielberg, à ceux qui erraient sur une terre étrangère ^ à ceux qui étaient morts. Dans mon cœur s'élevaient aussi des sentiments de reconnaissance en me rappelant l'amour que les Milanais , en général^ m'avaient toujours témoigné, et quelques frémissements d'indignation contre ceux qui m'avaient calomnié^ tandis qu'ils avaient toujours été l'objet de ma bienveillance et de mon estime.
Nous allâmes loger à la Belle- Venise.
C'est là que j'avais jadis assisté à de nombreux banquets d'amis, là que j'avais visité tant d'étrangers de distinction, là qu'une dame respectable, déjà avancée en âge^ m'engageait à la suivre en
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Toscane» prévoyant les malbeurs qui devaient m*accabler si je restais à Milan. souvenirs attendrissants, ô jours remplis de tant de plaisir et de tant de douleurs, comme vous avez passé avec rapidité I
Les domestiques de Tauberge eurent bientôt découvert qui j'étais. Ce bruit se répandit, et sur le soir je vis beaucoup de personnes s'arrêter sur la place et diriger leurs regards vers les fenêtres. Un d'eux (j'ignore son nom) sembla me reconnaître, et leva les bras pour me saluer.
Ah ! où étaient les fils de Porro, mes fils? pourquoi ne les ai*je pas vus?