‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 91 sur 94 · CHAPITRE XCIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIII

Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur. Quelles sensations m'assaillirent quand je revis cette maison, ma première prison I Que de chagrins passés se présentèrent à ma mémoire ! Ah I je me rappelai ton souvenir avec tendresse, ô Melchiorre Gioia! je te voyais encore marcher à pas pressés entre ces deux étroites murailles, ou rester immobile devant cette petite table, écrivant tes nobles pensées ; il me semblait voir encore les signes que tu

m*adressais en agitant ton mouchoir, la tristesse peinte dans tes yeux lorsque tu me regardais, lorsqu'il te fut défendu de me faire des signes ! et je pensais à ta tombe ^ peut-être inconnue du plus grand nombre des hommes qui t'aimèrent^ comme elle m'était inconnue I et je demandais à Dieu le repos de ton âme 1

Je me souviens encore de mon cher petit muet, des voleurs mesvoisins^ du prétendu Louis XVn(i), du pauvre condamné qui se laissa surprendre avec mon billet^ et que je crois avoir entendu crier sous le bâton.

Tous ces souvenirs^ et bien d'autres encore^ m'accablaient comme un songe pénible; mais, plus que tous les autres, le souvenir des deux visites que mon père m'avait faites dix ans auparavant. Comme ce bon vieillard se faisait illusion en espérant que je pourrais bientôt aller le rejoindre à Turin î Aura-t-il pu supporter pour son fils ridée de dix années de prison? et de quelle prison , mon Dieu ! Mais quand ces illusions s'évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force de résister à une douleur si poignante? M'était -il donné de les revoir encore tous deux? ou peut-être un seul d'entre eux? et lequel?

(1) Jusqu'à DOS jours on a vu plusieurs imposteurs chercher à tromper la foi publique en se donnant pour les fils (lu malheureux Louis XVI.

DE SILYIO PELLIGO. 277

doute cruel et sans cesse renaissant ! j'étais^ poar ainsi dire , sur le seuil de la maison paternelle, et j'ignorais encore si mes parents jouissaient de laTie! s*il existait encore quelque membre de ma famille !

Le directeur de la police m'accueillit avec politesse, et me permit de rester à la Belle-Venise avec le commissaire impérial , au lieu de me faire garder dans un autre endroit. Il me défendit expressément de me faire voir à personne; je me déterminai alors à partir le lendemain. J'obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé chez lui; mais, attaqué par la fièvre et obligé de garder le lit, je le fis prier de venir chez moi.

Il eut la complaisance de ne se pas faire attendre. Oh ! comme je lui en fus reconnaissant !

Il me donna des nouvelles favorables de mon père et de mon frère aîné; mais , au sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai dans la plus cruelle incertitude.

En partie fortifié, mais non assez, j'aurais voulu, pour soulager mon cœur, prolonger mon entretien avec le consul. Celui-ci me prodigua les marques de la plus cordiale politesse; mais enfin il dut me quitter.

Laissé seul, j'aurais eu besoin de verser des larmes, et je n'en avais pas. Pourquoi la douleur me fait-elle quelquefois éclater en sanglots, et

pourquoi ^ quaud jluvoque le» lariues , ma paupière est -elle toujours desséchée? Cette impossibilité d'adoucir mon affliction par mes pleurs redoublait ma fièvre ; la tète me faisait un mal horrible.

Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était un sergent de la police de Vienne^ faisant auprès du commissaire la fonction de domestique, n n'était pas vieux ; mais il me présenta la boisson d'une main tremblante. Ce tremblement me rappela mon pauvre Schiller, mon cher Schiller, quand , le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui demandai impérieusement la cruche d'eau , et qu'il me VotSrit

Chose étrange ! ce souvenir, joint à bien d'autres ^ rompit la dureté de mon cœur, et mes larmes jaillirent.

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