‹ Mosaïque belgeChapitre 11 sur 16 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Quelques-uns seulement s'enquièrent du nom de l'auteur, et quand ce nom leur déplaît, ce qui arrive neuf lois sur dix , ils le criblent de coups d'épigrammes, ils entassent sur lui une montagne de ridicules , si bien qu'il faut une impartialité et une ténacité surhumaines pour déblayer tout cela , arriver jusqu'à l'écrivain ou à l'écrit , et voir enfin si l'on ne peut les regarder sans rire, et s'ils méritent réellement l'accoutrement burlesque dont on les a affublés.

C'est un mal et un grand mal ; mais il y en a beaucoup d'autres dans ce meilleur des mondes possibles ; assez causé sur celui-là , et résumons-nous.

Littérature nationale , non-sens.

Ecrivains nationaux , chose excellente et désirable.

Parce que, en appréciant les besoins nobles et délicats de l'intelligence , en travaillant par des efforts soutenus et unanimes à les satisfaire, une nation se civilise et s'honore plus encore que par la multiplicité et le perfectionnement des instruments de jouissance matérielle ; parce que les hommes de génie et de talent en tout genre sont les plus beaux fleurons à la couronne de la patrie , lors même qu'ils vivraient loin d'elle , ou qu'ils appartiendraient à une école étrangère. Grétry n'a guéres quitté la France et n'a fait que de la musique française ; Liège ne s'enorgueillit pas moins d'avoir

( ^xv )

donné le jour à Gretry. Rubens a passé sa vie à Anvers et appartient tout entier à l'école flamande; Cologne n'a pas oublié pour cela que Rubens est né dans ses murs. Celte opinion est peut-être un préjugé , et , pour ma part , je l'estime tel ; mais c'est un préjugé utile et respectable ; à plus forte raison faut-il que la patrie n'épargne rien pour conserver dans son sein ceux que, plus tard, elle sera fière d'avoir vu naître , honteuse peut-être d'avoir perdus tout vivants.

Que la Belgique favorise donc les littérateurs belges. C'est une requête qu'on peut lui présenter sans arrière-pensée , quand on n'est soi-même ni Belge, ni littérateur. Qu'elle leur permette derester hommes de lettres , proprement dit, exclusivement hommes de lettres , digne et honorable profession qui n'est discréditée que parceque, ici, elle ne mène à rien , et qu'ailleurs , ceux mêmes qui lui appartiennent ne l'ont que trop souvent dépréciée ou mal comprise. Abandonné , découragé , l'homme de lettres se jette dans une autre route, il devient professeur ou journaliste de métier, et dès lors , il est perdu. Professeur , il s'hébête dans les détails, s'allourdit dans les éléments , se rapetisse à éplucher des conjonctions ou à parfiler de la lexicologie ; journaliste , il ne sait plus qu'effleurer des sommités, repousser le raisonnable pour courir après le nouveau , grouper des masses d'idées inachevées

( ^xvi )

qu'il ne peut ni développer ni mûrir. L'espace lui manque pour le premier , le temps pour le second ; car l'idée doit toujours être prête à sortir toute armée de son cerveau , au coup de hache des circonstances ou du rédacteur en chef.

Pour favoriser les littérateurs belges , nous demandons :

Vu la suppression des lecteurs et censeursroyaux, des secrétaires des commandements , des pensionnés sur la cassette, sur le Moniteur, sur le journal des savants, etc., etc.;

Au gouvernement : une part modeste dans les libéralités du budget; le droit d'auteur sur les représentations théâtrales ; des fauteuils académiques et des décorations pour les amateurs ; des bibliothèques à conserver , quelques places enfin d'administration, à défaut d'autres, légères de travail, si elles le sont d'appointements , où l'écrivain puisse se former ou vieillir obscurément et à son aise, et qui d'ailleurs ne paieront jamais l'honneur qu'un nom distingué reverse sur la pairie ; tout cela distribué avec discernement, avec tact, avec impartialité.

Au public et à la presse : un intérêt un peu plus vif, une sympathie un peu plus chaude pour les productions indigènes; une critique vigilante , judicieuse et paternelle, qui ne néglige rien, qui encourage à propos , qui châtie môme avec amour ; et

Page 1