‹ Mosaïque belgeChapitre 12 sur 16 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

puis, m'est-il permis de le dire? qui ne vous rie pas toujours au uez. La facétie est chose bonne de soi, qui éclaircit le cerveau et désopile la rate , mais un peu de conscience et de sérieux ne fait pas de mal non plus.

Aux éditeurs : pas grand chose; ce sont de trop rudes logiciens. Nous comptons beaucoup pourtant sur ces grandes sociétés de librairie en commandite ou anonymes qui se multiplient comme les charbonnages et les hauts-fourneaux, et dans les coffres desquelles, au dire des spéculateurs, les millions coulent comme l'eau à la rivière. Nous espérons qu'elles auront assez la conscience de leur nature et de leur destination pour comprendre qu'elles ne sont pas seulement des entreprises commerciales , mais aussi des êtres moraux , qui doivent se faire pardonner par de grands services rendus à la nation et aux lettres, le tort qu'elles font, de l'avis de plusieurs, aux industries privées.

Après tout , avec du temps et de la patience , on trouve un éditeur comme on trouve autre chose ; frappez , et l'on vous ouvrira ; cela est si vrai qu'on m'a dit dernièrement, à moi qui vous parle :

a Écoutez, je me suis assez arrondi dans le débit delà lettremoulée, lesaffairesvontbien,et, tenez... j'édite votre manuscrit. C'est un bouillon que jeboirai très-probablement, mais au bout du compte , il

( XXVUI )

faut bien s'exécuter à son tour , et j'aime mieux le boire avec vous qu'avec un autre. »

II était franc au moins , l'éditeur , s'il n'était pas poli.

Donc, puisque mon éditeur consent à boire un bouillon, ce qui me reste à désirer, c'est, pour parler le jargon franco-flamand démon quartier, que le bouillon lui goûte et qu'il soit le premier à me demander une petite récidive.

Auquel cas, nous aurons un second volume pour ses étrennes de l'an prochain.

St-Josse-ten.Noodc, le 31 décembre 1830.

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Si vous voulez bien me le permettre , messeigneurs et demoiselles, je vous raconterai d'abord l'histoire véritable de Gil Lion de Trazegnies , non pas avec la vulgarité roturière ou le dévergondage fantastique si à la mode en l'an de grâce 18â6, mais comme la relatait , il y a quel-

que cent cinquante ans , un conteur qui sentait son bon lieu et son écrivain bien avisé. J'ai trop de prudhommie pour prétendre ôter ou ajouter quelque facette à ce diamant qui ne brille que des candeurs de la vérité ; j'en veux seulement tailler un plus petit sur le modèle , comme un peintre qui réduit aux dimensions du chevalet quelque grand tableau du vieux temps, en conservant dévotieusement le costume et les couleurs de l'original.

Il faut savoir que la maison de Trazegnies possède un manuscrit précieux, dont le marquis actuel m'a permis l'examen avec une obligeance singulière. La présente histoire y fut couchée sur vélin par un David Aubert ; mais cet Aubert ne paraît être que le scribe ; l'auteur, selon l'opinion des doctes, serait un seigneur de Villerval qui la composa sur l'ordre d'Antoine, enfant naturel de Philippe-le-Ron , duc de Bourgogne.

Je ne suis pas le premier qui ai vu ce manuscrit. Il fut montré dans le siècle dernier à un ami très intime des oncles de GilLion VIII, le marquis de Trazegnies d'alors. Cet ami, qui avait dans les veines du sang du grand Maréchal de Fabert , crut qu'il fallait ôter au manuscrit sa crasse gauloise et le mettre en français ; ce qu'il

fit; et un M. de Gerimont, parent dudit ami, publia en 1703 le canevas ainsi brodé. Or, son livre se faisant vieux et ne se trouvant plus guères dans le commerce , j'ai voulu que le présent récit en fût en quelque sorte l'épi tome. Que plaise à Dieu qu'il fasse oublier l'original, comme on le dit de Justin au regard de Trogus-Pompeîus !

Vous eussiez vu de belles fêtes et tournois , messeigneurs et demoiselles , vous eussiez noblement dansé, mangé le faisan, le chapon à haute graisse , le sanglier aux figues et au miel , et bu d'autant , si vous vous étiez trouvés , par aventure, vers l'an 1117, à Avesnes-le-Comte , aux confins du Hainaut , dans cette partie du Brabant que les Romains nommaient Romandie ; car vous ne pouviez manquer d'être conviés aux noces du vertueux , du beau , du vaillant Gil Lion I", marquis de Trazegnies, et de Mahaud ou Marie d'Ostrevant , petite -fille de Baudouin , comte de Hainaut , princesse d'une beauté incomparable ( car tout était incomparable dans ce temps-là , aujourd'hui , comme dit Byron , nous n'avons plus d'incomparable que ton huile, ô Macassar! ), élevée d'ailleurs à la royale, dans une profession ouverte de piété et dans une

situation infiniment éloignée du libertinage. Vous auriez sans doute suivi les jeunes mariés à Trazegnies , car c'était un paradis terrestre que Trazegnies. La rivière de Piéton lui donnait un cordon de cristal , et les forêts qui l'embrassaient de toutes parts sans l'étouffer, lui mettaient une couronne de verdure. Tout l'édifice , qu'il serait trop long de vous détailler par le menu , répondait merveilleusement à ces ornements naturels. Ce fut là qu'après les fêtes du mariage , les nouveaux époux demandaient à Dieu de bénir leur union , en leur donnant un héritier beau comme sa mère et fort comme son père ; mais pendant plusieurs mois , le ciel refusa l'entérinement de ces humbles et ferventes requêtes.

Un jour Mahaud était restée après le repas sur l'accoudoir d'une fenêtre de la salle qui faisait face au fossé du château , lorsqu'elle aperçut, au travers de l'eau très claire , une carpe mère nageant à la tête de ses carpeaux, qui bondissaient dans le doux élément et fesaient éclater l'argent de leurs écailles par divers mouvements de jeu et de joie qu'ils se donnaient. A. la vue de cette carpe qui semblait se targuer de sa fécondité et reprocher à sa maîtresse une stérilité malheii-

reuse, la marquise laissa couler des larraes de ses beaux yeux etpoussa un gros soupir. GilLion, le plus tendre des maris, l'entendit, accourut, et lui demanda d'où venait sa peine. Pour toute réponse , Mahaud lui montra du doigt la carpe et les carpeaux , et comme son mari avait infiniment de pénétration , il comprit à l'instant ce dont il s'agissait. Il descendit à la chapelle, se prosterna à deux genoux et promit à Dieu que , s'il lui plaisait bénir son mariage, il l'en remercierait par un pèlerinage à Jérusalem. Puis il remonta ; puis il soupa gaiment avec sa femme; puis, quelques quarante-deux jours s'étant passés , Mahaud eut des preuves sensibles de sa grossesse, et s'en déclara à son cher époux. L'allégresse fut extraordinaire à Trazegnies. Les tournois et festins recommencèrent. On applaudit généralement à la grossesse de la marquise, qui répondit d'un air nuptial qu'un arbre serait malheureux s'il était infructueux. La compagnie accueillit d'un éclat général ce bon mot sorti d'une bouche si modeste. Mais ce rire , tout ami qu'il était, fit rentrer la jeune princesse en ellemême, et elle s'aperçut de son impromptu, qui n'était désapprouvé d'ailleurs que de la seule délicatesse de sa modestie.

Au reste, le chaste vermillon qui lui peignit alors les joues ne dura guères ; le sang se retira du visage au secours du cœur affaibli , quand le seigneur Gil Lion déclara d'un ton sérieux qu'il partait pour le saint sépulcre. La pâmoison succéda au rire , et la syncope de la princesse brida les éclats des conviés. Les adieux furent ce qu'on peut penser. Le marquis donna à sa femme une bague de rubis qu'il portait au doigt, et ce dévot, accompagné de huit gentilshommes et de quatre valets, se mit en route. Le voilà en Champagne, en Bourgogne , en Lombardie , à Rome, où il se confessa au Pape , à Dasse en Chypre où il fit aignade (s'il avait lu la chanson de Béranger sur le vin de Chypre, il y eut fait autre chose), enfin à Jérusalem où il communia. Tout cela achevé, il se rembarqua à Jaffa pour revenir en Belgique, et se retrouva bientôt en vue de Chypre. Mahaud , réjouissez-vous , et criez : Trazegnies ! Mahaud, votre époux arrive vent en poupe, et vous venez précisément de mettre au jour deux beaux jumeaux , l'un nommé Jean et l'autre Gérard. Mais hélas! le seigneur Gil Lion ne devait pas être témoin des jeux de leur enfance ! tandis qu'ils sortent d'une prison de neuf mois , leur père entrait dans une autre.

Eu ce temps-là , il y avait guerre entre le soudan de Babylone et le roi de Chypre. Le soudan à la tête de sa flotte s'avançait contre l'ile, mais la tempête l'ayant porté au golfe de Satalie , il y avisa le navire chrétien qui avait jeté l'ancre au même lieu, et commanda à sa flotte de l'investir de toutes parts. La défense ne fut pas moins résolue que l'attaque furieuse. Le plus vaillant de la flotte barbare, qui faisait l'oflice d'amiral, vint fondre sur Gil Lion, mais ce robuste, qui l'attendait avec son épée à deux mains, lui en déchargea un si terrible coup que le turban et la tête tombèrent une toise en arrière du cou qui les portait. Enfin il fallut céder au nombre. Tout fut passé par le fil de l'épée, hormis Gil Lion que le Soudan voulut conserver en vie et qui fut porté dans son vaisseau en piteux état, jetant une œillade de regret vers Mahaud , vers le Hainaut , vers les cadavres de ses douze compagnons, et se recommandant à St. -Léonard, en qui il avait une dévotion singulière.

Ensuite, le soudan attaqua Chypre, mais il fut battu et s'en revint au grand Caire avec sa courte honte et son prisonnier. De là il se transporta à Babylone, sa capitale , qui était alors en Egypte (Malte-Brun prétend que tout cela a un peu

changé depuis). Le soudan avait une fille nommée Graciane, la plus fine perle de l'Orient, pure comme la lune et brillante comme le soleil. Elle avait refusé la main d'Isore, roi de Damas, et celui-ci pour se venger avait déclaré la guerre au père de Graciane.

Il prit envie au soudan , pour se disposer à guerroyer chaudement , d'écorcher tout vif son prisonnier. Le geôlier entra dans le cachot, et d'un air garbe commanda au seigneur Gil Lion de venir recevoir l'exécution de sa sentence. Gil Lion n'aimait pas la plaisanterie. Il déchargea sur la tempe du geôlier un coup de poing si rude qu'il lui fît sauter l'œil de la tète; saisissant ensuite le levier de son second, il l'en assomma; les autres gagnèrent aux pieds. On revint pourtant à la charge, et à l'aide de bancs et de bâtons qu'on lui jeta à travers les jambes, on finit par se rendre maître de sa personne.

On l'amena en présence du soudan qui ordonna d'en (jurc un but pour ses archers. Figurez-vous un Sébastien tout nu , de façon cejjendant que sa nudité ne blessait point la pudeur , tel étoit Gil Lion. Le soudan s'était placé au balcon avec sa fille , pour se repaître de la cruauté de ce spectacle. Et en ceci le musulman commit une haute

imprudence , car Gil Lion était le corps le mieux fait qu'il y eut chez les Belges. Je vous laisse à penser s'il parut un albâtre animé à des yeux qui n'avaient pas accoutumé de voir de ces blancheurs en Egyi)te. La jeune princesse avait d'ailleurs un penchant naturel pour le christianisme; elle se jeta donc aux pieds de son père, et lui représenta qu'à la veille d'une guerre , un tel homme pouvait être bon à autre chose qu'à servir de pelote à des flèches. Le soudan , qui , au fond de l'àrae , était assez de l'avis de sa fille , ne fut pas fâché d'avoir un prétexte pour s'en dédire honnêtement. Il fit reconduire son prisonnier au cachot , avec ordre néanmoins de ne lui rien donner que pain et eau. Mais le charitable pourvoyeur de l'univers qui envoie des mouches aux petits corbeaux , tandis qu'ils sont au nid, abandonnés de leur mère qui s'en est allée à la voirie, inspira à l'intendant de la prison , nommé Hertran . de lui donner en secret bon vin et bonne viande. C'était, comme Graciane , un de ces naturellement chrétiens dont Gil Lion avait consommé la conversion. Son quartier était contigu à la conciergerie et la conciergerie au palais.

Une nuit qu'il savourait les délices de la conversation chrétienne du chevalier belge , il

entendit frnpper légèrement à sa fenêtre et une voix l'appeler. Il reconnut le doux parler de la princesse Graciane. Semblable à la biche qui s'enfonce dans le bois, mais porte au flanc la flèche dont le chasseur l'a percée (comparaison éminemment classique dont il ne faut accuser que M. de Gérimont), Graciane portait au cœur une de celles qui étaient destinées au nouveau Sébastien. Elle dit à Hertran qu'elle venait à la faveur de la nuit traiter avec son prisonnier afin de l'attirer à l'Alcoran , mais celui-ci , qui était un homme d'esprit , s'aperçut, à la diversité des couleurs qui régnèrent presqu'en même temps sur le visage de la princesse , qu'elle n'était rien moins que convertisseuse. Introduite par lui auprès de Gil Lion, Graciane rompit aussitôt une partie des révérences de ce maître esclave , et tandis qu'il la remerciait de l'insolvable faveur de sa visite, pour se délivrer de l'embarras de prendre ou de demander des chaises , elle le conduisit sur un canapé , afin de pouvoir lui parler plus tête à tète. Le discret Hertran se tint près de la porte, par respect et par précaution. Que les plus timorés cependant ne se scandalisent point ; l'amour n'était ici qu'un accessoire, ie désir du salut restait le point capital . Jusqu'au

matin la néophyte goûta à longs traits l'explication des divins mystères , et Saint-Antoine ne se plaignit jamais si amoureusement de l'astre qui, sollicitant ses yeux , interrompait la douceur de son extase , que ne le fit Graciane de ce qu'il mettait fin à un discours plus ravissant pour elle que toutes les symphonies de la cour de Babylone.

Les choses en étaient là , quand Isore entra en Egypte , accompagné des rois d'Antioche , de Tarse et d'Oliferne ; il marcha droit à la capitale. Le Soudan s'avança contre lui ; mais après des miracles de valeur, il fut vaincu et fait prisonnier. Babylone devint alors une vraie Babylone, c'est-à-dire , une confusion épouvantable. Tsore envoya dix bassas pour demander la main de Graciane en échange de la liberté de son père , et l'on ne sait ce qui serait advenu, si la jeune princesse, témoin du combat (car elle était aussi brave que Scmiramis , son ancêtre comme chacun sait) , ne s'était adressée à Gil Lion. Quand il s'agissait de coups de lance et d'épée, celui-ci se trouvait dans son élément. Suivi d'Hertran , dont il avait fait son écuyer, il prend les secondes armes du Soudan, contrefait sa voix , ramène les Babyloniens à la charge , fait un terrible carnage

des Damasois et pénètre jusqu'à la tente royale, où Isore . ne s'attendant à rien moins , festinait et se gaudissait avec sept rois et dix amiraux en présence du soudan captif attaché à un poteau. Gil Lion entre l'arme au poing, et de sept revers de cimeterre fend la tète à Isore , à deux rois et à quatre amiraux. Le roi de Tarse, maréchal de camp d'Isore, et l'amiral d'Orbrie purent seuls se sauver en gagnant le INil , et de là Damiette.

Le Soudan stupéfait d'une révolution si inespérée, s'imagina que Mahomet lui-même était venu du ciel à son aide , et , pour le remercier dignement , promit de lui sacrifier un certain chrétien qu'il tenait dans sa conciergerie. Au jour fixé, il se fit amener son prisonnier. Gil Lion parut devant lui visière baissée et vêtu des habits qu'il portait au jour de la bataille. Un coup de foudre n'aurait pas plus surpris le soudan que ce spectacle inopiné. " Ah ! s'écria-t-il , en A'oyant le héros, voilà mon cher libérateur! c'est cette main qui me délia , c'est cette main qui fit nager dans le sang la tcnle et le camp d'Isore. » Et làdessus, il se prosterne avec toute sa cour. Gracianeet Hertran, qui savaient le mystère, durent se retourner pour donner la liberté à quelques éclats de rire étouffes. Tout fut découvert. Le

Soudan délivra Gil Lion à condition qu'il ne quitterait la cour d'Egypte qu'avec sa permission. Et bien lui en prit, car Gil Lion lui rendit de signalés services pendant vingt-cinqans qu'il resta à Babylone.

Raconter toutes les prouesses de ce brave durant ces vingt cinq années serait écrire une Iliade entière. Pour venger Isore. l'amiral d'Orbrie était venu attaquer le Soudan. Gil Lion lui coupe la tête, l'attache au pommeau de sa selle et court la jeter aux pieds de Graciaue. (C'était une façon de cadeau que les amants de ce temps offraient volontiers a leurs maitresses). Le vainqueur fut récompensé par le titre de lieutenant -général de l'empire. Hertran devint son guidon général.

Ce n'est pas tout; l'amiral avait un parent, c'était Fabur, roi de Maurienne ; celui-ci entre en jalousie contre le soudan , il attire dans son entreprise le roi de Fez, qui lui était cousin, et le roi Corsabrin de Vancloze , tous grands rois dont nous n'avons jamais entendu parler, parce que notre siècle est fort oublieux et fort ignorant , mais qui n'en vivent pas moins dans des annales authentiques. Qui connait aujourd'hui le fameux coup d'épée par lequel le roi Babylonien fendit la tête de Corsabrin jusqu'aux dents? Qui sait que

le chevalier belge , se trouvant engage dans la mêlée , sans cheval, et n'ayant pour toute arme que ses poings, en joua si furieusement qu'il les rapporta du combat tout enflés et tout ensanglantés? Que le lendemain il se laissa emporter par son ardeur, poursuivit les Mauresques jusque sur leurs bâtiments , mais que ceux-ci, tout vaincus , coupèrent les cables, l'enmienèrent prisonnier, le déposèrent en la conciergerie de Tripoli et décidèrent que l'on en ferait un sacrifice à Mahomet le jour de la St.-Jean , la grande fête du prophète? Qui sait que dans cette mémorable bataille , le traître Amaury fut tué par un robuste oarrasin. Vous ignorez sans doute, messeigneurs et demoiselles , ce que c'est que le traître Amaury. En effet , je n'avais pas songé à vous en parler, et pourtant Amaury est un des nœuds de notre histoire.

Vous n'avez pas oublié la princesse Mahaud et ses deuxjumeauv, que la fabuleuse antiquité aurait voulu placer au zodiaque. Vous avez tremblé pour elle, quand , au clair de la lune , entre le palais et la prison de Babylone , s'est dessinée à vos yeux la pieuse, gracieuse et amoureuse figure de Graciane. Revenez maintenant à Trazegnies et vous y retrouverez Mahaud qui , au bout do

qontorze ans, attend encore des nouvelles de son époux. Un jour le eonite et la comtesse de Hainaut lui rendirent visite , accompagnés de toute leur cour, et entre autres d'un jeune seigneur des Maires, noramé Amaury. Le bœuf, le chasseur et le ruisseau entrent dans la même prairie à divers desseins, le bœuf pour y paitre, le chasseur pour y chercher le gibier, le ruisseau pour l'arroser. Or, si les souverains entrèrent à Trazegnies en ruisseaux bienfaisants , Amaury y vint en vrai chasseur; il cherchait Mahaud, il la vit, il fut pris par les yeux, et, papillon téméraire, il se brûla à la flamme de ce cierge innocent. La proposition d'une alliance nouvelle , excusable après le silence si profond de Gil Lion durant tant d'années , fut mal accueillie par Mahaud ; sa réponse ne fut pas de ces éclatantes qui se jettent à cent lieues d'un endroit d'où la noce prochaine fait bien voir qu'elles n'étaient guères éloignées , mais elle eut une modestie si ferme qu'on sentait que sa bouche n'était que l'écho de son cœur. Elle demanda à son père d'envoyer en Syrie quelque charitable cavalier s'enquérir de son époux. Amaury s'ofiFrit à entreprendre ce voyage et fut accepté. Arrivé à Nazareth , il y trouva un pèlerin normand qui le mit

sur les traces de Gil Lion. Il passa les déserts avec des marchands qui allaient à Babylone par Daluiette. (C'était la route ia plus courte du temps que Babylone était en Egypte). A Damiette, il rencontra le Soudan dans une de ses promenades sur le Nil, et celui-ci l'adressa à son lieutenantgénéral. Amaury se voyant tète à tète avec le capitaine chrétien, lui dit qu'il avait été banni de France à cause d'un duel ou il avait tué son ennemi, et qu'il s'était d'abord réfugié auprès des comtes de Hainaut. A ce mot, Gil Lion s'enquit ardemment s'il n'avait pas ouï ])arler d'une terre qui confine le Brabant , le Kamurois et le Hainaut, nommée Trazegnies, » Oui, vraiment, répondit le chevalier félon, j'en ai ouï parler; une princesse nommée Mahaud d'Ostrevant, qui en avait épousé le seigneur, est morte de chagrin de l'absence de son mari, au grand déplaisir de tout le monde, qui lui poitait beaucoup de compassion. »

Ce couj) de foudre fit tomber de son haut une âme que mille combattants n'avaient pu abattre. Graciane qui survint accrut son embarras. II était rêvant dans un coin : son mouchoir et la négligence de son port , d'ailleurs si majestueux , témoignaient de sa tristesse. Il essaya de reprendre

sa sérénité ordinaire à l'arrivée de la jeune princesse , mais elle . qui se connaissait parfaitement en passions humaines, découvrit cette contenance d'improviste. Elle le pria de ne pas lui refuser une ouverture qui le consolerait. Quand elle apprit à la fois l'existence et la mort d'une rivale, elle se trouva partagée entre l'étonnement, la tristesse et la joie. Elle montra la sympathie d'un cœur touché, elle s'érigea en consolatrice chrétienne. Et puis un secret espoir traversait aussi sa pensée en donnant un peu de vermillon à son visage. Survint alors l'attaque du roi Fabur, la punition d'Amaury et l'emprisonnement de notre héros, comme il a été dit précédemment. Celui-ci, il est vrai, fut délivré plus tard par l'adresse d'Hertran , qui devenu, à force de ruses, concierge de Fabur, ramena son catéchiste à Alexandrie; mais Graciane resta captive d'amour.

Cependant Jean et Gérard, les jumeaux de Trazegnies, se distinguaient par de vigoureux coups de lance et d'épée dans les tournois de Hainaut et de Namur. Ils ignoraient toujours la destinée de Gil Lion, mais Dieu qui prend plaisir à nous découvrir les plus éclatantes vérités dans les ténèbres , voulut leur présenter une figure

de ce qui était en réalité. Le seigneur Jean fit un songe. Il voyait son père dans une cage de fer, prenant néanmoins son divertissement avec une tourterelle qui se délectait à voltiger autour de cette prison et à se livrer au prisonnier. A son réveil, il ressentit ce qu'on expérimente après des songes mystérieux et qui sont plus que des fantômes. Il conjmuniqua son dessein à Gérard, et tous deux, ayant obtenu de la marquise la permission du voyage d'outre-mer, partirent en quête de leur père.

Arrivés en Chypre , ils contribuèrent par leur miraculeuse bravoure, qui ne le cédait qu'à celle de Gil Lion , à défendre le roi de cette île, auquel Bruyiant , roi d'Esclavonie, taillait alors de grandes afiaires. Ce roi avait des prétentions anciennes sur Chypre , et n'en ayant pu avoir raison par le droit canon, il avait fait résolution de la tirer par la force des armes. Il assiégea donc Nicosie en Chypre, avec 200,000 combattants; mais le cypriot, aidé des deux belges, le battit si complètement qu'aucun de ses esclavonsne revit l'Esclavonie. Malheureusement, le navire qui portait nos héros tomba , à leur départ, entre les mains de deux pirates, l'un esclavon , l'autre mauresque. Tout l'équipage fut mis

aux fers. Jean fut conduit à Tripoli, précisément dans la prison d'où sortait Gil Lion , et Gérard à Raguse.

Ici, messeigneurs et demoiselles, quoique je m'abstienne de réflexions dans l'exposé succinct de cette authentique histoire , je ne puis m'empêcher de vous faire observer la singulière véracité de notre auteur, qui préfère tomber dans le monotone plutôt que de s'écarter du vrai , et peu soucieux de nos poétiques de convention , quand il s'agit de réalités, n'hésite pas à nous donner dans les aventures de Gérard la seconde édition de celles de Gil-Lion ! Il s'agit encore ici de sacrifier le prisonnier à Mahomet et de l'écorcher vif en l'honneur et gloire du prophète ; l'amour sauve le fils comme il a sauvé le père ; nous retrouvons Graciane sous les traits de Natalie , sœur du roi des Esclavons ; nous la voyons accompagnée aussi d'un esclave chrétien, d'un second Hertran , pénétrer dans le cachot de Gérard , comme l'aurore dans les ténèbres , et nous envions de nouveau les chastes délices d'entretiens nocturnes qui se prolongent jusqu'au crépuscule du jour. Le dénouement est de part et d'autre une variation du même thème. Lucion , le premier maître d'hôtel du roi des

Esclavons, prétend à la main de Natalie, et il est repoussé par elle, comme Isore par Graciane ; mais Isore s'était vengé en roi , Lucion se vengea en cuisinier. Il pratique le plus mortel des poisons parmi ses ongles et le fait glisser dans le plat qu'il savait être l'inclination du jeune roi. En effet le roi ne le vit pas plutôt à table qu'il se jeta dessus. Mais il fut bien étonné de sentir jaillir de son doigt le chaton de la bague qu'il portait; c'était une pierrerie naturellement ennemie du poison. Il donne oi'dre qu'on jette à un lévrier qui était dans la salle tout le plat suspect. La bète le dévore , mais elle en crève du moment que le venin put se communiquer à son sang. Làdessus, merveilleuse alarme de toute la cour. Lucion accusa Natalie, et ce calomniateur pallia si bien son fait, que le roi (qui d'ailleurs aimait tendrement sa sœur ) donna dans la crédulité. Il commanda que cette sœur chérie fût brûlée vive, si elle ne trouvait un champion de son innocence endéans quarante jours ( tableau précieux des habitudes, des crimes et des préjugés du moyen-âge que je recommande aux panégyristes du bon vieux temps ). Vous pouvez bien supposer que Gérard se présenta. Le combat fut long, mais enfin le belge, saisissant un

instant où il avait la jambe de son ennemi en belle mire, la lui trancba d'un puissant coup d'estraraaçon ; puis il lui coupa le bras, et enfin le pauvre raaitre d'hôtel ainsi tronqué fut trainé sur une claie jusqu'à ce que mort s'ensuivit.

Or, Gil Lion s'était trouvé à peii près dans le même cas. Le roi de Babylone, peut-être pour rendre plus rares les rendez-vous de sa fille et du héros . avait fait présent à ce dernier d'une maison de campagne à deux lieues de la ville ; mais l'amour a du génie du cordier qui augmente ses liens à proportion qu'il s'éloigne de son rouet. Graciane n'en fut pas moins assidue. Un puissant prince de la cour d'Egypte , nommé Haldin, qui l'aimait, l'accusa alors d'amours clandestines avec Gil Lion. Celui-ci autorisa Hertran à se porter pour champion de Graciane : Haldin fut tué et son corps pendu par les épaules aux fourches patibulaires. En vain Mombrand, parent d'Haldin , veut venger sa mort en attaquant le Soudan d'Egypte , il ne ramena que 600 hommes de 100,000 qu'il avait comptés en faisant sa descente. Cette victoire détermina enfin le père de Graciane. Il déclara Gil Lion son héritier universel après sa mort, et lui permit d'épouser sa fille. Gil Lion , alors dans sa quaran-

tième année , baptisa Graciane de ses propres mains , manque de prêtre , et l'épousa ensuite selon la manière des chrétiens. La chose arriva fort à propos; un peu pîus tard, il était trop tard. Le ciel permit à Gil Lion d'être bigame en tout bien et tout honneur. Ses enfants devaient bientôt lui déA'oiler la vérité.

Après bien des aventures merveilleuses , les deux frères Jean et Gérard se trouvaient réunis à la cour de Tripoli , et le roi de Tripoli allait marcher contre Babylone à la tète de 330,000 combattants; c'était une bagatelle pour ce temps, si l'on songe surtout que le tripolin avait pour lui les très- illustres et très-puissants princes de Fez, de Tunis, de Tremasera, de Bousne, de Grenade et de Belsamin. D'autre part , les alliés du Soudan d'Egypte n'étaient pas à mépriser. Ce n'était rien moins que le roi Sanseron , qui avait pour bannière la hure de sanglier surchanq) d'or; le roi des Mèdes avec un étendard de deux serpents sur un champ d'argent ; le roi d'Antioche à l'enseigne d'or et d'argent ; enfin le roi de Perse sous le guidon à trois corbeaux sur champ d'azur. Ce fut un jeudi matin que le signal étant donné des deux côtés, les archers commencèrent la bataille. Pourquoi vous dire que l(>s Babyloniens

triomphèrent de cette armée redoutable qui semblait vouloir engloutir tout le monde? Vous le saviez d'avance. La victoire, qui était une des plus signalées que Gil Lion ait jamais remportées , le mit dans les transports où l'on voit les victorieux après une glorieuse journée. Mais ce qui lui donna une joie toute distinguée, ce fut la conquête de deux chevaliers qu'il avait remarqués dans le combat :il avait vu ses armes, deux bandes d'or au fond d'azur, sur le bouclier de ces deux vaillants capitaines qui faisaient toute la gloire de la parLie adverse ; il les avait entendus crier : Trazegnies! et son sang s'était remué par toutes ses veines. Aussi, de retour à Babylone , il ne fait qu'effleurer les caresses de sa chère Graciane, qui était la sage Pallas de ce Mars invincible, et il songe à voir les deux prisonniers chrétiens. A peine se furent-ils découverts à lui qu'il leur dit d'un air extatique, ce que Joseph dit autrefois à ses frères : « Mes chers enfants , ne cherchez plus, voici votre père. » Les deux jeunes gens s'attachèrent affectueusement à ses genoux. Jean remit à son père la bague de rubis que le seigneur Gil Lion avait laissée à sa femme en entreprenant son pèlerinage; les larmes et les accolades redoublèrent alors j mais

bientôt l'amour , qui avait fait un torrent d'eflfusion, se calma et s'élargit comme dans une agréable prairie pour donner à la jouissance la tranquillité qui lui est nécessaire.

Cependant le cœur de Gil Lion n'était pas si bien dilaté par la joie qu'il ne fût rétréci par l'embarrassante pensée que, Mahaud vivant encore , il ne lui était pas permis de fausser la foi jurée. Heureusement Graciane avait l'âme belle et aisée, elle s'aperçut des entraves de Gil Lion , et pour trancher le nœud gordien : « Prince , dit-elle , je vous aime , et par conséquent j'aime tout ce que vous aimez et tout ce que vous avez aimé. J'aime la princesse d'Ostrevant , j'aime le cher et double fruit de sa bénédiction , et pour couronner mon amour, je descends volontairement de votre alcôve. J'irai à Trazegnies pour féliciter la dame sur son bonheur, et singulièrement de ce qu'elle va avoir Graciane, la fille du Soudan de Babylone,non en qualité de rivale ou de collègue , mais en qualité de très-humble servante.;' Elle ajouta beaucoup d'autres choses dans Icmême sens. Les larmes ne sont pas ordinaires aux héros , ce furent elles néanmoins qui répondirent à un langage supérieur à toute repartie.

Quelque temps après , le soudan donna à Gil

Lion licence de partir, à condition que, s'il survenait quelque guerre , il repasserait incessamment la mer pour se mettre à la tête de ses armées. Gil Lion en fit solennellement le serment, puis il se mit en route avec Graciane , Hertran et ses deux fils. On fit dévotion à Bethléem, à Jérusalem , à Nazareth, où l'amhassadeur archangeavait donné 'e commencement au mystère incompréhensible. On passade là en Chypre, àNaples, à Rome, où lepapebaptisa Graciane etoù mourut Hertran. Enfin on approcha de Namur. Là Gil Lion dépêcha à la dame son épouse un gentilhomme , sage avant-coureur , pour ne pas l'exposer aux inconvénients quelquefois mortels des nouvelles surprenantes et prodigieuses. Ce prudent disposa insensiblement la dame deTrazegnies, lui dit avoir vu son mari et ses enfants , et tandis qu'elle lui faisait la meilleure chère du monde pour lui sucer quelque chose de plus distingué, il la payait tantôt d'un silence tout nu, tantôt d'une demiparole, tantôt d'un sourire. Enfin donnant la dernière couche à cette peinture dont les délicatesses exigeaient tous ces ménagements, il annonça l'arrivée positive des trois chers objets. Les bornes de l'esprit et de la plume de M. de Gérimont , comme il le dit lui-même avec une

précieuse modestie , l'ont obligé à envelopper l'entrevue la plus embarrassée et la plus embrasée qu'il y aura peut-être jamais , d'un nuage qui s'étendit sur cette île fameuse queforraela rivière de Piéton , et dont Trazegnies est le centre. J'ai à cœur de l'imiter, et pour couper court, je vous dirai , raesseigneurs et demoiselles, qu'après les fêtes et réjouissances dont on célébra le retour de Gil Lion, les deux dames promirent à Dieu un célibat éternel , et que Gil Lion résolut de se cloitrer à leur exemple. Graciane et Mahaud se retirèrent à l'Olive , près de Marimont en Hainaut, sainte maison fondée par les seigneurs de Trazegnies, où demeuraient alors sept demoiselles de Moustier , très-noble et très-ancien collège de chanoinesses sur la Sambre , comté de Naraur, qui y avaient pris l'iiabit et la règle de Citcaux sous la conduite d'un saint solitaire nommé Guillaume. Gil Lion se transporta à l'abbaye de Cambron , qui reconnaissait auss^ la maison de Trazegnies pour sa fondatrice , à telles enseignes qu'elle n'a jamais manqué pendant 600 ans de faire au marquis une reconnaissance de 500 barcngs frais et d'autant de saurets. ( La brutalité révolutionnaire a supprimé les harengs avec le» moines. Mais les moines pour-

ront bien reparaître à Cambron avant que les harengs reviennent à Trazegnies). Au bout d'un an , Graciane qui était mûre pour le ciel , tomba malade et mourut. La dame de Trazegnies, qui l'aimait plus que ses propres yeux et qui ne pouvait se passer d'elle une seule heure, en succomba d'affliction deux jours après. La même tombe les enserra. Gil Lion les pleurait déjà depuis vingt ans , lorsqu'un jour qu'il promenait ses douces pensées en songeant à ses chastes tourterelles, il fut tiré de sa rêverie par un envoyé de Babylone qui , lui baisant la main et le bout de la robe , lui remit une lettre du soudan. Celui-ci rappelait ses promesses en lui annonçant qu'il était attaqué par quatorze rois portant couronne, vingt-deux amiraux et trois cent cinquante mille hommes ; c'était le roi de Tripoli qui voulait venger d'un seul coup tous ses affronts passés. Gil Lion, après avoir répandu son cœur devant le père des lumières . manda la nouvelle à la cour de 3Ions, qui en fut merveilleusement surprise et entreprise. Le seigneur Jean en gémit, mais non pas son frère Gérard. Ce jeune brillant qui ne respirait que la guerre , se glissa d'un air épanoui au milieu de la noblesse hainuière . appelant tout le monde aux armes.

Soixante chevaliers se présentèrent. On distinguait parmi eux les noms de Chimay, de Condé , de Ligne , d'Havre , de la Haraaide , de Bossut , de Gavre , de Robersaert , de Roisin , de Lalaing et de bien d'autres. II fut donc décidé que Gérard suivrait son père , et que Jean demeurerait au Hainaut pour veiller à ses intérèfs. Ce partage fut un coup de poignard au sein de Jean, comme ce fut un petit empire dans celui de Gérard. Les chevaliers se mirent en route en passant par Venise où ils avaient leurs lettres de change.

Le Soudan resserré dans Babylone allait faire une sortie en désespoir de cause , lorsqu'il s'aperçut d'une grandissime poussière qui s'élevait vers le désert de l'Egypte , et bientôt il eut en sa présence toute une compagnie de braves dont un seul méritait toutes les admirations de ses yeux et de son esprit. Gil Lion se trouva le lendemain à la tête de cent trente-six mille combattants outre les anciens alliés du soudan , que nous connaissons déjà. Il avait sous ses ordres Soliman , roi d'Arabie , Corbaran de Felice , Arable, bassa d'Acre, et le roi d'Ircanie. Jamais notre héros n'avait si vaillamment combattu. Cinq rois et six bassas lui passèrent par les mains, entre autres le roi de Gibraltar, qui étaitaux Afri-

cains ce que Goliath avait été aux Philistins , et qui. armé d'une horrible massue , faisait de grands éclaircissements dans les escadrons de Babylone. La complète défaite qu'essuyèrent les Africains fut une épouvantable boucherie ; mais tandis que cette victoire était portée au long et au large sur les ailes de la renommée , qui n'eut presque pas assez de trompettes pour la préconiser par tout l'univers , Gil Lion avait été obligé à prendre le lit au grand-Caire , par suite d'une blessure reçue au côté. L'art n'épargna aucun de ses remèdes, mais il trouva que le malade était incurable. En eflFet, ce grand homme , entouré de la noblesse belgique. expira doucement pour aller jouir de la couronne que le juste rémunérateur prépare à ses fidèles ; le corps fut embaumé et enterré solennellement à Babylone dans l'église des religieux que le soudan y tolérait. Gérard fit enfermer le noble et invincible cœur dans un étui de fin or rempli d'aromates , et il le porta lui-même à l'Olive , où , selon ses derniers ordres, il fut placé entre les deux illustres et saintes volontaires. Là, les dames célébrèrent les obsèques du héros , puis chantèrent le TeDeum en actions de grâce. Je mêlerai ma voix aux leurs, et je vous exhorte à en faire autant que moi , messeigneurs

et demoiselles , en signe de réjouissance d'avoir mis à fin cette authentique et mémorable histoire. Vous pourriez croire qu'il y a en elle quelque chose de roman ; pour moi , je conclurais de sa fable même la vérité de cette vaillance héroïque , puisque les fables les plus hardies ne se licencient jamais de se fonder sur un fantôme , et qu'elles ont presque toujours , pour appuyer leurs aventures agréables , un véritable héros ; tels sont Charlemagne , Bayard, Pierre de Provence , etc. Il n'est nullement présomptif que le fils et le fils très-airaé du duc de Bourgogne aurait voulu prendre la peine de faire décrire , sur un beau vélin et aussi poliment qu'il l'est, un conte purement fabuleux , avec miniatures , vignettes, lettres travaillées si délicatement et en or si justement appliqué. Philippe-le-Bon était un esprit trop éloigné de la bagatelle , trop ennemi de la dépense inutile et trop amateur de la vérité, pour s'être servi d'une fable fabriquée à de si gros frais. Je tairai bien d'autres preuves irréfragables de rauthcnticité de cette histoire, et je finis par celle qui a frappé l'esprit émineraracnt sagace du dit M. de Gérimont. Je rac suis transporté à l'Olive , dit-il , et j'ai vu un verd éternel sur l'endroit des tombes de ces trois àmcs

héroïques ; les religieuses , qxii ne sont nullement crédules, croient que cette verdure inefifaçable est mystérieuse.

Vous concevez qu'il n'y a rien à répondre à un argument si péremptoire. Croyez-donc, raesseigneurs et demoiselles, à la merveilleuse histoire de Gil Lion de Trazegnies, soldat à la solde de Mahomet et pourtant toujours fidèle au drapeau de J.-C, bon capitaine et pourtant bon moine , qui eut une maîtresse et pourtant ne faussa pas la foi conjugale, enfin qui eût deux femmes et pourtant ne fut pas bigame.

KOTE.

M. le marquis de Tiazegnies , si excellent liomme, si véritablement libéral avec tant de bonnes raisons pour ne pas l'être, a eu la complaisance de mettre à ma disposition le manuscrit de famille qui renferme les merveilleuses aventures de Gil Lion. Ce manuscrit forme un volume in-folio trèslisiblement écrit sur vélin. Il se distingue surtout par les jolies vignettes-miniatures dont il est orné. Ces vignettes sont au nombre de neuf, la plupart divisées en trois ou quatre compartiments. Précieuses sous le rapport historique par la vérité des costumes , elle ne sont pas indifférentes comme monument d'art; les étoffes , les figures , les mains surtout sont touchées avec une délicatesse et un fini extrêmes.

Voici ce qu'elle représentent.

jre Vignette, quiscrtde frontispice, quatre compartiments : tombeau de Gil Lion à l'Olive ; la statue du héros est couchée les mains jointes entre celles de ses deux femmes; cabinet où l'auteur, probablement M. de Villerval, écrit l'histoire de Gil Lion; cérémonie du mariage de Gil Lion; anecdote de la carpe et des carpeaux.

26 Vignette , trois compartiments : guerre du soudan d'Egypte contre le roi Isore.

5<= Vignette : bataille entre Gil Lion et l'amiral d'Orbrie.

4^ Vignette, deux compartiments : mort d'Orbrie ; lia tête présentée à Gracione.

5* Vignette, quatre compartiments : exploits de Jean et de Gérard , fils de Gil Lion.

6e Vignette, quatre compartiments : les deux jumeaux délivrent le connétable de Chypre fait prisonnier par le roi des Esclavons.

7^ Vignette, deux compartiments : bataille devant Nicosie ; prise des jumeaux par les pirates.

8^ Vignette , quatre compartiments : duel entre Gérard et le maître d'hôtel Lucion ; supplice et mort de Lucion.

!)e Vignette . quatre compartiments : combat dans lequel les deux frères s'attaquèrent l'un l'autre sans se connaître; heureuse issue de ce combat.

A la dernière page du manuscrit , on lit les noms du scribe et de l'auteur du récit, la devise de ce dernier et celle de la maison de Bourgogne . le tout dans l'ordre suivant ,

Signé

David Aubert

mauu propria.

Nul ne s'y frotte

ob. de Bourg. "<=

Nul ne l'aproche

de Bourg. "6

Tecum habita . Villerval.

Ce manuscrit a dû être terminé en 1458. J'ai tremblé pour lui pendant le brutal et honteux pillage de 1834. Heureusement qu'il fut alors sauvé par un de nos représentants les plus éclairés et les plus éloquents et rendu à son

véritable pi'opriélaiie. Vincluint, dans les annales de lluinaut , et Antoine le Waille , dans celle de l'abbaye de Cambron, rapportent les faits essentiels de Thistoire.deGil Lion. Cettehistoire écrite en latin se conservait au commencement du siècle passé chez les Chartreux de Bruxelles. C'est en 1705 quefutpubliéàBruxelleslepelitvol.in-lSdeM.deGërimonf. Aubert Mirœus, t. I ', p. 576, rapporte la tradition du double mariage de Gil Lion et ajoute : communcm utriusqtie ponjugis luinulum marmoreum aliquando vidimus iti cœnobïo Olive. Un vieillard de 74 ans attaché à l'établissement de Marimont m'a dit aussi qu'il se rappelait fort bien avoir vu le tombeau de Gil Lion et de ses deux femmes , dans l'église de l'abbaye de l'Olive. Cette abbaye a été démolie quelques années après l'occupation de la Belgique par la France; les matériaux ont été vendus, etaujourd'lmi il n'en reste plus la moindre trace. Le terrain sur lequel elleétait bâtie fait maintenant partie du bel établissement de Marimont, connu sous le nom de charbonnagej.de Marimont, l'Olive et Chaud'Buisson, près de Seneffe, si cétèbro par la victoire du grand Condé.

M. 0. L. B. WolfTa imprimé une histoire àc Gilion de Trasignies d'après un manuscrit rare de la bibliothèque d'Iena,à la fin du volume intitulé : Altfranzocsische volkslieder, collection de vieilles chansons populaires françaises ^ publiées avec des notes grammaticales et explicatives à Leipzig , 1831, Flcischer. Ni l'auteur, ni le copiste du manuscrit d'Iena ne sontconnus, mais il est orne des armoiries et du chiffre de son possesseur, Philippe de Cleve. Il se termine par ces mots : Et cy fine la vraie histoire du prou Gilion de Trasignycs , duquel qui plus au vrai en rouldras avoir ai voisc en l'abbaye de l'Olive, où son cuer

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