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ijtstz entre lestumbes du ses deux femmes, ausqitelz Dieu facemercy. Amen.
MM. Serrure et Voisin ont donné à la suite du Lirrc de Baudouin, publié par eus en 1830, un fragment de V Histoire de Gil Lion de Trasigntjes et de dame Marie sa femme , d'après le manuscrit de la bibliothèque d'Iena. Ce fragment comprend l'introduction, le sommaire de tous les chapitres et le dernier chapitre toutenlier. Les savants éditeurs disent à la fin de leur préface : « nous ne connaissions jusqu'ici que le titre de l'histoire véritable de Gii Lion de Trasignies, Bruxelles , 1703 , in- 12. Ce livre est devenu si rare, même dans nos provinces, que nous n'avons pu nous en procurer un exemplaire. » J'ai été plus heureux que ces messieurs, et c'est sur l'exemplaire en ma possession que j'ai publié celte première chronique.
Une jlradilion semblable à l'histoire de Gil Lion existe dans plusieurs pays de l'Allemagne. On parle au 15<= siècle d'un comte de Gleichem , auquel le pape accorda la permission d'épouser deux femmes, dont l'unelui avait sauvé la vie en Orient. Je ne sais s'il existe encore à Luxembourg un monument en airain que l'on y voyait à la fin du siècle dernier et qui avait été élevé en l'honneur du comte de Mansfeld , gouverneur de la province, à qui pareille aventure était arrivée. Plusieurs poètes ont traité ce sujet sous diverses formes, cntr' autres Goethe . dans son dianie de Stella.
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COMMENT JEATÎHE DE CONSTANTINOPLE ÏOMDA l' ABBAYE I)K MABQUETTE.
En sortant de Lille par la porte St. -André , vous êtes sur la route d'Ipres. A l'exception du premier lundi de chaque mois , jour du marché ftux bestiaux et de la seconde semaine de Carême, époque de la grande foire d'Ipres , cette route
est singulièrement calme et silencieuse. A peine y avez-vous fait un quart de lieue, que vous rencontrez un embranchement où trois chemins viennent se croiser. Si rien ne vous presse , prenez celui de gauche, bientôt vous vous trouverez devant une porte , dont la grandeur et la beauté annoncent quelque domaine seigneurial ou quelque abbaye du moyen-âge. Rien cependant ne donne à ce fragment d'architecture un caractère d'antiquité qui permette d'en faire remonter la construction au-delà de soixante à quatre vingts ans. La statue même qui le décore rappelle le faire de la révolution française. Suivez l'avenue qui se prolonge devant vous. A droite est une haie , puis un long mur, au milieu duquel une grille ouvre sur un vaste pâturage entièrement clos; à gauche, sont des prairies destinées au blanchiment des toiles et baignées par la partie canalisée de la petite rivière de Deule. Arrêtezvous ici. Comme tout ce paysage est frais, posé, harmonieux ! Ne diriez-vous pas d'une de ces petites toiles de notre Verboekhovcn que le catalogue intitule repos ou soleil couchant. D'un côté, ce sont de grandes vaches flamandes, couchées sur les genoux, ou debout , immobiles, au regard vague et méditatif, se détachant sur un
ciel d'un bleu pur, mais un peu cru , qui n'a pas l'éclat chaud et éblouissant du midi , mais qui fatigue moins à contempler; de l'autre, à perte de vue , des prairies coupées, comme le dos d'un zèbre , par de longues bandes alternatives de toile blanche et de verd gazon ; cà et là, quelque forte fille des champs, de ces femmes à la Rubens , hautes en couleur, aux jambes masculines , aux mamelles puissantes , qui se baissent pour étendre ou pour relever les toiles. Partout d'ailleurs le calme, la sécurité, l'aisance. Aucun bruit. Le vent lui-même n'ayant ni chevelure d'arbre à secouer, ni montagne dont il puisse fouetter les flancs dans sa course , semble forcé de se conformer au silence universel à peine interrompu, de loin en loin, par les graves meuglements des bœufs. Seulement , comme tout ce pays est plat et peu boisé, par intervalles, les sons mourants des cloches de Lille , les derniers retentissements de l'exercice à feu viennent expirer à vos oreilles, et vous rappeler que, tandis que vous contemplez tranquillement ici la riche et féconde alliance de la nature divine et de l'industrie humaine , là bas , bien loin, il y a des hommes qui meurent et d'autres qui appren- ■ent à tuer les survivants.
Mais quand vous étudiez de près les accidents et surtout les fabriques qui varient le paysage , alors vous êtes frappé de certains contrastes qui échappent au premier coup-dœil , et le pêlemêle de l'ancien et du moderne vous dit assez que, sur ce théâtre , la décoration a dû changer avec le temps , comme les acteurs et les pièces. Ici, deux chapelles, l'une à droite, l'autre à gauche, toutes deux d'un style demi-gothique, demirenaissance; là, un réservoir avec son jet-d'eau qu'on dirait égaré au milieu des pâturages ; à côté d'un long hangard du positivisme le plus prosaïque , un canal souterrain et mystérieux ; plus près de vous enfin l'édifice principal , évidemment ancien , mais doublement récrépi et badigeonné à neuf. Toutes ces incohérences s'expliquent, quand les gens du lieu vous apprennent où vous êtes; ce sont ici les domaines de la fameuse abbaye de Marquette.
Le principal corps de logis , l'abbaye ellemême , fermée avec tous les couvents par la révolution française, fut alors métamorphosée en une intendance militaire; aujourd'hui, elle est occupée par un blanchisseur de toiles. Que d'édifices semblables, dispersés sur le sol de la France et de la Belgique , et dont les destinées sucres-
sives racontent en abrégé l'histoire des grandes phases européennes , l'esprit religieux du raoyenâge vaincu par l'esprit patriotique de 89, qui devait tomber à son tour devant l'esprit industriel de notre siècle ! Tout a changé. Les jardins où folâtraient les novices sont devenus des pâturages où bondissent les agneaux ; les grands bois où les sœurs promenaient leurs pieuses rêveries, quelquefois leurs regrets et leurs passions mondaines , plus souvent leur monotone nullité , se sont convertis en champs labourés ; un hangard aux fourrages militaires s'est élevé près de ce canal souterrain que calomnie sans doute la chronique scandaleuse. L'entrée du canal est placée derrière l'abbaye , au milieu de l'ancien jardin 5 assez large pour porter une nacelle , il est couvert aussi loin qu'on puisse voir , d'une voûte solide et très-élevée. Pourquoi cette singulière et dispendieuse construction? si vous écoutez les esprits forts et les loustics de l'endroit, ce tunnel du moyen-âge établissait une mystérieuse communication entre les nonnes de Marquette et les bons pères de l'abbaye de Loos, couvent de moines du même ordre, et dont l'abbé était le supérieur spirituel des religieuses. — Erreur et calomnie, répondent les personnes
pieuses et graves ; l'abbaye de Loos est située à trois lieues de là. — Mais alors où conduisait le canal? quelle pouvait en être la destination? Malheureusement, les avocats de la bonne cause ne savent donner à ces questions aucune solution satisfaisante. Et là dessus , je suis tout aussi ignorant qu'eux.
Quoiqu'il en soit, l'abbaye était fort riche; elle possédait de vastes domaines , et tout le village de Marquette , qui subsiste encore , lui appartenait. Elle avait été fondée et dotée en IS'BO par Jeanne , comtesse de Flandres et de Hainaut, fille et héritière de Baudouin de Constantinople. La comtesse , en son nom et au nom de son premier époux, Ferrand de Portugal , lui avait assigné des biens , des terres , des revenus considérables. Elle-même s'y retira du vivant de son second mari, Thomas, comte de Maurienne; elle y mourut revêtue de l'habit des filles de l'ordre de Citeaux , et l'on grava près de son tombeau l'épitaphe suivante , où , comme il (Hait de mode alors , la rime des langues modernes se combine assez maladroitement avec la mesure scandée du vers latin :
Est sita Flandreusis princeps et liannonicnsiM In t M mu lu tali. ViUi iiituit spécial! ;
Sicut Susanna , cœlebs fuit ista tnonalis.
Nobilitas talis , proies fuit Imperialis.
Justa, potens , fortis , clemens ac horrida mortis ,
Aiigelicis mista sit turbis haec Comitissa.
Anno miileno niigravit cum quadrageiio
Quarto et bis centum, quintina luce decembris.
Il Ci-gît la princesse de Flandres et deUainaut. Sa vie brilla d'un éclat tout particulier. Elle fut chaste comme Susanne , celte religieuse. Quant à sa noblesse, elle était fille d'Empereur. Juste, puissante, forte, clémente, craignant la mort , qu'elle soit réunie à la troupe des anges , cette comtesse. Elle mourut l'an douze cent quarante-quatre , le cinquième jour de décembre. »
A en croire cette louangeuse épitaphe, Jeanne serait donc une des plus vertueuses femmes qui aient jamais porté sceptre et couronne ; mais quand de l'épitaphe on passe à l'histoire et surtout à la poétique tradition des romans , cette pieuse et impériale figure s'enveloppe de nuages. Dans les plus graves historiens, il faut l'avouer, elle reste pure et noble, quoique toujours ambitieuse et Ijautaine ; mais ailleurs , elle apparaît toute hideuse de crimes ; l'abbaye de Marquette n'est plus la volontaire offrande de l'innocence et de la piété , c'est l'expiation arrachée au parricide par les remords. Quelque version que l'on adopte , l'événement qui , selon
la tradition , donna lieu à la fondation de i'abbaye de Marquette, est un de ces faits dramatiques dont abondent les annales de la Belgique. Je le rappellerai sans prétendre prononcer sur les questions qu'il soulève, et, d'autre part, sans rien avancer qui ne puisse être littéralement justifié par les chroniques et les vieilles traditions.
COMMENT BISPARCT BAUDOIN DE CONSTANTIWOPLE.
Onze mois s'étaient à peine écoules depuis que l'église de S'^-Sophie et toute la ville de Constantinople avaient retenti des cris de joie qui saluaient dans Baudouin, comte de Flandres et de Hainaut, le chef du nouvel empire d'Orient, toujours auguste et élu de Dieu; et déjà perçaient de toute part les semences de haine étouffée et de lâche désespoir que cet événement avait jetées au cœur des Grecs. Également inhabiles à se gouverner et à se défendre, humiliés d'autre part de se voir soumis à des peuples que leur vieil orgueil national traitait de barbares , justement indignes enfin des massacres , des incendies , des viols, des pillages de toute espèce
dont les conquérants se rendaient coupables , les Grecs , dans la plupart des villes , s'étaient soulevés contre l'eiupire naissant. Mais leur impuissance les avait forcés d'appeler à leur secours, un autre barbare plus dangereux encore que les Latins; c'était Joannice, roi des Valaques et des Bulgares. Joannice , né et élevé sur l'Hœmus , chrétien de nom , mais aussi sauvage en effet que les monts Acrocérauniens où il avait reçu le jour, n'avait jusqu'alors occupé la farouche turbulence de ses peuples qu'à dévaster les terres et les villes voisines de ses états. Les Grecs lui jurèrent qu'ils le couronneraient empereur et lui obéiraient comme à leur seigneur et maitre. Le barbare saisit avec empressement l'occasion qui se présentait , et tout en jurant à son tour de défendre les Grecs et de détruire les Francs , il se promit bien de ne pas épargner ses alliés plus que ses ennemis. A la tête de ses Bulgares et de 14. 000 Comans, tribu de Scythes alors riverains du Danube et fixés en Moldavie, il entre sur les terres de l'Empire et marche vers Andrinople où les Grecs s'étaient renfermés à l'approche de Baudouin.
En effet, surpris dans Constantinople parla nouvelle imprévue de ce soulèvement presque
général, au lïiomentoù il s'occupait à organiser sa conquête et à distribuer les principautés d'Orient et de Grèce aux hardis et avides aventuriers qui l'entouraient, l'empereur n'avait pas longtemps délibéré sur le parti à prendre. Sans attendre les autres chefs déjà dispersés dans le pays pour s'emparer chacun de ce qui lui était échu dans cette grande loterie de royaumes , de comtés et de villes, Baudouin était sorti de sa capitale avec Louis , comte de Blois , et environ 140 chevaliers. Chemin faisant, il ramassa les autres barons qu'il avait envoyés en avant , et parmi eux ce GeoflFroy de Viliehardouin, maréchal de Champagne et de Romanie , un des Hérodotes de la France. En cinq jours, Baudouin fut à Andrinople. Le vénérable doge de Venise, Dandolo, déjà vieux et aveugle, vint bientôt se joindre à lui, et l'on assit le camp sous les murs de la place. On commença à répondre par des flèches aux flèches de l'ennemi , à dresser les balistcs et les catapultes, à travailler à la sape, à pousser les chemins couv(;rts jusqu'au ])icd des murailles. Mais les travaux avançaient lentement; les croisés étaient trop peu nombreux; et la disette de vivres et do fourrages ne tarda pas à se faire sentir dans leur camp. Les châteaux
environnants dont on aurait pu tirer quelque secours étaient au pouvoir des Grecs qui s'y fortifiaient ; la plaine était inondée par Joannice et ses Coraans. dontles gonfanons flottaient de tous côtés. Quelques tentatives avaient été faites pour repousser les insultes de ces payens qui venaient braver les Francs jusqu'à la porte de leur camp, mais, fidèles au vieux système des Parthes et des Scythes leurs ancêtres, lesConians attiraient leurs ennemis parune fuite simulée, leur lançaient, en fuyant, des nuées de flèches, puis revenaient à la charge , et harassaient ainsi ces statues de fer, comme les Grecs appelaient les chevaliers, dont le corps était aussi long , mais beaucoup plus pesant que leur lance.
Baudouin ne tarda pas à reconnaître cette lactique , toute nouvelle pour les croisés, mais dont lui-même avait depuis longtemps le secret. En effet , dès les premiers jours de la conquête , les Scythes avaient commencé à exercer leurs brigandages , et quand l'empereur, indigné de voir impunément ravager les terres de ses sujets, avait voulu purger la plaine de ces bandes farouches, un Grec plein de jours et d'expérience s'était présenté à lui : « Notre saint maître , avait-il dit , retenez vos troupes dans le camp ,
car ces gens-ci ne guerroient pas comme vous autres Francs, ils ne s'arrêtent point dans la plaine pour chargera coups de lance, ils ne combattent qu'en fuyant. Gardez-vous donc d'exposer contre eux votre sacrée majesté. S'ils nous ont pris des moutons, des chevaux et des bœufs, ce n'est qu'un emprunt que nous saurons bien leur faire rendre quelque jour. )> Baudouin, car il était aussi brave que généreux et ami de son peuple, s'était d'abord révolté de ce conseil qui lui semblait dicté par la timidité ordinaire aux Grecs. <; Quoi ! s'écriait-il , je verrai ces chiens ravager mon territoire , piller et détruire mes villes, et je resterai immobile comme un homme mort ! Plutôt mourir à l'instant même que de penser qnecesbrigands pourront se rire de moi!» Mais l'expérience personnelle était venue en aide aux sages avis. En conséquence, un conseil de guerre se tint au camp devant Andrinople. Il y fut décidé que si Joannice revenait à la charge, on sortirait des retranchements, on se rangerait en bataille dans la plaine, on attendrait l'ennemi de pied ferme . mais sans faire un j)as , en dépit de ses cris et de ses provocations , jusqu'à ce que l'empereur lui-même en eût donné l'ordre.
Tel était l'état des choses , le jeudi de la semaine de Pâques de l'an 120o. Dès le matin, les chevaliers, leurs écuyers , les hommes d'armes et tous les soldats avaient entendu la messe. On avait trouvé moyen de se procurer des vivres, et un repas plus abondant que de coutume faisait trêve un moment aux fatigues et aux privations habituelles, lorsque tout-à-coup , vers le milieu du jour, d'effroyables hurlements retentissent de toutes parts, et bientôt les Conians se répandent dans la campagne comme un noir nuage de fourmis ailées qui tombent sur une moisson. Au camp ! crient les sentinelles des croisés. En un instant , l'empereur a disposé son ordre de bataille en avant des retranchements. Tous ses chevaliers, fidèles aux résolutions prises la veille, se tenaient serrés l'un contre l'autre, immobiles sur l'arçon, et les derniers rayons du soleil couchant . illuminant de feux rougeâtres les cuirasses, les morions et les brassards , qui eut vu de loin ces lignes aurait dit autant d'énormes barres de fer que des cyclopes gigantesques venaient de retirer tout étincelantes des fournaises de Lipari.
Le comte de Blois brillait au premier rang, à la place que lui assignaient sa haute naissairo
et sa haute valeur. Lui aussi était immobile, sa longue lance eu arrêt, attendant impatiemment le signal. Mais bientôt il se voit entouré d'un escadron entier de barbares, à la crinière rousse et épaisse , à demi vêtus de peaux de bêtes , montés sur de petits chevaux tartares aussi hideux que leurs cavaliers, qui approchent, qui reculent , qui l'insultent et le provoquent par une sorte de gloussement sauvage. Un d'eux va jusqu'à frapper d'une masse de fer le poitrail de son destrier. Le noble animal se cabre; le comte ne sait plus maitriser sa rage. » A la recousse , crie-t-il à son écuyer, et va dire à l'empereur qu'il soutienne ses pairs. )> En même temps il s'élance à la poursuite de l'ennemi. Toute l'armée s'ébranle. L'empereur lui-même oublie ce qu'il a ditau conseil, ou plutôt impuissantà contenir l'ardeur de ses soldats, il sent qu'il ne lui reste plus qu'à la partager. Il repète le cri fatal : à la recousse! Les Scythes fuient plus vite que le vent, ils ne songent même plus à lancer leurs flèches perfides, ils fuient, ils fuient toujours, et entraînent à plus de deux lieues du camp et le comte, et l'empereur, et toute l'armée.
Joannice l'avait prévu. Il se tenait caché dans (le profonds ravins, et les hautes collines qui
bordaient la plaine du côté du nord le dérobaient à tous les regards. Arrivés en ce lieu où les Conians avaient su les attirer, les chevaliers se voient tout-à-coup entourés d'une multitude innombrable ; les fuyards font volte-face et lancent tous à la fois une grèle de flèches ; de nouvelles troupes fraîches de Scythes, de Valaques, de Bulgares , armés de massues, de faulx , de javelines , semblent sortir de terre. Cependant le soleil était couché, le jour tombait, et peu à peu les ombres d'une nuit profonde se répandaient sur la vaste plaine d'Andrinople. Il y eut alors un moment horrible. Harassée par une course longue et rapide, enveloppée d'un torrent d'ennemis qui grossissait à chaque instant, la lourde cavalerie de Flandres et de Hainaut. toute bardée et caparaçonnée de fer, ne pouvait ni se développer, ni avancer, ni reculer, c Sire, criait Jean de Friaise au comte de Blois, sire, allez vous-en, car vous êtes trop cruellement navré. —Ne plaise à Dieu , répond le comte , que jamais il me soit reproché d'avoir fui le champ de bataille et abandonné l'empereur. » Disant ces mots , il se précipite au plus fort de la mêlée. Mais vingt ennemis s'élancent à la fois sur lui , comme dans les forêts de l'Inde, une troupe de tigres affamés
se jette d'un bond sur un éléphant. En vain le comte , cherchant à se dégager des sauvages qui l'enlacent comme autant de serpents, d'une main retient sa lance et son palefroi, de l'autre fait tournoyer sa hache d'armes, en assénant de droite et de gauche les coups les plus terribles ; assailli tout à la fois devant, derrière et sur les flancs, il est enfin désarçonné , foulé aux pieds, et vingt javelines tartares à la pointe recourbée s'enfoncent en même temps dans sa poitrine. Jean de Friaise s'était fait tuer en le défendant. Une foule de chevaliers eurent le même sort. Ainsi furent massacrés Baudouin de Neuville, Eustache et Jean de Chaumont, Jean et Thierry d'Aire, et Gautier de Neuilly, et Robert de Ronçoy, et Renaud de Montmirail , frère du comte de Nevers, et tant d'autres hauts barons qui portaient les plus beaux noms de Champagne et de Flandres. Etienne du Perche , frère du comte Geoffroi, debout sur ses étriers , se rue dans un gros de Scythes , pour renverser du choc de sa formidable lance Cozas, le chef des Comans. Un Bulgare profite de ce mouvement, se glisse derrière Etienne , et coupe de sa faulx les jarrets du cheval qui le porte. Le cheval blessé tombe en avant, Etienne roule par dessus sa (ète; d'un bond.
Cozas est sur son ennemi ; d'an coup de sa masse de fer, il écrase la tête du guerrier dans le casque même qui la couvre ; tout écuraant de rage, il redouble, et la broie si bien que quand, le lendemain, les Scythes dépouillèrent le malheureux chevalier, il fallut arracher à sa visière et aux mailles de fer de sa gourmette, des fragments d'os fracassés et de chair sanglante.
D'un autre côté , l'évêque Pierre de Bethléem, un crucifix d'une main et sa massue de l'autre, exhortait ses compagnons à mourir en chevaliers et en chrétiens. Tandis qu'il parlait , un Bulgare lui lance à la tète une longue corde terminée par un nœud coulant. De même que , dans une sédition , une populace avide de vengeance arrache de son piédestal la statue de bronze de quelque ancien monarque justement révéré, ainsi le barbare renverse l'évêque dont les cheveux et la barbe blanche sont indignement trainés dans le sang et la poussière.
Ce fut au tour des Francs à fuir dans toutes les directions. En vain Baudouin , qui s'était signalé par une valeur surhumaine , les rappelle au combat; en vain il leur crie que pour lui il ne reculera jamais, et les conjure, au nom de l'honneur et de la religion , de ne pas abandon-
ner leur empereur au milieu des payens, bientôt il n'est plus entouré que de quelques amis fidèles qui se font tuer à ses côtés. Cependant, il combattait toujours, pourfendant de sa lourde épée tous ceux des barbares qui osaient l'approcher, et surpassant de sa baute taille tous les chevaliers qui l'entouraient. On distinguait , dans l'ombre épaisse, la couronne impériale étincelant sur son casque , et l'on voyait briller l'oriflamme audessus de sa tête. Mais tout-à-coup l'oriflamme est renversé, et la couronne, qui jusques-là avait servi de point de ralliement à tout ce qui résistait encore , disparaît elle-même au milieu de l'horrible mêlée. De ce moment , le combat ne fut plus qu'une eff'royable boucherie. On n'entendait que les gémissements des blessés, les cris des fuyards s'appelant dans les ténèbres, les hurlements de joie des vainqueurs; et l'obscurité qui devenait de plus en plus profonde ajoutait à cette scène de désolation.
Le 1-4 avril de l'an 1203 fut écrit en caractères de sang dans les annales du court empire des Latins.
Recueillis par le vieux Dandolo, par Geoffroi de Villehardouin et par Mcnessicr de Lille, les débris de l'armée s'enfuirent à Conslantinoplc.
Quant à Baudouin , tout le monde ignorait son sort; les uns le disaient mort, les autres, prisonnier ; et ce ne fut qu'après seize mois de recherches aussi scrupuleuses qu'inutiles , que Henri , son frère, désespérant de le revoir jamais , se fit couronner empereur d'Orient.