SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE
â. C- ©a MlffOlOffïISB
PEIIVTRE D'HISTOIRE.
La biographie des artistes recommandables sert à l'histoire de l'art. Intéressante sous cet aspect général , elle l'est aussi sous un point de vue particulier. La vie artistique n'est jamais vulgaire; parfois même, empreinte d'originalité , elle est accompagnée de circonstances qui offrent de l'aliment à la curiosité. Il se conçoit que de tels hommes , voués au culte des arts si justement appelés libéraux , reçoivent dans leurs mœurs , dans leurs habitudes, l'impulsion des idées qui leur sont le plus familières , et qu'ils ne puissent penser , dire et agir , comme on pense, dit et agit communément.
L'artiste vraiment digne de ce nom se fait une appli-
cation sage des facultés qui le distinguent d'autrui. Ce n'est point par des bizarreries d'imagination , c'est par l'accord soutenu du talent et du caractère , qu'il se signale, Il fait rayonner autour de lui les sentiments généreux de sa vie intime. Il est studieux avec constance dans son atelier , dans le monde il est indépendant sans rudesse. Désintéressé du côté do la fortune, il ne l'est pas du côté de l'honneur : il attend l'une , qui vient rarement ; il cherche l'autre , qui vient tôt ou tard.
En dessinant [ici quelques traits du véritable artiste ,' ma plume donne déjà la ressemblance de celui dont la mémoire m'est chère. Il fut tel en effet. Dût-on me taxer d'une partialité qui serait d'ailleurs naturelle , je le sens profondément, je n'exprime que ce qui est vrai. N'est-il donc pas possible ou permis d'être juste envers les objets de son affection?
Anicet-Charles-Gabrieî Lemonnier naquit à Rouen , le 6 juin 1743. La môme ville, et un semblable jour 6 juin (1G06) , avait vu naître Pierre Corneille. On peut bien croire que je ne pose point ici ce fait à titre de rapprochement , mais simplement comme une singularité. Une autre observation que je me permets , parce qu'elle se rapporte moins indirectement à l'artiste dontje veuxre-
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tracer la vie , c'est que sa famille était alliée à celle de Jouvenet, natif aussi de Rouen. Lemonnier en avait acquis la preuve par d'anciens actes ; des raisons plausibles lui donnaient aussi lieu de penser que des liens de consanguinité le rattachaient à l'abbé Lemonnier, le fabuliste , normand comme lui. Quant à sa parenté avec Jouvenet, il s'abstenait d'en parler ailleurs que dans son intimité ; il sentait que l'on ne doit s'autoriser de ces sortes de hasards heureux , que pour y puiser des encouragements.
Son père, commerçant à Rouen, homme respectable et respecté, de cette vieille souche d'honnêtes bourgeois dont le type semble désormais effacé, son père laissa trois fils : l'aîné fut marin, et mourut encore dans sa force ; le second , chanoine de la cathédrale de Rouen, s'est éteint en 1829, à l'âge -de» 88 ans; Anicet était le plus jeune. On le réservait pour le négoce, mais telle n'était pas sa destinée : un penchant impérieux l'entraînait déjà vers les arts. Encore enfant, il charbonnait tous les murs du collège des jésuites de Rouen ; rentré dans la maison paternelle, et surveillé le jour, il dérobait des chandelles à sa mère, pour dessiner pendant la nuit. Il fallut bien céder à une vocation que ne pouvaient dominer ni les conseils ni les réprimandes. Lemonnier fut placé d'abord chez le professeur Descamps, moins connu maintenant en sa qualité
de peintre, que comme auteur du Voyage pittoresque de la Flandre et du B râlant, et de la Vie des peintres flamands, allemands et hollandais, deux ouvrages consultés encore avec estime. Après ce premier noviciat, il fut envoyé à Paris, en 17GG, pour y étudier la peinture à l'école de Vien. Jusqu'à ce maître, aucun peintre français n'avait, à bien dire, fait école. Simon Youet, le Poussin, Lesueur, Lebrun, Jouvenet, avaient été des génies excentriques, suivis d'adeptes ou peu nombreux, ou peu aptes à saisir leur allure (1). Entre Lebrun et Vien, l'art avait procédé avec des règles variables, jusqu'aux écarts de Boucher. Vien parut : homme de goût plus que de verve, mais assez habile et assez hardi pour se poser en réformateur, il se donna la mission d'interrompre l'anarchie, de redresser la peinture en décadence, de lui dicter un style et des lois, enfin de l'étayer de principes vrais, en la ramenant à l'étude de la nature exempte dé manières, de cette « manière qui, suivant l'expression « de Diderot, est dans les arts ce qu'est la corruption des « mœurs chez un peuple. » A cet égard Vien a rendu un éminent service : il a bien mérité de l'art, puisque son
(1) A ces hommes du premier ordre s'entremêlèrent des hommes justement célèbres , tels que Yalentin , Mignard, Bourdon, Bourguignon, Coypel, Delafosse, Michel Corneille, Boulogne, Santerre, etc.; mais peut-on vraiment dire qu'ils furent leurs élèves? L'espace manque pour traiter cette question.
école a engendré celle de David, et l'on peut dire que la génération actuelle des peintres est trop oublieuse en son dénigrement.
Lemonnier se trouva, dans l'atelier de Vien, condisciple de David, de Vincent, de Suvée, de Regnauld, de Ménageot, et d'autres excellents élèves qui sont devenus maîtres à leur tour. Les anciens artistes savent que le chef d'école était alors chéri à l'instar d'un père : le maître aimait ses disciples de celte affection sage qui sait user à propos de sévérité ; les disciples honoraient leur maître; une noble émulation, une gaîté spirituelle, et surtout l'esprit de justice, régnaient parmi tous ces jeunes gens enflammés de l'amour de leur art , et un atelier de peinture offrait l'intéressante réunion des talents vrais et des plus aimables qualités. Lemonnier conserva toute sa vie un souvenir touchant de ce spectacle; il se plaisait, dans ses vieux jours, à en raconter quelques scènes, et ne parlait jamais sans attendrissement de son maître. Il fit de rapides progrès dans cette lice glorieuse, et sut y concilier le travail et le plaisir ; je dis le plaisir, non qu'il y fût très porté ; mais, venu jeune à Paris, il ne tarda pas à être répandu dans la meilleure société, ou un extérieur séduisant et de l'esprit naturel lui donnaient quelques avantages. Les artistes étant fort recherchés, il eut plus d'une occasion de tout voir, safis tibuser de rien. Dès cette époque, il fut admis chez madame Geof-
frin (1), qui l'avait pris en affection et qui le tutoyait. Il fut souvent à portée de voir les personnes célèbres qui fréquentaient la maison de cette dame ; et lorsque, plus de quarante ans après, il fit le tableau qui représente une Lecture chez madame Geoffrin, ses souvenirs étaient encore si présents, qu'il y trouva, mieux même que dans des portraits, la ressemblante des personnages qui figurent dans cette ingénieuse production de son pinceau.
Qu'on me permette de m'arrêter un instant sur cette époque, et de citer une ou deux anecdotes qui s'y rattachent. Madame Geoffrin dit un jour à son jeune protégé : « Madame la comtesse d'Egmont (2) cherche un « maître de dessin pour sa fille ; j'ai parlé de toi, tu es « attendu, et tu peux te présenter de ma part. » L'artiste se présenta donc ; mais rien ne fut conclu, et quand il revit madame Geoffrin, elle lui dit en propres termes : « Tu ne donneras pas de leçons à mademoiselle d'Eg- « mont; je crois, mon ami, qu'on t'a trouvé trop beau « garçon. » Lemonnier avait effectivement une figure et un maintien des plus distingués ; il possédait en outre le ton de la meilleure compagnie. Peu de temps après cette mésaventure flatteuse, mademoiselle d'Egmont
(1) Née en 1699, madame Geoffrin mourut en 1777.
(2) Fille du maréchal de Richelieu.
épousa le fils du prince Pignatelli, ambassadeur d'Espagne. A cette occasion, le comte d'Egmont donna une fête brillante. Le lendemain, à un dîner où se trouvait J.-J. Rousseau, Lemonnier avait apporté un dessin réprésentant la fête de la veille. Ce dessin passa de mains en mains, et parvint à Rousseau qui l'examina, et gratifia l'auteur d'un éloge délicatement tourné. Ce dernier avait eu déjà l'avantage de rencontrer le philosophe de Genève, un jour qu'il vint déjeûner chez l'horloger Lepaute, pour aller de là herboriser avec De Lalande.
Cependant l'atelier ne perdait rien au milieu de ces aimables distractions. En 1772, la carrière s'agrandit pour Lemonnier : il remporte le grand prix de peinture, sur le sujet de Niobé et sa famille; il exécute, d'après les ordres du gouvernement , la Résurrection de Tabithe, tableau qui orne la cathédrale deLisieux; et, en 1774, il se rend à Rome, en qualité de pensionnaire de l'Académie de France. Arrivé sur la terre classique des arts, il- eut le bonheur d'y retrouver son maître, nommé en 1775, pour remplacer Natoire dans les fonctions de directeur. Lemonnier s'adonna avec enthousiasme à l'étude des grands modèles, et ne tarda pas à se former ce style correct de dessin et de composition, caractère distinctif de son talent. Non content d'avoir exploré les antiques trésors de Rome, il voulut étendre son voyage pittoresque, parcourut successivement les diverses contrées de
l'Italie, et enrichit son portefeuille d'une foule de croquis précieux. Aucun peintre ne fut plus profondément imbu de ce précepte du poète de la peinture :
Nalla dies abeal quin îinea ducta superstt. Dufbesnoy, de Arle graphicâ.
Son temps d'académie était écoulé, il fallut revenir dans sa patrie, il y rentra riche de souvenirs et d'espérance. Mais qui peut avoir vécu sous le beau ciel de l'Italie , sans éprouver un violent désir de revoir ce climat enchanteur? Lemonnier ne tarda pas à y chercher de nouvelles inspirations. Dans ce second voyage, il eut pour compagnon le président ïascher, dont il fit la connaissance à Marseille : c'était un "homme plein d'instruction et de mérite, grand voyageur, qui avait eu d'importantes missions (1). Lors dé son premier séjour à Rome, Lemonnier avait déjà eu l'avantage de connaître le cardinal de Bernis, qui fut pendant vingt-cinq ans ambassadeur dans la capitale du monde chrétien. Rien ne pouvait se comparer à l'élégance des manières, à l'exquise politesse de ce poète diplomate. Son palais était ouvert
(1) Le président Tascher avait été intendant des lles-sous-levent. Il émigra lors de la révolution, et se retira sur le territoire de Genève, où il flnit par se donner la -mort, par suite du chagrin que lui causèrent les affaires de France.
BIOGRAPHIQUES. Il
aux artistes, aux voyageurs de tous les pays.« Il tenait, « ainsi qu'il se plaisait à le dire lui-même, l'auberge de « France dans un des carrefours de l'Europe. » Lemonnier fut souvent admis à la table et dans la société intime du cardinal , qui goûtait beaucoup la tournure d'esprit indépendante et naturelle des artistes.
Lemonnier se trouvait à Naples en 1779, époque de l'une des plus fortes éruptions du Vésuve. Ayant gagné les fièvres, à la suite d'une excursion intempestive, il se retira dans l'île d'Ischia, où un air plus pur, un travail moins actif, rétablirent sa santé.
De 1777 à 1783f il produisit à Rome trois grands tableaux, La Mission des apôtres, Jésus au milieu des docteurs, Jésus appelant à lui les enfants. Dans La Mission des apôtres le peintre a su développer une remarquable puissance de coloris. « Ce tableau, disent les Annales du Musée ( tom. xv, pag. 95 ) , ce tableau, peint par M. Lemonnier, membre de l'ancienne académie, était destiné pour une des églises de Rouen. Les figures sont de grandeur naturelle. L'exécution de cet ouvrage a fait beaucoup d'honneur à l'artiste. On y trouve un bon goût de composition et de dessin, des draperies largement ajustées, un coloris brillant.»
A ce même sujet, un Catalogue raisonné du Musée de Rouen (1822) mentionnait ce qui suit:
Toutes les figures sont bien distribuées, bien con-
i'2 ÈTUDLS
trastées, et conservent l'unité d'intérêt et d'action; mais celle de Jésus est la plus intéressante. Outre la noblesse et la grâce de son port, il règne en lui quelque chose de surnaturel et de divin. Sa tète découverte laisse voir de beaux cheveux blonds. Il est debout, le corps nu jusqu'à la ceinture; une draperie blanche passe sur son épaule droite, tombe sur les cuisses, et est retroussée jusqu'aux reins. Son attitude est expressive.
« Les autres figures sont habillées avec le même goût et la même intelligence, tant pour l'arrangement des draperies , que pour le choix de leur couleur : on n'y voit aucune dissonance ; toutes les convenances historiques sont partout observées.
« Au-dessus d'un ciel vaporeux on distingue un charmant groupe d'anges et de chérubins qui terminent et enrichissent ce beau morceau, qui est d'une composition noble, d'un dessin correct, et d'une facilité étonnante de pinceau: la touche en est large, moelleuse et franche de ton. Le jour qui frappe sur le corps du Christ et sur les apôtres produit un très bel effet. »
Enfin, après avoir long-temps travaillé pour former son talent, il était temps de consolider une réputation commencée. Lemonnicr avait acquis cette maturité que donnent de longues études dirigées par un sens droit. De retour à Paris, il y parut avec éclat. Plusieurs œuvres, déjà fort remarquables, n'étaient qu'un prélude à des
KIOGKAl'HIQUES. 13
travaux plus importants. Il exposa au salon de 1785 son tableau représentant Saint-Charles Borromèe portant les secours de la religion aux pestiférés de Milan. Cette composition est classée parmi les bonnes productions de l'école française, et elle suffirait pour illustrer le nom de son autour. Les connaisseurs y admirent principalement une entente savamment graduée de la lumière et de la perspective aérienne, d'où résulte une harmonie générale qui séduit l'œil le moins exercé. La scène d'ailleurs est présentée sous son aspect le plus touchant. Trop souvent, et à juste titre, on a reproché aux peintres de négliger la partie morale de leur art pour la partie matérielle :
Non satis est pulchra esse po'êmata, dulcia sunto, Et quocumque volent animum auditoris agunto.
Ce que dit Horace de la poésie s'applique à la peinture, dont le but principal doit être de plaire et de toucher. Lemonnier, il est à propos de le dire, eut toujours du bonheur dans le choix -de ses sujets et dans la manière de les concevoir. Les soins de l'exécution ne lui firent jamais perdre de vue qu'il ne suffit pas de charmer les yeux, et qu'il faut encore intéresser l'ame du spectateur.
Voici, au surplus, comment s'expriment les Annales du Musée (tom. x, pag. k\ ), au sujet de ce tableau :
ik ÉTUDES
« La i)esle de Milan a fourni à M. Lemonnier le sujet d'une composition touchante. Saint-Charles Borromée , entouré de son clergé, porte le viatique à une femme mourante, que soutient une autre femme éplorée. C'est une mère qui expire ; déjà son enfant, étendu sur ses genoux, a été frappé par la contagion. Elle n'a ^x)int la force de tourner ses regards vers le pasteur qui lui apporte les secours spirituels. Des groupes de pestiférés remplissent les plans éloignés ; et , dans la partie supérieure du tableau , on voit l'ange exterminateur qui , armé de son glaive, vole entouré d'un nuage épais.
« Toutes les expressions de ce tableau sont pleines de sentiment, et les différentes parties de l'art répondent à l'intérêt du sujet. Ce tableau, qui fait maintenant partie du Musée de Rouen,, est un de ceux qui ont fait le plus d'honneur à M. Lemonnier, membre de l'ancienne Académie (1). »
Penseur pro/ond et habile dessinateur, plus peut-être que chaud coloriste, bien qu'il ait su au besoin trouver une couleur brillante, Lemonnier excellait à ne laisser jamais son crayon dépasser les limites de la fermeté. Cette qualité peu commune de l'expression vivement ac~
(1) Une répétition, de la main de l'auteur,- de la Peste de Milan, est à Paris, dans l'église de Saint-Séverin ; sa vraie place serait au musée du Louvre, parmi l'école française.
eentuée sans exagération, se montre d'une façon caractéristique dans son tableau de Cléombrote. Ce guerrier, gendre de Léonidas II, roi de Sparte, avait conspiré contre lui , et usurpé son trône ; mais la face des affaires changea, et Léonidas fut rappelé par les Spartiates. L'usurpateur cherche .un refuge aux autels de Neptune, où vient le trouver lé courroux'de son ] beau-père, tandis qu'en même temps son épouse Chélonide et ses enfants accourent pour le protéger : telle est la scène qui présentait une situation éminemment dramatique et de beaux développements. Le tableau recueillit les plus honorables suffrages au Salon de 1787. David, généralement sobre de louanges, dit en voyant le Cléombrote : « Lemonnier a fait là une œuvre de maître. »
Ce tableau fut long-temps exposé au musée du Luxembourg et à Versailles ; je le crois actuellement à Compiègne. Il a été reproduit deux fois en tapisserie ; la première copie est en Allemagne ; la seconde fut exécutée sous la direction de Lemonnier lui-même, lorsqu'il était administrateur delà manufacture des Gobelins.
Consultons encore ici les Annales du Musée (tom. x, pag.133).
« Dans le tableau de M. Lemonnier , Cléombrote est assis au pied de la statue de Neptune : il n'ose regarder Léonidas qui semble lui reprocher son crime et le menacer du châtiment qu'il mérite. Chélonide tient son époux
embrassé , et , par ses larmes , implore la clémence de son père. De ses deux enfants effrayés , l'un s'attache à sa robe , et l'autre se cache derrière Cléombrote. Des guerriers et des femmes témoignent l'admiration que leur cause l'action touchante de Chélonide.
« Cet ouvrage, l'un des plus capitaux de M. Lemonnier, est recommandable par le goût de la composition , l'expression des personnages, et la fermeté du pinceau. »
A ce même Salon de 1787 , l'artiste avait exposé la Présentation de la Vierge au Temple, tableau d'une majestueuse ordonnance et d'une composition pleine de style.
En 1786 , Louis XVI passa par Rouen , à son retour de Cherbourg , où il était allé visiter les constructions colossales de ce port. Les notables commerçants de la ville de Rouen, présentés au roi , avaient reçu de lui un accueil gracieux, et la Chambre du Commerce, voulant perpétuer la mémoire de cet événement, ordonna à Lemonnier de le retracer sur la toile. Ce sujet , où la plupart des personnages sont vêtus de noir , où par conséquent la ressource des contrastes n'existait que faiblement , était par cela même très difficile à traiter. La science du peintre surmonta l'obstacle avec un rare bonheur ; et cet ouvrage est , si l'on ose s'exprimer ainsi, un véritable tour de force. J'ajouterai que le portrait du roi était d'une ressemblance parfaite , et que S. M. avait daigné consacrer une séance à l'artiste.
Ainsi s'est exprimé un journal, à propos de ce tableau, replacé en 1816 , dans la grande salle de la Bourse de Rouen :
« Les traits de Louis XVI, sa bonté, et sa joie paternelle du bonheur de ses sujets , ont été fidèlement rendus par l'artiste. Autour de ce bon prince sont placés : M. le duc d'Harcourt, gouverneur de la Normandie ; M. le maréchal de Castries , ministre de la marine ; M. de Villedeuil , intendant de la province ; M. le prince de Poix , capitaine des gardes. Quinze membres de la Chambre du Commerce, habilement groupés, sont peints avec vérité, dans leurs habitudes naturelles , avec les expressions de physionomie conformes à leur âge et aux sentiments qu'ils éprouvaient en ce jour solennel. Sous le rapport de l'art , pour l'entente du clair-obscur , l'harmonie des lignes et des plans , ce tableau présentait de grandes difficultés, que M. Lemonnier a heureusement surmontées, a Deux fois , pendant la 'révolution , sauvé d'une destruction qui paraissait inévitable, cet ouvrage a été conservé à Paris, pendant quinze années , dans les ateliers de son auteur , et c'est quand la France malheureuse était veuve de ses rois , que M. Lemonnier travaillait , à l'aide de ses souvenirs , à restaurer ce tableau , et donnait tous ses soins à le rendre à son premier état. » ( Annales politiques et littéraires , 12 septembre 1816. )
La destinée de ce tableau fut en -effet singulière : ex-
posé avec éclat au salon de 1789, puis à la Chambre du Commerce de Rouen, il fut enlevé, lors des tempêtes révolutionnaires , lacéré , mis dans un tel état , que son auteur le reprit presque méconnaissable à des tailleurs de pierres qui s'en étaient emparés. A force de soins et de peines il parvint à le sauver de sa ruine , à le faire revivre, pour ainsi dire. Rendu à sa première destination en 1816, il en a été tiré de nouveau en 1830 ,~sans que , pour cette fois , on en puisse trouver le motif ailleurs que dans une précaution bien méticuleuse, ou dans une flatterie fort ridicule envers un pouvoir qui n'a rien abjuré du passé.
Lemonnier devait obtenir la récompense de ses talents : il en reçut une flatteuse en 1789 ^époque où il fut élu membre de l'Académie royale de Peinture. La mort d'Antoine lui fournit le sujet de son morceau de réception. Deux ans après , il mit le sceau à sa réputation, en terminant son allégorie du Commerce , tableau de vingtsix pieds de longueur sur quatorze de hauteur , acquis comme celui de Louis XVI, par la Chambre du Commerce de Rouen , pour décorer la salle publique de ses séances. A son second retour d'Italie , Lemonnier avait déjà conçu l'idée de cette composition. Passant à Toulon, il en parla à l'abbé Raynal , qui se trouvait dans cette ville. L'auteur de Y Histoire des Etablissements des Européens dans les Indes jugea impossible que les quatre par-
ties du monde pussent être figurées clairement; mais quand plus tard il eut vu le tableau dans l'atelier du peintre , à l'hôtel Soubise , il fut frappé de sa majestueuse ordonnance, et surtout de la manière si ingénieuse dont est représentée la découverte de l'Amérique. En écrivant pour la seconde fois cette notice (1) , sous la dictée d'un cœur encore profondément blessé dans ses affections , je sens combien ma tâche est délicate. Peu propre à la critique, je suis forcé de ménager la louange, dans l'intérêt même de celui que je veux louer. Une plume étrangère n'était pas contrainte à une pareille circonspection ; je lui laisse le soin d'achever ce que je ne puis dire comme je le voudrais.
« C'est du tableau de M. Lemonnier, peintre de l'Académie royale, que je veux parler. Le nommer , c'est rappeler ses titres à la gloire , c'est renouveler le souvenir du tableau de la Peste de Milan, qui le distingua au Salon de 1785.
(1) Elle a été déjà imprimée en 1824 , sous le coup d'une perte récente, et pour cette cause même, avec, moins de développement qu'il ne s'en trouve ici. En outre des mentions nécrologiques qui eurent lieu dans les journaux d'alors, des notices sur la vie de Lemonnier, se trouvent dans le Mercure de France de septembre 1824; dans le Précis analytique des travaux de l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen (1824) ; dans l'Annuaire nécrologique, même année, rédigé par A. Mahul.
« Mais celui de 1791 me paraît supérieur à toutes les autres compositions de ce maître: l'esprit du Commerce en est l'idée principale : cette figure céleste duCommcrce unit à la légèreté aérienne un je ne sais quoi de suave et de moelleux qui rappelle le pinceau de l'Albane. II embellit du ton le plus agréable la partie supérieure de la scène.
« A la gauche du spectateur , la Paix , sous les traits de Minerve , présente à l'univers les espérances'du bonheur et les attributs de la gloire. Le calme de son cœur a passé sur son front. Ce personnage allégorique , d'un ton plus sage , contraste avec ceux qui l'entourent , pour les faire ressortir avec plus d'éclat.
« En effet , Y Europe , cette reine de l'univers , assise avec dignité , réunit tous les charmes de la beauté , du luxe et de la magnificence. L'œil enchanté ne peut abandonner cette figure qui porte dans l'ame une émotion délicieuse. Les accessoires répondent à cet effet magique. L'Agriculture, représentée par un enfant , orne la charrue de pampres et de fruits ; un autre enfant lui donne en échange des rameaux de cafier et des cannes à sucre. Ce mélange des jeux et des productions de la nature anime et vivifie le trône de l'Europe. La boussole , les lettres de change , tous ces détails suffiraient pour la gloire d'un autre ; mais l'artiste philosophe a été plus loin : d'un trait de pinceau , il rend hommage à l'histo-
rien sublime du commerce qui l'a inspiré, et il venge l'intrépide Colomb de l'usurpateur de sa gloire.
« Au milieu de ces richesses des deux Mondes , une belle et jeune Carabe saisit l'attention . image symbolique du nouveau continent que ce peuple habitait , elle attache par l'expression de ses sentiments. À la vue de l'Europe et du Génie du commerce, qui enlève' le voile dont elle est couverte , elle paraît pénétrée à la fois de surprise et de crainte. On se rappelle l'étonnement des sauvages qui virent pour la première fois des Européens dans leur contrée. L'image des guerres désastreuses qui, à îa suite de cette conquête , ont ravagé le globe , revient à la mémoire, et on partage la terreur de cette figure éplorée et tremblante.
« Placée à côté du Nouveau-Monde , elle reçoit un reflet merveilleux de la figure imposante de Y Asie , dont la correction présente à la fois l'idée du beau et du style antique. Les grands travaux des Phéniciens, les observations astronomiques desChaldéens, les trésors de l'Inde, les arts de la Chine , annoncent qu'elle fut le berceau du genre humain.
« Mais quel spectacle cruel et touchant vient déchirer l'ame! Une mère... c'est Y Afrique, une mère désolée repousse avec horreur les fruits de sa tendresse , condamnés à la servitude ; sa main , égarée par le désespoir , semble vouloir leur interdire le jour qui éclairera leur
misère. Son attitude , ses traits , 6a douleur touchante , tout imprime aux cœurs sensibles cette compassion généreuse , apanage heureux de l'humanité : tant les droits de la nature sont éloquents , lorsque le taient sait les produire sous des formes intéressantes !
« Heureusement cette scène de douleur disparaît auprès du symbole de la liberté, qui attend un jour toutes les nations. Mercure le montre à l'univers comme un des grands moyens de la prospérité publique. Union et Liberté, ces mots sacrés et chers à tout homme, quel qu'il soit , offrent le rêve heureux de l'abbé de Saint-Pierre. Cette statue en annonce la réalité par le point central qu'elle occupe dans le tableau, entre les mers et les continents.
« Je n'insisterai pas sur les beautés qui tiennent aux détails maritimes; je laisse aux marins le soin de louer ce qui tient à l'art des Vernet et des Le Brun. Les habitants des villes commerciales apprécieront sans doute mieux que moi ces effets pittoresques des éléments et de l'industrie humaine. » ( Mercure de France , du 25 juin 1791.)
De semblables citations, que je pourrais multiplier à l'aide des recueils de diverses époques, si je n'en craignais l'abus, ont pour objet de faire voir que j'aime à m'étayer de l'autorité d'autrui, que je me tiens en garde contre les erreurs de mon jugement en ce qui concerne
la peinture, et contre mes préventions favorables en ce qui regarde le peintre.
Les mauvais jours delà révolution trouvèrent Lemonnier, ses pinceaux à la main, livré corps et ame à l'art qu'il idolâtrait, heureusement distrait par lui du mouvement orageux des passions. Toutefois, en dépit de leur naturel inoffensif, les artistes n'avaient pas plus de sécurité que tant d'autres honnêtes gens. Lemonnier disposait alors, et avait commencé de peindre une toile où il voulait montrer la reine Blanche délivrant les prisonniers. Il était loin d'imaginer qu'il y eût là une pensée hostile. Erreur ! Il avait été dénoncé comme aristocrate. Un matin on frappe à coups redoublés à sa porte. Au nom de la loi il ouvre ; soudain son atelier, jusque-là si paisible , est envahi par une horde de sans-culottes : « Ah ! tu « peins les reines ! lui crie l'un de ces Brutus de carre- « four, tiens , voilà ce qu'on fait des reines ! » et d'un coup de pied il crève la toile, et les vandales la renversent, la déchirent, et la jettent dehors en mille pièces.
David fut un grand homme ; sa gloire est immortelle ; mais, par malheur, il y a du sang mêlé à sa peinture ; David fut révolutionnaire, dans l'acception fatale de ce mot. Chargé par le Comité de salut public de dresser une liste des artistes soupçonnés d'être suspects , comme on disait alors, il y avait inscrit Lemonnier, bien qu'il eût fait récemment un tableau allégorique représentant
L'homme de la nature se réfugiant dans les bras deda loi, tableau à l'ordre du jour, et qui avait été commandé pour Saint-Domingue où il a passé. Quoi qu'il en soit, Lemonnier rencontre un jour David dans la cour du Louvre :« Est-il possible, David, lui dit-il, que vous « m'ayez mis sur cette liste, moi, votre ancien camarade « de Rome! — Cela t'étonne, lui répond le farouche ci-
« toyen, j'y ai bien mis Vien! » Vien! son maître!
Passons vite sur ce déplorable aveuglement du génie.
Lemonnier était lié avec les ministres girondins Roland et Clavière, deux victimes du temps. Clavière était mis en surveillance ; Lemonnier le trouve un jour sur le boulevard, il l'aborde et lui dit : c< Je sais, Clavière, que « vous êtes menacé ; venez à nuit close chez moi, j'ai un « moyen sûr de vous cacher. — Je n'en ferai rien, lui a répond Clavière, je vous perdrais ; et tenez, séparons- 0 nous, car il y a là, près de nous, un individu qui me « suit sans cesse comme mon ombre : quittez-moi, vous « seriez compromis. » Touchante réciprocité de sentiments généreux !
En 1793, Lemonnier avait uni son sort à celui de madame De Wailly, belle-sœur de l'architecte célèbre qui a bâti, conjointement avec Peyre, la belle salle de la Comédie française, présentement l'Odéon. Confiné au Louvre qu'il habitait alors, tout occupé de son art qui le berçait de douces illusions, mais dont la noble indé-
pendance, on vient de le voir, ne le mettait pas tout-àfait à l'abri des regards homicides, il demeura irréprochable au milieu des tourmentes de la révolution, et ne coopéra à aucun de ses actes, si ce n'est pour faire partie de la commission des monuments, de concert avec Barthélémy, Dacier, Moreau le jeune, etc. Cette fonction, purement honorifique, et sans émoluments, le mit à même de conserver à l'état une foule d'objets précieux, menacés par le vandalisme.
C'était en rendant de semblables services, c'était dans son atelier, au sein de sa nouvelle famille et d'anciens amis, qu'il se consolait de la dureté des temps, et espérait des jours meilleurs. Sa société intime se composait de gens de lettres et d'artistes. Au nombre de ceux-ci se trouvaient le fécond et spirituel dessinateur Moreau, dont je viens de parler ; l'habile graveur romain Thomas Piroli ; l'architecte Norry, remarquable par l'étendue de ses connaissances; les peintres Suvée, Vincent, plusieurs autres encore, tous hommes purs et distingués, ses compagnons d'Italie, avec lesquels il sympathisait de regrets et d'enthousiasme pour le bon temps de Rome.
En 1794, le comité d'instruction publique ayant organisé l'école de Médecine de Paris, en rattachant autour d'elle tant de savants qui l'ont illustrée, Lemonnier fut choisi pour remplir l'emploi de peintre-dessinateur du cabinet de cette école. Il conserva cette place jus-
qu'à son dernier jour, avec l'approbation et l'estime des professeurs : l'école de Médecine lui doit quatre beaux portraits, et beaucoup de dessins où des bizarreries de nature sont fidèlement retracées.
De 1792 à 1808, son pinceau ne se ralentit pas; mais, contenu dans les limites étroites d'une Notice qui ne doit point devenir une longue histoire, je me borne à ne parler ici que du tableau exposé au Salon de 1808. Il représente Les ambassadeurs romains venant demander à l'Aréopage la communication des lois de Solon. Il était difficile, ce me semble, de rencontrer un sujet historique plus heureux. Le rapprochement de deux nations, dont l'une , appelée à régir le monde , ne sait pas encore se gouverner, et sent la nécessité d'abaisser sa pompe triomphale devant la gloire pacifique de la civilisation , un tel rapprochement offrait une pensée philosophique, judicieusement saisie par le peintre. L'exécution répond à la majesté de la scène. La couleur est harmonieuse ; le style, mâle et austère, est savamment approprié à la différence des caractères nationaux ; on reconnaît un faire large, une grande facilité dans la disposition et l'agencement des draperies, un ensemble de composition sage qui constitue l'artiste consommé. Telle fut du moins l'opinion des journaux, dont je ne fais que rapporter la substance.
Je me plais à citer les A maies du Musée, parce que
dans ce recueil l'examen est presque toujours judicieux et l'éloge concis. Voici ce qu'on y lit sur le tableau de Y Aréopage :
« Le sujet traité par M. Lemonnier présente la première époque qui lie l'histoire grecque à l'histoire romaine. En indiquant la source où les Romains puisèrent leurs lois, il découvre en quelque sorte l'origine de presque tous les codes modernes qui ont plus ou moins suivi le droit romain ; et, sous ce rapport, c'est un des faits les plus importants que présente l'histoire de la législation
« Si ce tableau, l'un des plus considérables que M. Lemonnier ait offerts à l'examen du public, et dont la composition est noble et imposante, n'a pas une destination particulière, il pourrait être placé convenablement dans quelque tribunal supérieur, soit à Paris, soit dans une grande ville départementale.* Ce genre de décoration est le meilleur qu'on puisse adopter pour orner le sanctuaire de la justice et des lois.» (Salon de 1808, tom. n , pag. 38.)
Le vœu qui termine cet article eut son accomplisserment. Le tableau , acquis par le gouvernement , fut et est demeuré placé à la Cour de cassation , dans la salledite de Saint-Louis. Il a été , certes , bien glorieux pour Lemonnier de voir son tableau fixé dans le tribunal suprême de la France ; mais l'ouvrage est digne aussi de la place honorable qu'il occupe.
Ce succès fut comme un acheminement à des distinctions non moins flatteuses. En 1807, la place de directeur de l'académie de Rome avait été vacante , et Lemonnier s'était mis sur les rangs ; il avait obtenu la majorité des voix dans la classe des beaux-arts de l'Institut ; mais une protection alors omnipotente avait infirmé cette décision, et Lethière, digne d'ailleurs d'une telle faveur, était parti pour Rome. Il parut que le monarque avait voulu dédommager Lemonnier , lorsque , par un décret impérial, daté de Compiègne, le G avril 1810, il le nomma administrateur de la manufacture des tapisseries de la couronne. On sait que pendant les six années que Lemonnier dirigea les Gobelins , il fit faire d'immenses progrès à l'art de la tapisserie-, en ajoutant de nouveaux perfectionnements aux procédés ingénieux de Guillaumot , son prédécesseur. Il est de la plus exacte vérité de dire que c'est durant son administration que cet établissement célèbre a fourni ses plus beaux ouvrages , notamment la peste de Jaffa , d'après Gros. Cette production de haute lisse, qui a seize pieds de haut sur vingt-un pieds de lar- . geur, a été considérée comme le chef-d'œuvre des Gobelins. Des distinctions méritées venaient alors chercher Lemonnier : par ordonnance royale , en date du 27 déc. 1814, il fut nommé membre de la Légion d'honneur , et par décret impérial du«£3«nai 1815, chevalier de l'ordre de la réunion : les souverains étrangers , qui venaient visiter l'importante manufacture confiée à ses soins , lui
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laissaient des marques honorables de leur munificence.... Mais l'heure de l'infortune était venue. Il se vit compris , de la manière la plus inattendue, dans les mesures acerbes, suites funestes des réactions de 1815. Une destitution l'atteignit le 4 mai 1816 , et quelle destitution! Une lettre ministérielle, brusque, pour ne pas dire plus, vaguement prétextée sur des plaintes graves, dont le^sujet ne fut pas articulé , c'est-à-dire sur une dénonciation subalterne ; et à qui fut-elle adressée ? à un vieillard de soixante -treize ans, honoré de la considération générale due au talent vrai , à une conduite sans tache... Une rigueur injuste envers un homme en place est une calomnie : Lemonnier crut se croire calomnié dans son honneur ; cette idée répandit surtout de l'amertume sur la perte de sa place, car , pour le reste, son ame, fortement trempée , était au-dessus des événements. Le public est heureusement meilleur juge, et il n'appartient qu'à lui de porter des arrêts définitifs sur les réputations. Lemonnier avait des amis ; leur tendre zèle soulagea la plaie de son cœur ; ses pinceaux le consolèrent , et son atelier devint un refuge assuré contre les vicissitudes du sort. Sa ville natale sembla vouloir lui offrir une preuve de ses regrets et de son estime , lorsque , en 1819 , elle lui décerna une sorte d'ovation. J'emprunterai encore ici les expressions du journal de Rouen , qui rendit compte, de cette scène touchante.
« Il n'est personne à Rouen qui ne connaisse la belle réputation de notre compatriote M. Lcmonnier. C'est au savant pinceau de cet artiste que la ville doit le tableau représentant S. M. Louis XVI, au moment où ce monarque reçut la députation du commerce de Rouen. C'est encore à ses soins empressés que nous devons aujourd'hui la conservation et îa restauration de ce bel ouvrage , destiné , à une époque malheureuse , par la nature des idées qu'il exprime et par la beauté du talent qu'il décèle, à périr comme tout ce qui annonçait un sentiment louable, comme tout ce qui portait le cachet du génie.
« La belle distribution du Musée de cette ville est aussi l'ouvrage de M. Lemonnier ; ses propres tableaux y figurent au nombre de dix , et ne sont pas le moindre ornement de cette riche collection.
« Le conseil municipal de Rouen désirait depuis longtemps offrir à M. Lemonnier une marque de sa reconnaissance... Une somme de 3,000 fr. a été remise à la disposition de M. le maire , pour être offerte à M. Lemonnier au nom de ses compatriotes.
« M. le maire a pensé que la remise de cette somme , en présence des personnes qui en avaient voté l'emploi , flatterait surtout celui à qui elle était destinée. La présence des sociétés savantes devait ajouter encore à la solennité modeste de cette fête de famille. C'est dans ce but que le conseil municipal avait été convoqué
aussi bien que MM. les adjoints à la mairie , et des députations de l'Académie royale et de la Société d'émulation. La réunion ayant été effectuée à l'hôtel-de-ville , on s'est rendu au Muséum , où M. le maire a remis à M. Lemonnier , en lui adressant un discours de félicitation, la marque d'estime et d'attachement que lui décernaient ses concitoyens. Le respectable vieillard l'a reçue en répandant des larmes d'attendrissement et de reconnaissance. Une bourse de cent jetons accompagnait le présent.
a ISous ajouterons à ces détails que M. Lemonnier , instruit il y a quelque temps du vœu émis par le conseil municipal de Rouen , avait voulu témoigner aux membres de ce conseil toute la gratitude dont il était pénétré, et avait fait lui-même présent , au Muséum de cetfe ville, d'un nouveau tableau de grande dimension représentant les Adieux d'Ulysse et Pénélope à Ycarius. Cet ouvrage avait figuré avec distinction à l'exposition de 1811. L'inauguration du tableau a eu lieu au moment de la réunion dont nous venons de parler , et au son d'une symphonie exécutée par la musique de la garde nationale.
« Tous les amis des arts se réjouiront avec nous de la protection qu'on leur accorde en cette ville. Ceux de nos concitoyens qui les cultivent s'y livrent avec plus d'ardeur encore , assurés qu'ils sont des encouragements qui
attendent leurs efforts, des récompenses réservées à leurs succès. » [Journal de Rouen, du 9 janvier 1819.)
Un pareil triomphe était une protestation contre l'iniquité ministérielle , dont Lemonnier avait été victime. La ville de Rouen montrait par là son amour pour les arts , et ses bienfaits ne pouvaient s'adresser à un cœur plus accessible à la reconnaissance. Lemonnier , en effet, aimait d'une tendresse filiale la cité où il avait reçu la naissance. Quand un Musée y fut formé , ce fut principalement par ses recherches qu'il s'enrichit des productions capitales et nombreuses qui le composent. Quatorze de ses ouvrages , tant de grande que de petite dimension, y occupent un rang distingué ; ce sont :
1° Niobé et sa famille percées des flèches d'Apollon (1772) .
2° A Mission des Apôtres (Rome, 1777).
3° Jésus au milieu des Docteurs (ibid. 1782).
k° Jésus appelle à lui les enfants (ibid. 1783).
5° Saint Charles Borromèe assistant les pestiféré* de Milan (1785).
6° La Présentât ion de la Vierge au Temple (1Y87).
7° Cléombrote , réduction ou copie enpetit du tableau de
8° La mort d'Antoine (1789). — L'auteur a saisi l'instant où le triumvir , après la bataille d'Actium , ordonne à l'un de ses affranchis de le tuer.
9° Les adieux d Ulysse et de Pénélope à Ycarius (1811).
— L'auteur montre Pénélope abaissant son voile pour toute réponse , quand Ulysse lui donne le choix de le suivre à Ithaque, ou de rester auprès de son père.
10° Portrait, à mi-côrps, de Vabbé Joly , docteur de Sorbonne. — Ce portrait, d'une couleur titianesque, a dû être peint vers 1784.
11° Portrait, en pied, du comte d'Herbouville. — Costume de 1792.
12° et 13° Une jeune paysanne de Frascati, assise dans le jardin d'une villa ; un Grec albanais, à demi-couchè sur un sopha, et la pipe à la main. — Ces deux petits tableaux, fort gracieux, sont d'une exécution sûre et légère.
14° La Fortune, copie d'après le Guide.
Cette copie et les deux études précédentes , sont de la jeunesse de l'auteur.
En joignant à ces productions nombreuses le tableau allégorique du Commerce et celui de Louis XVL , qui sont aussi à Rouen , comme je l'ai dit plus haut , on voit que Lemonnier avait consacré une grande part de son existence à sa ville natale: pour prix de sentiments si généreux, son nom y vivra impérissable , auprès de celui de Jouvenet et des autres peintres célèbres de la Normandie.
Peu avant la chute de l'empire , Lemonnier avait exécuté , pour l'impératrice Joséphine , son tableau d'une Lecture chez madame Geoffrin. Il entreprit de lui donner deux pendants. D'une main plus que septuagénaire,
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mais guidée encore par un génie plein de verdeur , il peignit François Ier recevant à Fontainebleau, dans la galerie de Diane, le tableau de Raphaël (la Sainte Famille) , et Louis XI V assistant, dans le parc de Versailles, à l'inauguration de la statue rfttPtegfef (leMiloncrotoniatc). Ces trois sujets avaient pour principale donnée , de rassembler les personnages qui ont illustré les plus beaux siècles â$ la France, et de célébrer en même temps le triomphales lettres et des arts. Ils résument effectivement, en trois époques spirituellement choisies , nos fastes littéraires et artistiques . L'un, dont la scène est prise en 1518 , sous le règne de François Ier, est en l'honneur de la peinture; l'autre, sous Louis XIV, en 1683, glorifie la sculpture et l'architecture; la littérature et la philosophie du xvme siècle , sont honorées dans le troisième , qui nous reporte à l'année 1755. Le noble fils de Joséphine , le prince Eugène , acquit ces tableaux pour sa galerie de Munich , et une médaille d'or à son effigie , des lettres et des présents consacrèrent sa satisfaction envers le peintre. Il est seulement à regretter que des œuvres si éminemment françaises se trouvent en pays étranger, car leur place naturelle serait sans doute maintenant à Versailles.
Ces trois tableaux de chevalet , dernier éclat , pour ainsi dire , d'un feu qui allait s'éteindre , se distinguent par le bonheur delà conception ; celui de madame Geoffrin surtout offre un intérêt plus marqué , en ce qu'il se
rapproche davantage de nous. Le peintre , je l'ai déjà dit , avait connu personnellement la plupart des hommes célèbres du xvnr3 siècle ; non seulement il a copié les traits de leurs physionomies , mais encore il a pu exprimer les diverses habitudes de leurs corps , leurs manières différentes de se vêtir, et ces riens importants qui sont tout pour la ressemblance. Lekain et mademoiselle Clairon lisent une tragédie de Voltaire : c'est là un centre d'action ; les autres groupes sont épisodiques ; et cependant pas un de ces épisodes qui ne se rattache à l'unité. Plus de cinquante figures, avec des costumes très peu favorables , occupent un cadre étroit ; et pourtant nulle confusion dans les plans, nulle déviation fautive de la lumière. Voilà de l'art , voilà où parvient l'expérience , quand elle a pris la vérité pour but constant de ses efforts.
Le tableau de Madame Geoffrin et celui de François I'1 ont été gravés avec succès par MM. Jazet et Debucourt ; je m'abstiens d'autres détails à leur égard ; on me permettra toutefois de mentionner en terminant un joli quatrain qui fut inspiré à un littérateur distingué par la Lecture chez Madame Geoffrin :
Que de nobles talents réunis dans ce lieu ! Que d'illustres amis de la philosophie ! Dalembert les préside, en dépit de l'envie, Fréron en est le diable, et Voltaire le Dieu.
Un autre ami des lettres adressa les vers suivants à l'auteur du tableau :
Sous ton pinceau tout un siècle respire , Et ces mortels que l'univers admire Ont retrouvé le feu divin :
^oi qui les ranimas! leur gloire te convie; Vivant comme eux d'une seconde vie , Tu partageras leur destin.
La mort , hélas ! est le passage à cette existence nouvelle. L'irrévocable arrêt était prononcé. Atteint d'une maladie dont il connaissait trop bien le danger , résigné à son sort , Lemonnier vit approcher sa fin avec une fermeté stoïque. Il expira le 17 août 1824 ; il était dans sa 82e année. Plusieurs Académies l'avaient accueilli dans leur sein , et gardent sa mémoire avec vénération.
Il y a eu des peintres plus complets sous le rapport des talents , mais peu qui aient mérité autant la qualification d'artiste , dans l'acception morate de ce mot. Enthousiaste de son art et laborieux à l'excès , près de rendre le dernier soupir, il cherchait encore ses pinceaux ; sincèrement indépendant , il n'eut jamais d'autre mobile que la renommée ; désintéressé jusqu'à l'abandon, il renonça plus d'une fois au salaire légitime de ses peines, pour que ses tableaux fussent convenablement placés; modeste pour lui-même , il ne prenait le langage de l'exaltation que pour louer les autres ; inaccessible à l'envie , il était
plus occupé à chercher du mérite dans les ouvrages de ses confrères , qu'à y découvrir des défauts ; enfin il eut toutes les nobles qualités de son état.
Complément des vertus humaines ! il fut bon père. Qui le sait mieux , qui le sent plus vivement que son fils unique , en proie à des regrets que treize années ont à peine adoucis. Honoré d'un nom que plusieurs hommes ont rendu diversement recommandable (1) , il en connaît toute la responsabilité ; il sait trop que des intentions droites ne suffisent pas pour l'en rendre digne.
Il est consolant pour l'homme parvenu au déclin de ses ans , de pouvoir jeter sans crainte ses regards en arrière, de se dire , même à l'aspect du tombeau : mon nom sera répété par plus d'une bouche , mon souvenir vivra , non omnis moriar ! Mais souvent , par malheur , cette noble espérance , si elle n'est vaine , est au moins sujette à de tristes mécomptes.
(1) Pierre Lemonnier, professeur de philosophie, membre de l'Académie des Sciences, né en 1675, mort en 1757; Pierre-Charles Lemonnier, l'astronome, né en 1715, mort en 1799 ; Louis-Guillaume Lemonnier, premier médecin ordinaire de Louis XVI, né en 1717, mort en 1799; l'abbé Lemonnier, le fabuliste (V. la Notice ci-après, page 40. ) Pierre-René Lemonnier, né en 1731 , mort, en 17.. , auteur d'un certain nombre de pièces de théâtre, notamment du Mariage Clandestin, du Cadi dupé, de Renaud d'Ast.
Je me suis adressé plus d'une fois cette question : Pourquoi un peintre qui a sévèrement utilisé une longue carrière , qui a produit de grandes pages historiques , qui n'a presque rien fait qui ne fût à la hauteur des maîtres , pourquoi un tel homme n'a-t-il pas laissé après lui tout le renom qu'il s'était acquis de son vivant? Outre la cause générale qui tient à notre âge , contempteur du passé , en proie aux intérêts matériels , ou absorbé dans les calculs d'une sombre politique , H y en a une pins spéciale : la majeure partie des grands ouvrages de Lemonnier se trouve à Rouen , cité importante , soit , mais pourtant ville de province ; l'une de nos capitales industrielles , où à la vérité on aime et protège les arts , mais où Paris ne va pas les chercher ; et il faut bien reconnaître que les réputations ne se fondent et ne se perpétuent qu'à Paris. Bien ou mal, il en est ainsi : Paris c'est la France. Ajoutons à ces causes les influences de la mode , et le caprice de circonstances accidentelles , car il y a aussi du hasard dans les réputations ; puis enfin, la modestie, ordinairement prise au mot , des prétentions de l'artiste , dont la réserve délicate est presque toujours une vertu de dupe.
Cependant il y a un équitable retour des choses d'ici bas. La question que je me suis posée, d'autres se la sont faite. Ainsi s'exprimait le Journal des Artistes , du 10 janvier 1836, dans un article sur le musée de Rouen :
« Ce musée se compose de 291 tableaux tant anciens que modernes , de 30 dessins et de 33 statues , groupes , bustes , en marbre ou en plâtre. Parmi les tableaux , il en est plusieurs qui figureraient avec honneur au musée du Louvre ; tels sont, pour l'école française , huit ou dix belles pages de feu Lemonnier : cet habile élève de Vien, dont les productions peuvent être comparées à celle des David et des Girodet , ne trouve plus de refuge que dans le musée de sa ville natale ; et par une sorte de fatalité attachée au souvenir de cet artiste , son chef-d'œuvre , son tableau représentant le Commerce, se trouve caché dans une salle delà Bourse, où il n'est vu de personne. » Je ne connais point l'écrivain auquel l'esprit d'équité a dicté ces lignes ; mais grâces lui soient rendues ! Quant à moi, je n'ai malheureusement pas , je n'aurai jamais cette autorité du talent qui commande à l'opinion : il n'importe, j'aurai consciencieusement parlé. Il m'appartenait de rendre hommage à la mémoire d'un artiste méconnu. C'était ma tâche, ma consolation , mon plaisir. Que par d'autres ou par moi justice soit faite ! Mais , hélas !
Cineri gloria sera venu.
M art. Ejnst., 26.