NOTICE
SUR
iTittérûteur, mtmbte î>e r3nôtitut.(,)
Guillaume -Antoine Lemonnier était né en 1721 , à Saint-Sauveur-le- Vicomte , en Basse-Normandie. Il quittait les bancs du collège de Coutance , et entrait à peine dans l'âge des passions, quand il fut sur le point de céder à un penchant impérieux qui eût donné à sa vie un cours tout opposé à celui que nous allons examinée. L'amour s'empara de son jeune cœur, et un mariage précoce l'eût
(1) Ce morceau est extrait, avec quelques changements, du Répertoire de la littérature ancienne et moderne , édité en 1824-26, par Castel de Courval, 30 vol. in-8°. L'auteur de la présente Notice a coopéré à ce vaste Recueil par la rédaction de trente-sept articles biographiques, dont dix-huit signés, qui sont ceux concernant Abailard , Addison, Alfieri, Arioste, Baron , Bayle, De Belloy , Berquin , Boccace, Boiardo, Bonnet, Boufflers, Byron, Casti, Cervantes, Gessner, Lemonnier (l'abbé) , madame de Sévigné.
engagé, si le respect de l'autorité paternelle n'eût prévalu. Les tendres représentations de son père suffirent pour lui faire abandonner ce projet étourdi. Ainsi Lemonnier débuta dans le monde par un acte de vertu. C'était de bon augure pour son avenir. Il s'arracha courageusement aux liens qui le captivaient , vint à Paris avec peu d'argent , mais avec beaucoup d'espérances , comme tant d'autres y sont venus, et fut placé au collège d'Harcourt , où il perfectionna son éducation , tout en préparant celle de jeunes élèves confiés à ses soins. Le travail assidu cicatrisa dans son cœur une blessure qui laisse trop souvent des traces durables ; mais , à peine échappé à un écueil, un autre se présentait , qui pouvait causer sa perte , s'il n'eût été doué d'un véritable discernement. Grand amateur de musique , Lemonnier cultivait avec applaudissement cet art si cher aux âmes sensibles.La nature l'avait doté d'un organe sonore et flexible, dont les accents rivalisaient de justesse avec les meilleurs chanteurs du temps. Les jeux de la scène , où plus d'un précipice est caché sous des fleurs , pouvaient séduire sa jeunesse : il fut assez sage pour triompher de ce nouveau penchant , et pour ne chercher que d'innocents loisirs dans un talent qui lui offrait l'amorce d'une fortune rapide. Ces douces distractions, jointes à l'imperturbable enjouement d'un caractère qui s'est maintenu jeune jusque dans le déclin des ans ; une imagination
vive; tout cela, d'ordinairo peu compatible avec une posîtion sérieuse , n'empêcha pas Lemonnier de se livrer à l'étude la plus approfondie des langues anciennes , et de préférer à d'autres professions l'état ecclésiastique dont sçs vertus le rendaient bien digne.
Parmi les auteurs latins que le plaisir de la difficulté vaincue lui faisait aimer , Perse et Térence devinrent les objets de sa prédilection, parce que ces poètes n'avaient pas encore trouvé en français des interprètes satisfaisants. Dans sa Traduction des comédies de Térence , hors de comparaison avec la version surannée de madame Dacier , Lemonnier a su nous transmettre , souvent avec bonheur , la finesse de l'affranchi romain : le vis comica de Térence y est reproduit dans ses traits les plus piquants , autant que le comporte le génie de la langue française ; et sauf sans doute quelques faiblesses de détail , il était difficile de mieux approprier à notre idiome un théâtre si éloigné de nos mœurs.
Lemonnier s'était aussi essayé sur PI au te ; il en avait traduit les Ménechmes; mais il ne donna pas de suite à cette entreprise , « parce que, a-t-il dit lui-même, Piaule « est rempli de mauvaises pointes, de plats jeux de « mots qui ont pu amuser de son temps , mais qui dé- « plaisaient du temps d'Horace , et qui ne peuvent ab-
« solument passer d'une langue dans une autre
« Plaute est d'ailleurs souvent licencieux. Les mœurs
« exigeraient plus qu'une gaze sur beaucoup d'en- « droits capables de blesser la pudeur. Mais quand « les obscénités sont en action ou en situation , le seul « parti à prendre serait de les supprimer. Une traduc- « tion ainsi altérée ou tronquée plairait-elle? etc.» (Réponse aux questions sur la Traduction de Térence.)
Perse opposait d'autres difficultés que pouvait seul surmonter un excellent latiniste , et Lemonnier était à la hauteur de cette tâche. Sa Traduction des Satires de Perse a été dès long-temps appréciée par les connaisseurs, dont quelques-uns l'ont préférée à celle même de Sélis , estimée aussi à juste titre. Au surplus, l'abbé Lemonnier, traducteur d'un poète satirique de l'antiquité , n'encourait pas l'épigramme, ou bien il eût été le premier à en rire , car l'extrême bonté de son cœur était bien connue, et [jamais écrivain moins caustique ne s'occupa de satires.
L'art dramatique avait des charmes pour cet homme aussi tolérant que spirituel. Il composa plusieurs pièces de théâtre , petits drames moraux dont le genre le mit à l'abri du reproche. De ces productions, éphémères d'ailleurs comma les circonstances qui les avaient dictées, une seule a été imprimée ; c'est le Bon Fils représenté en 1773, à la comédie italienne, sous le nom de Devaux. Ce joli acte , en prose , mêlée d'ariettes dont Philidor avait composé la musique , eut un bon nombre de représenta-
tions. Le titre dénote la moralité de la pièce dont l'action est aussi simple que touchante. Qu'il nous soit permis d'extraire de cette bagatelle , maintenant oubliée , les deux couplets suivants qui semblent dignes d'être cités.
Les instruments du labourage, Unis aux armes du soldat , Diront à nos fils , d'âge en âge , Ce qu'on doit faire pour l'Etat.
Ils leur diront : Bêchez la terre , Bêchez , puisque c'est votre état ; Bêchez ; mais, dans un temps de guerre, Que chacun de vous soit soldat.
Il y a loin de cette simplicité au cliquetis de mots , aux chutes épigrammatiques de nos vaudevilles actuels ; mais cela peut plaire encore à qui aime les pensées naturelles naturellement exprimées.
Il reste à examiner le principal titre littéraire de l'abbé Lemonnier. C'est de ses Fables qu'il s'agit. Nous disons qu'elles forment son titre principal , parce qu'il y a le mérite de l'invention que lui refusait jusque là sa qualité de traducteur. Comme fabuliste , il a une certaine originalité dans un genre où il semble qu'on n'ait rien pu faire depuis La Fontaine, sans être taxé de présomption. La Fontaine est inimitable; qui en doute? Mais,
parce qu'il a fait des fables excellentes , s'ensuit-il qu'on n'en puisse produire de bonnes? Plusieurs ont prouvé le contraire. Si La Fontaine a fait ample moisson dans le champ de l'apologue , il a laissé à glaner après lui. Florian , Lamotte , le duc de Nivernais , Dorât lui-même , Le Bailly, l'abbé Aubert, du Tremblay, Àrnault , Gosse , et encore d'autres, ont su découvrir quelques bons grains échappés à l'œil du maître. L'abbé Lemonnier s'est trouvé parmi ces glaneurs heureux., Bon nombre de ses fables sont bien imaginées , et la morale s'en déduit clairement. Son style a les qualités voulues ; il est familier , riant, gracieux, naturel. Seulement la familiarité y dégénère çà et là en négligence, et le naturel en naïveté quelque peu puérile. En admirant la conception et la saine moralité de ses fables , on a donc reproché à Lemonnier son prosaïsme , critique fondée que l'auteur avouait luimême , lorsqu'il écrivait dans sa Préface : « Mes fables « veulent être lues comme de la prose toute simple ; il faut « oublier qu'il s'y trouve des rimes : on doit les causer a bonnement. » Aussi les amis de l'abbé Lemonnier ( s'il en est encore que la faulx du temps ait épargnés ) pourraient se souvenir qu'il causait merveilleusement ses fables , et qu'il leur prêtait un charme infini. Mais la voix du conteur s'est éteinte, et ses apologues ont bien perdu. Cependant plusieurs d'entre eux seront toujours proposés comme des modèles du genre ; on répétera volontiers ,
les Lapins sur les glaçons , l'If et le Pommier du cimetîère, le Gondolier et le Sénateur, les Cruches, le Lion cruel, le Tisserand et son fils , les Chèvres , Lubin et le Bailli , l'Eléphant qui veut faire instruire son fils, et l'on ne pourra relire Y Enfant bien corrigé, sans éprouver de l'attendrissement.
D'un recueil assez volumineux nous extrairons ici une seule fable , non comme la meilleure , mais comme la plus courte : c'est celle qui a pour titre le Statuaire et son Ami.
■ . Certain maladroit statuaire ,
(Car il en est , tous ne sont pas Coustou, Prgal, Bouchardon , Phidias ),
Avait fait un dieu du tonnerre Si court, si court dans ses proportions, Qu'on l'aurait pris pour le dieu des Lapons. Un sage ami lui fit remarquer sa bévue. Le pauvre homme, croyant corriger ce défaut , Vous percha la statue Sur un socle bien haut.
Tu pensais la grandir, la voilà plus petite,
Dit l'ami, tu fais comme un roi
Qui , voulant illustrer un homme sans mérite,
Lui donnerait un haut emploi.
Le Recueil des Fables de l'abbé Lemonnier est suivi de plusieurs jolis Contes et d'Epitres fort spirituelles. Aucun fabuliste , cela est avéré , ne saurait être mis de
niveau à côté de l'incomparable La Fontaine : on chercherait donc très mal à propos à établir même des points d'analogie entre les fables de notre abbé et celles du maître , car elles sont en général conçues d'une manière tout-à-fait différente ; mais on pourrait être mieux reçu à trouver du rapport dans le caractère de ces deux moralistes. Lemonnier , en effet , tenait de la simplicité de La Fontaine ; il avait un peu de ses distractions , beaucoup de sa malice , et toute son aimable bonhomie.
Cet excellent homme méritait d'avoir des amis ; il compta parmi les siens Diderot, Raynal, Élie de Beaumont, Grétry, Sedaine, qui lui dut l'idée première de son opéra* de Rose et Colas; il fut aussi lié avec les peintres Greuze, Vien, et Lemonnier son parent, avec le dessinateur Cochin, avec la célèbre actrice Sophie Arnoult ; et telle était la réputation du bon abbé , que son intimité avec une comédienne n'était pas même regardée comme une imprudence.
Heureux si la fortune eût un peu plus tôt pensé à lui, qui n'y songeait guère ! Il ne posséda long-temps pour subsister que l'emploi de chapelain de la Sainte-Chapelle, où il avait été appelé en 1743 ; il fut ensuite aumônier des gardes du comte d'Artois, et obtint assez tard, dans son pays natal, une cure dont le casuel devint le revenu des pauvres.
Il publia en 1778 les Fêtes des bonnes gens de Canon, et
des rosières de Briquebec et de Saint-Sauveur-le-Vicomte , simple et touchant récit qui fut une bonne œuvre, car le livre était imprimé au profit d'une pauvre rosière. Cet ouvrage est suivi du Curé de Briquebec, conte moral ; de la Bergère bienfaisante, petit drame pastoral ; du Discours d'un nègre marron qui a été repris et va subir le dernier supplice. Dans ces divers opuscules se montre le plus pur amour de l'humanité.
L'abbé Lemonnier, devenu curé d'un bourg de Basse- Normandie, jouissait de cette situation conforme à son ambition modeste, quand le torrent révolutionnaire vint jusqu'à lui. Victime, comme tant d'autres honnêtes gens, il fut incarcéré d'abord à Sainte-Marie-du-Moitt, puis à Paris à Sainte-Pélagie, et il eût péri sans la réaction de thermidor. Echappé des chaînes de l'anarchie, la misère l'attendait, si on ne lui eût offert une place de bibliothécaire du Panthéon, que la mort de Pingre venait de laisser vacante. A ce retour de fortune s'en joignit un autre ; l'Institut, nouvellement formé, admit dans son sein l'estimable traducteur de Térencc et de Perse , le fabuliste ingénieux, l'homme de bien. C'est dans sa studieuse retraite du Panthéon que Lemonnier mourut paisiblement comme il avait vécu , le 5 avril 1797, à l'âge de 76 ans.
Les œuvres de l'abbé Lemonnier sont : Les Comédies de Térenccy traduction avec le texte en regard et des no-
tes, Paris, Ant. Jombert, 1771, 3 vol. in-8°, ornés de gravures d'après Cochin ; Fables, Contes et Epîtres , Paris, même éditeur, 1773, 1 vol. in-8° et in-12;le bon fils, comédie en un acte et en prose, mêlée d'ariettes , Paris , veuve Duchesne, 1773, in-8°; Les Satires de Perse, traduction, 1774, in-8°; Fêtes des bonnes gens de Canon et des rosières de Briquebec et de Saint-Sauveur-le- Vicomte , Paris, 1778, in-8° ; Observations sur le pronom soi, insérées dans la Décade philosophique, tome x. — Le libraire Auguste Delalain a publié en 1817 les Satires de Perse, avec les deux traductions de Sélis et de l'abbé Le monnier.
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« Les femmes, en général, n'aiment aucun art, ne se « connaissent à aucun, et n'ont aucun génie. » Ainsi s'exprime un philosophe qui a droit à notre admiration, mais que l'on ne saurait s'empêcher de trouver parfois trop rigoureux et frondeur. J.-J. Rousseau n'a pas toujours ménagé les femmes dans ses écrits ; et comment les femmes se vengent-elles de ce procédé ? J.-J. Rousseau est leur auteur favori. Il n'y a pourtant là qu'une apparente contradiction. Quoi qu'il en soit, l'Aristarque sévère voulait bien condescendre à quelque indulgence envers la plus belle moitié du genre humain : « Les « femmes, ajoute-t-il, peuvent réussir aux petits ouvra- « ges qui ne demandent que de la légèreté d'esprit, du « goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie « et du raisonnement (2). «Voilà au moins une concession : les femmes d'ailleurs sont assez bienveillantes pour
(1) Cette Notice est placée en tête d'un Choix moral de lettres de madame de Sévigné , publié en 1824 par le libraire Auguste Bouland, 3 vol. in-12 et in-18, de l'imprimerie de Firmin Didot.
(2) Lettre à Dalembert sur les spectacles.
ne pas bouder contre leur austère ami, tout en ayant à opposer à son opinion des exemples et des faits nombreux en leur faveur.
Sans entrer dans une telle discussion, où la courtoisie se trouverait peut-être en conflit avec la vérité, on pourrait dire, sans crainte d'opposition, que les femmes ont un domaine à peu près exclusif dans les vastes champs de la littérature : ce domaine est le sXyle épistolaire qui semble leur appartenir en propre. Leur esprit, ingénieux et flexible, se prête à merveille aux formes diversifiées d'un genre qui veut avant tout de la facilité, de l'abandon, un sentiment délicat des bienséances. Le style épistolaire se définirait mal; il échappe à l'analyse, il n'a aucune règle, il se sent, il se devine> il plaît par un certain je ne sais quoi. Voiture et Balzac ont écrit des lettres qui eurent autrefois un succès de vogue , et qui sont maintenant tombées dans l'oubli : c'est que Balzac et Voiture, écrivant leurs moindres billets sous Finfluence de leur vanité, les ont entachés de cette affectation qui constituait le bel esprit de leur temps, et qui nous les rend d'une fadeur intolérable. Plus tard, Voltaire mit son cachet à des lettres éminemment spirituelles^ monument du génie le plus souple qui fut jamais. Cependant, celles qu'on aime surtout à relire ont été tracées par des mains de femmes, et parmi ces femmes brille au premier rang madame de Se vigne.
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Madame de Se vigne ne se croyait pas une femme auteur, et elle Test devenue à son insu. En dépit de ce qui a été dit sur ce point, il est permis de conjecturer qu'elle ne se doutait guère, en écrivant, qu'elle fît un livre ; et, comme l'a finement observé un biographe :« Si elle est « devenue célèbre, on peut, à la rigueur, dire que ce ne « fut pas sa faute (1). » Il est toutefois avéré que certaines de ses lettres, à mesure qu'elles étaient écrites, passaient de mains en mains dans les cercles de l'époque, et qu'elle ne devait pas ignorer cette circonstance ; mais ce n'était pas sa correspondance intime qui sortait ainsi de l'incognito, et c'est dans son intimité que madame de Sévigné se montre le mieux. Jusqu'à un certain point, ce n'est donc pas un auteur que nous avons en vue, quand nous lisons madame de Sévigné ; nous ne la lisons même pas, nous l'écoutons causer ; c'est une conversation charmante, dont elle fait tous les frais avec une aisance et un naturel parfaits. Son style est si animé, quenousja voyons penser, parler, agir, et toujours bien penser, bien dire et bien faire. Cette illusion subsisterait-elle, si madame de Sévigné eût réellement songé au public en s'adressant à sa fille et à ses amis? Non, sans doute, car alors la fa-
(1) Grouvelle, qui a donné une belle et bonne édition des Lettres de madame de Sévigné, Paris, Bossange, Masson et Besson, 1806, 8 vol.in-8, avec portrait*.
miliarité eût disparu, et la familiarité est son attrait le plus piquant. Sous ce rapport, ses lettres forment un recueil qui, selon toute vraisemblance, restera unique en son genre : elles sont du nombre de ces choses qui ont une telle empreinte d'originalité , que plus on cherche à les imiter, plus on les rend inimitables.
Marie de Rabutin-Chantal , marquise de Sévigné , naquit le 5 février 1626 , à Bourbilly près de Sémur. Fille de Celse-Bénigne de Rabutin , baron de Chantai , et de Marie de Coulange , elle tenait, par son père, à une maison illustrée dans la carrière des armes , et par sa mère à une famille de robe non moins distinguée. Le baron de Chantai était d'une vaillance reconnue ; il périt dans l'attaque de l'île de Rhé, faite en 1627 par les Anglais, pour soutenir la Rochelle et le protestantisme; on prétend même qu'il y fut tué de la main de Cromwell. Marie de Rabutin trouva dans sa famille un autre genre d'illustration. Son aïeule , fondatrice de l'institut des religieuses de la Visitation, sous la direction de St-François-de- Sales, a reçu la canonisation en récompense de sa piété. Il était réservé à l'héritière de deux maisons si diversement honorées, de se créer par elle-même une gloire non moins différente et non moins durable.
La jeune de Chantai, privée de son pèse , lorsqu'elle n'avait guère qu'un an et demi , fut bientôt tout-à-fait orpheline : nous la voyons en effet , dès l'année 1636 ,
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sous la tutelle de son oncle maternel, Christophe de Coulange, abbé de Livry. On est généralement curieux de savoir quelle fut la jeunesse des personnes célèbres : ces sortes de recherches ont de l'attrait : on aime à suivre la direction et les progrès d'un heureux naturel , à trouver dans l'enfance les prémices d'un âge mûr devenu fécond. Une semblable investigation serait certes bien intéressante , ayant pour objet une femme dont le nom est, pour ainsi dire, synonyme de l'esprit le plus délicat ; mais les détails de la première éducation de mademoiselle de Rabutin nous manquent ; heureusement la lecture de sa correspondance y supplée par induction. Il est aisé d'y reconnaître , auprès des qualités dues à une bonne nature, cette instruction solide , ce savoir étendu et varié, cette saveur de style, que la seule nature ne donne pas , et qui sont le bienfait d'un enseignement bien dirigé. Les bons esprits complètent eux-mêmes leur éducation ; ainsi dut faire mademoiselle de Rabutin.
Elle avait dix-huit ans, lorsqu'elle entra dans le monde par son mariage avec le marquis de Sévigné. Elle apportait à son époux une dot de cent mille écus, somme considérable en ce temps-là. M. de Sévigné , d'une ancienne maison de Bretagne , était allié à celle de Retz ; cette parenté des Sévigné les attachait à la Fronde ; aussi estil à'noter que Louis XIV resta prévenu contre eux , et qu'ils eurent peu de part à ses largesses.
Les premiers temps de cette union furent heureux ; mais ce bonheur s'évanouit. Le marquis aimait le plaisir et la dépense ; insouciant et léger, il ne se faisait pas scrupule de négliger sa femme pour se livrer à des attachements indignes de soutenir la comparaison. Ainsi délaissée, madamedeSévigné,brillanted'attraits, de jeunesse etd'esprit, fut exposée à plus d'un piège : la séduction vint l'entourer , avec les formes gracieuses qu'elle sait revêtir à la cour ; mais l'esprit aide la vertu. La première de ces qualités eût sauvé madame deSévigné, indépendamment de la seconde , et elle possédait toutes les deux au suprême degré. Le comte de Bussy , son cousin , bel homme et homme de mérite , que nous voyons figurer dans la correspondance , se passionna pour elle ; mais il fut découragé par ce ton simple et précis que sait prendre une femme , forte d'une vertu exempte de pruderie et du sentiment de sa supériorité.
Madame de Sévigné atteignait sa vingt- cinquième année , quand son mari fut tué dans un duel , dont la cause n'a pas été suffisamment éclaircie. Bien qu'elle eût beaucoup souffert des torts d'un époux inconstant , elle lui donna des larmes sincères. Bussy rendait justice à tous deux en disant : « Il aima partout, et n'aima rien de « si aimable que sa femme ; cependant elle n'aima que o lui avant et après sa mort. »
Veuve à vingt-cinq ans , elle se vit plus que jamais en
butte à des galantes entreprises. Parusses adorateurs se distinguaient le prince de Conti , frère du grand Gondé ; le trop malheureux surintendant Fouquet , dont elle raconte la disgrâce d'une façon si intéressante, et pour qui elle fit preuve d'une amitié courageuse ; le chevalier de Méré, connu par son intimité avec madame de Maintenon; Ménage et le comte du Lude. Mais une sagesse inaltérable donna un démenti continuel à la malice de Bussy qui brûlait d'inscrire sa cousine sur la liste des femmes galantes de la cour. Avec les amants se présentèrent les maris , tout aussi vainement. L'amour maternel ne laissait déjà plus de place à d'autres sentiments dans le coeur de Sévigné. Elle ne voulut pas consentir à échanger son indépendance contre une félicité douteuse, et se consacrant désormais à ses enfants , leur bien-être devint sa principale étude. Elle vécut dès lors avec cette douce sécurité que donnent une ame pure , un esprit élevé, une vertu sans reproche.
Un fils et une fille étaient les fruits de son mariage. Le fils hérita en partie de la légèreté de son père. Quelques écarts de jeunesse causèrent plus d'une alarme à sa mère , qui le témoigne assez par ce peu de mots si pleins de naturel : Que de chagrins on a , quand on aime avec attention ! Toutefois le marquis de Sévigné se recommande comme amateur des lettres. Racine et]Boileau furent ses amis. Cette liaison suffirait pour attester son discerne-
ment, si d'ailleurs la tradition ne nous eût transmis qu'à du savoir il unissait, d'une façon éminente, cette exquise urbanité , caractère distinctif de la cour de Louis XIV. De bonne heure il quitta cette cour où il crut ses services militaires mal récompensés ; il se maria , n'eut pas d'enfants , se livra à la haute dévotion janséniste que sa mère nomme plaisamment la glu du faubourg Saint-Jacques , et mourut en 1713, à l'âge de soixante-dix ans.
On ne saurait prononcer le nom de madame de Sévigné, sans que celui de sa fille vienne aussitôt s'y joindre. Quoique l'une ait droit de nous intéresser infiniment plus que l'autre , elles sont toutes deux inséparables dans nos souvenirs. C'est un privilège des personnes illustrées par leurs talents , de refléter leur gloire sur leur entourage, et de faire passer à l'avenir avec elles les objets de leur affection. Lafille de madame de Sévigné jouit de cet avantage. Ces deux femmes charmantes vont à la postérité l'une à côté de l'autre. Leur attachement mutuel est l'objet principal de ces lettres tant relues. La tendresse de la mère ajoute aux grâces de la fille. Cette tendresse , il est vrai , cause bien des redites ; mais , comme l'a fait observer un homme très spirituel (Chamfort) : « S'il y a « des redites pour l'oreille et pour l'esprit , il n'y en a « pas |pour le coeur. » Ce n'est pas qu'il ne se soit élevé contre la fille des préventions qui n'ont pas même épargné la mère. Certaines bouderies, plus ou moins prolon-
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gées , ont donné à penser que cette tendresse , exagérée dans l'expression , n'était pas tout-à-fait sincère en réalité. Une telle assertion est malheureuse ; sans chercher à la combattre sérieusement , il semble qu'il vaille mieux la laisser tomber d'elle-même. Malheur aux esprits chagrins qui , par une critique intempestive , troublent leur propre plaisir et celui des autres!
Mademoiselle de Sévigné ne pouvait manquer de devenir une femme remarquable. Douée d'un esprit plus sérieux que brillant, elle prit goût à la philosophie, et se fit cartésienne. Son frère la raillait sur son habileté en métaphysique , sur son goût des choses fines et distillées ; ce qui sert au moins à prouver qu'elle avait un tour d'esprit délié , avec beaucoup d'aptitude et de pénétration. Au demeurant elle était fort belle. Lorsqu'elle fut présentée à la cour , le marquis de Tréville dit ce mot qui fit bruit : « Cette beauté brûlera le monde. » Les vers que Benserade fit à sa louange, et les portraits qui nous restent d'elle , témoignent que sa figure était effectivement très distinguée , quoique non exempte d'un certain air dédaigneux. Bien jeune encore, elle fut mariée au comte de Grignan. Les lettres font suffisamment connaître le caractère de cet époux et les suites de cette union. Madame de Grignan mourut sans postérité en 1705, âgée de cinquante-sept ans. Il paraît que ce nom est éteint , aussi bien que celui de Sévigné.
Parler de madame de Grignan , c'est encore s'occuper de sa mère : rendons toutefois à celle-ci notre attention spéciale , et jetons les yeux sur les restes d'une si belle vie.
En mariant sa fille au comte de Grignan , de préférence à tout autre , elle avait compté conserver près d'elle cet objet d'une si tendre sollicitude. Il n'en fut pas ainsi. M. de Grignan eut ordre de se rendre en Provence , en qualité de lieutenant-général dans ce gouvernement. Son séjour y fut prolongé par l'absence du gouverneur , le duc de Vendôme. C'est à cette circonstance ,. indifférente au fond , que nous devons tant de lettres qui charment nos loisirs ; en sorte que cette séparation , nommée par l'auteur son mauvais temps , nous procure des heures délicieuses. Nous nous enrichissons de ce qu'elle perd ; ses privations composent nos jouissances. Dès ce moment , nous voyons la mère et la fille s'appeler, se désirer, voyager alternativement l'une vers l'autre. Dans les intervalles de réunion et de séparation , nous perdons , nous ressaisissons tour à tour leurs aimables confidences. C'est un plaisir entremêlé de regrets, il n'en a peut-être que plus de vivacité.
L'établissement de M. de Sévigné, en 168k , mit sa généreuse mère dans un embarras de fortune assez grand , par suite des sacrifices qu'elle s'imposa. Pour y subvenir et réparer ce malaise, il ne fallut pas moins que toute
son économie et la sagesse de son administration ; car , pour le dire en passant, si ce qu'on est convenu d'appeler esprit se concilie rarement avec cet art plus commun de gouverner ses affaires, madame de Sévigné a fait voir cette alliance de l'esprit le plus brillant, avec l'esprit d'ordre le mieux entendu. Ce simple fait est encore, ce nous semble , en l'honneur d'une femme dont l'ambition était , avant tout, de se montrer une bonne mère de famille.
Or , l'existence d'une mère qui trouva dans son cœur le mobile de toutes ses actions, d'une femme qui, bien que née dans un rang élevé de la société , ne conçut point la pensée d'attirer sur elle l'attention publique, une telle existence doit être semée de peu d'incidents notables. Son biographe chercherait en vain à donner au récit des couleurs variées. Ses efforts superflus à cet égard sont encore un éloge. Heureuse la femme dont la vie se résume en peu d'événements , et dont l'histoire est simplement celle de son esprit et de son cœur ! S'il est vrai que la me des gens de lettres soit dans leurs ouvrages, celle de notre aimable auteur est concentrée dans sa correspondance. Celui qui voudrait la retracer avec vérité, aurait donc à en puiser là les détails , et risquerait trop d'en affaiblir le coloris.
Pour achever rapidement cette esquisse , il suffit de faire voir madame de Sévigné voyageant sans cesse par la pensée de Paris en Provence , et y transmettant l'effu-
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sion de son active sensibilité ; ou , de la représenter à Flris, faisant par cette même sensibilité les délices d'une société choisie , dont M. de la Rochefoucauld et madame de la Fayette étaient les fidèles habitués ; ou enfin , de la montrer, cherchant le calme de la retraite à sa terre des Rochers, qu'elle appelait sa solitude.
Entre autres prérogatives , madame de Sévigné eut le privilège de conserver long-temps ses agréments extérieurs : à cinquante ans , Coulange la gratifie du surnom de Mère-beauté. Nous tairions cette circonstance, peu importante en soi, si elle ne fournissait un nouvel exemple de cette vérité , que la sérénité de l'ame contribue beaucoup à préserver la beauté du ravage des ans.
Madame de Sévigné habitait sa solitude en mai 1694 , lorsqu'elle reçut la nouvelle que sa fille était en danger. Soudain elle vole en Provence , prodigue à madame de Grignan les soins les plus passionnés, l'arrache au trépas , et six mois après , le 14 janvier , succombe elle-même à tant d'agitations et d'inquiétudes. Elle était âgée de soixante-dix ans, quand la mort la ravit à ses nombreux amis , et à la France qui n'appréciait pas encore la grandeur de cette perte. Déposés dans l'église collégiale de Grignan, ses restes y demeurèrent paisiblement jusqu'en 1793, époque où ils furent profanés par des Vandales qui se partagèrent le cercueil de plomb renfermant la dépouille mortelle de ce qu'il y eut de plus aimable sur la terre!
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Nous l'avons dit , la vie de Sévigné est dans ses lettres; elle y est d'autant plus fidèlement tracée , que, suivant toute probabilité , cette femme si distinguée n'eut jamais la pensée que sa correspondance dût être publiée un jour. Ce fut une heureuse trahison en faveur de la postérité , le secret d'un cœur sensible et généreux dévoilé avec une douce perfidie, en un mot la nature prise sur le fait.
Indépendamment de ce touchant intérêt qu'elle sait répandre sur les détails de sa vie domestique , madame de Sévigné nous offreun tableau vrai de la cour de LouisXIV. Une foule de particularités et d'anecdotes , de riens , si l'on veut , mais de riens qu'elle sait embellir , nous mettent au fait des mœurs de cette cour renommée , de son étiquette, du ton qui régnait alors. Les lettres de Sévigné sont à cet égard de curieux mémoires. On est d'accord quant au mérite du style : tantôt fort, tantôt léger ; tour à tour d'un abandon facile et d'une éloquence nerveuse ; presque toujours élégant, et surtout animé, il se plie avec flexibilité à tous les sujets, à tous les tons, à toutes les nuances. Un naturel exquis en fait le charme , et partout on sent que cette correspondance est une gracieuse causerie écrite.
Si l'on a beaucoup dit pour l'éloge, on a beaucoup dit aussi pour la critique. La personne n'a pas été plus épargnée que le style. L'un juge que madame de Sévigné est une prémuse; l'autre lui reproche son engouement pour
la cour ; celui-ci accuse de jansénisme une femme qui regrette de ne pouvoir devenir dévote ; celui-là se récrie contre sa médisance. Fontenelle, je crois, traite madame de Sévigné de Caillette : elle ne paraît pas exempte Cn effet d'un peu de commérage ; mais c'est un commérage de si bonne manière ! Est-il possible de babiller avec plus de grâce , d'enjouement et d'imagination ? La critique s'exerce encore sur des tournures de phrases , sur certaines locutions qui heurtent aujourd'hui la délicatesse de nos oreilles ; mais, la critique oublie que le secret des lettres a été violé , et que notre langue n'était pas alors purgée des mots qui nous offensent , raffinés que nous sommes. Enfin on a répété jusqu'à satiété ce mot d'elle si connu : On se dégoûtera de Racine comme du café ; soit , c'est une erreur , et l'on ne se dégoûte ni de l'un ni de l'autre : nous ne prétendons pas dire qu'elle ait été sans préjugés ; nous avons une opinion bien autre ; mais nous ne saurions nous empêcher de penser que Voltaire était lui-même sous l'empire d'une prévention outrée, lorsqu'il prétendait qu'elle manque de goût. Cette accusation marque de la part du grand homme une absence totale de bonne foi contre laquelle , par malheur , il ne sut pas toujours se tenir en garde.
Madame de Sévigné a été comparée à Cicéron , à Montaigne ; on ne saisit pas bien de telles analogies : on a cru lui reconnaître aussi des traits de ressemblance avec
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La Fontaine : le seul rapport qui existe , à notre sens . entre elle et ce dernier , c'est que , ainsi que La Fontaine, madame de Sévigné ne doit se comparer qu'à elle-même. Toutefois on pourrait lui appliquer ce que La Harpe dit de notre fablier. On se trompe fort , si le passage suivant, écrit pour lui, n'aurait pu l'être aussi bien pour madame de Sévigné :
« Il a inventé sa manière d'écrire , et cette invention « n'est pas commune ; elle lui est demeurée entière : il en « a trouvé le secret , et l'a gardé. Il n'a été ,. dans son « style, ni imitateur , ni imité ; c'est là son mérite. Coince ment s'en rendre compte? Il échappe à l'analyse qui « peut faire valoir tant de talents , et qui ne peut ap- « procher du sien. Définit-on bien ce qui nous plaît? « Peut-on discuter ce qui nous charme? Quand nous « croirons avoir tout dit , le lecteur ouvrira le livre , et h se dira cent fois davantage. Et peut-être , si ce génie « heureux pouvait lire tout ce que nous écrivons à sa « louange, peut-être nous dirait-il : vous vous donnez « bien delà peine pour expliquer comment j'ai su plaire ; « il m'en coûtait bien peu pour y parvenir. »
COUP DŒIL RÉTROSPECTIF
SUR