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LES PALAIS FLORENTINS

Palazzo-Vecchio. — Dans l'énumération des principaux palais qui décorent Florence , celui qu'on nomme le Palais-Vieux tient et doit garder le premier rang. Autrefois habité par les chefs du gouvernement , précédé

d'une place publique et de ce beau portique d'Orcagna , qui furent le Forum de Florence républicaine; accompagné de la célèbre galerie de Médicis, il est le véritable centre de l'histoire florentine et de sa gloire artistique; il est comme le cœur de la cité que nous admirons.

Le Palais-Vieux est une vaste fabrique carrée, couronnée de créneaux, à laquelle la simplicité mâle de sa construction et sa masse même impriment un caractère de sévérité imposante. L'édifice, presque sans ornements extérieurs, est surmonté d'une haute tour audacieusement bâtie en encorbellement ou en surplomb, sur des consoles très saillantes. L'œil est charmé, dès l'entrée, de l'aspect du Cortile, dont les décorations, sculptées et peintes, sont de bon goût, quoique multipliées, et au milieu duquel s'élève une belle fontaine en porphyre, ornée d'une figure d'enfant en bronze par le Verrocchio. La salle du conseil, sala grande, où mi-Ile citoyens pouvaient s'assembler, est remarquable par son ampleur et sa noble ordonnance, par des sculptures de Baccio- Bandinelli, et des fresques historiques de Giorgio Vasari. Au sujet de ces fresques s'est conservée, vraie ou fausse, la tradition d'une anecdote singulière. On raconte que, tandis que Vasari, monté sur un échafaudage, était occupé à peindre un plafond, Corne Ier survint avec sa fille, et que ces deux personnages, se croyant seuls, dévoilèrcnUiux regards du peintre un mystère bien dange-

rcux. Yasari, devenu leur confident malgré lui, eut assez de présence d'esprit pour faire semblant de dormir. Aperçu enfin par le prince, et interpellé sur l'heure qu'il était, il répondit : « Comment saurais-je l'heure en dormant? » L'à-propos de son sommeil et de sa réponse sauva l'artiste du courroux du grand-duc; mais ainsi fut connu, dit-on, le secret de la liaison scandaleuse de Côme avec sa fille.

Une autre salle , nommée la guarda-roba ( gardemeuble), renfermait le trésor domestique des chefs de l'Etat. C'est dans ce lieu que Côme Ier aimait à se retirer; c'était son laboratoire. Amateur d'antiquités et de médailles, son plus doux passe-temps était de restaurer, avec l'aide de Benvenuto Cellini, des figurines en bronze couvertes de rouille. Celiini, cet habile statuaire, ce ciseleur étonnant, cet homme si original, était un favori assez indocile, qui ne se pliait pas volontiers à quitter ses travaux pour les colifichets du prince.

OEuvre d'Arnolfo di Lapo, qui fut aussi l'architecte de la cathédrale et de l'église de Santa-Croce, le Palais- Vieux compte plus de cinq siècles d'existence, et le temps, en marquant sur lui son empreinte vénérable, n'a point altéré sa solidité.

Tout près de là est la Loggia de'Lanzi, plus communément appelée d'Orcagna, du nom de son architecte ; elle date de 1355. Suivant la proposition de Michel-Ange,

cet élégant portique, borné à trois arcades, devait se prolonger et encadrer la place entière dont rien alors n'eût égalé la magnificence; mais l'énorme dépense que ce projet grandiose entraînait avec lui, fit renoncer à son exécution. Telle qu'elle est, la Loggia d'Orcagna se distingue par la majesté de ses proportions. Là sans doute se réunissaient les magistrats, et les affaires publiques se traitaient en présence du peuple ; cette Loggia dut servir de tribune aux orateurs populaires; sa voûte retentit maintes fois des émotions turbulentes de la multitude (car la liberté de Florence était une liberté agitée); plus tard elle Servit de dais aux princes dans des fêtes splendides; et maintenant, prohpudor ! on y fait le tirage de la loterie.

La Loggia et les abords du Palais-Vieux sont admirablement ornés de statues en bronze et en marbre, ce qui fait de la place un musée de sculpture, et donne à l'ensemble un aspect monumental qu'on ne rencontre nulle part ailleurs : c'est la Judith du Donatello; le Persée de Benvenulo Ceïlini; le groupe de l'Enlèvement d'une Sabine, la fontaine de Neptune et la statue équestre de Cômc I", par Jean de Bologne; c'est, enfin, le David.de Michel-Ange, et l'Hercule de Baccio-Bandinelli, deux colosses de marbre. Ces sculptures ne sont pas toutes irréprochables; mais plusieurs sont des chefs-d'œuvre,

et les noms de leurs auteurs appartiennent tous à l'immortalité.

Le monument de la galerie de Médicis est lié au Palais- Vieux; exécuté vers le milieu du x\T siècle par Vasari, il occupe trois côtés d'un parallélogramme. Une partie du rez-de-chaussée renferme la trésorerie, les archives et une riche bibliothèque; l'autre, composée de boutiques, est .une sorte de bazar assez disparate. L'étage de l'attiqiie est entièrement consacré à la somptueuse collection que les premiers Médicis avaient commencée , et qu'ont augmentée leurs successeurs. Les deux grands corridors parallèles ont 4-30 pieds de longueur", et celui qui les réunit en a 100; mais tout ce vaste esjtice ne suffisant pas encore à contenir tant de trésors successivement accumulés, force a été d'y adjoindre des salons latéraux, stanze, pris sur des maisons voisines. C'est cet ensemble de corridors et de salies qu'on est convenu de comprendre sous le nom de 'galerie.

Il faudrait un gros volume pour la seule nomenclature des œuvres d'art de tous les genres classés là dans un ordre méthodique, et l'on n'attend pas ici cet ennuyeux catalogue. Indépendamment d'une foule innombrable de groupes et de bas-reliefs, de statues et de bustes, assemblés comme une population de bronze et de marbre, entre la divine Vénus de la Tribune et la touchante tragédie de TCiobé; outre des centaines de tableaux des

maîtres des écoles diverses, depuis l'école florentine, triomphante sur son propre terrain, jusqu'à l'école française, qui ne compte guère que comme nombre; on contemple dans la galerie de merveilleux assemblages d'antiquités étrusques et romaines, de médailles, de camées, de ciselures, de mosaïques et de pierres précieuses. Il y a de tout cela dans la plupart des musées de l'Europe; mais une collection unique, et dont à ce titre Florence a droit de s'enorgueillir, est celle des portraits des grands artistes, au nombre de plus de deux cents, presque tous peints par eux-mêmes. La fameuse Stanza délia Tribuna, construite par Buontalenti dans la forme octogone, est l'une des salles contiguës au grand corridor de gauche. L'intention manifeste des ordonnateurs a été de n'admettre que des ouvrages accomplis dans ce sanctuaire privilégié, éclairé et disposé avec beaucoup d'apprêt. Au centre domine la sublime Vénus, comme une reine, ou plutôt comme la divinité de ce petit temple des arts; et les plus rares merveilles que le ciseau et le pinceau aient pu enfanter lui composent un entourage digne d'elle : c'est, en sculpture, ce charmant Apolline, dont on a dit spirituellement : « Si les statues pouvaient se marier, la « Vénus ne saurait se trouver un parti plus sorlable que « cet Apollon; » c'est le rémouleur, Yarrotino, objet de tant de dissertations; le groupe des Lutteurs, attribué à Céphisodore, et le Faune jouant du scabillum ou crotale :

en peinture, sont inscrits là, sur des pages brillantes, les noms glorieux de Raphaël, de Michel-Ange, de Léonard de Vinci, du Titien, du Corrège, de l'Àlbane, d'André del Sarto, d'Annibal Carrache, du Guerchin, de Daniel de Volterre, du Guide. Cette tribune offre un résumé exquis, et Ton peut dire qu'il y a, dans la galerie renommée des Médicis, de quoi acheter un royaume plusgrand que la Toscane.

Palais Pitti. — Luca Pitti, marchand florentin comme les Médicis , opulent comme eux, et leur compétiteur en plus d'une circonstance, commença, vers le milieu duxv siècle, ce vaste édifice, et ne put le continuer, soit parce qu'il l'avait entrepris sur une trop grande échelle , sôit à cause des revers.quela fortune lui fit éprouver. Il avait voulu, simple particulier, faire une œuvre de souverain ; son orgueil le perdit. Plus heureux, Côme Ier acquit, en 15&9, la casa Pitti des héritiers du rival de sa famille; il l'augmenta, l'embellit, et la mit à peu près en l'état où on la voit de nos jours. Il ne s'était cru assuré, dit-on, de conserver le pouvoir, jusque-là regardé par lui-, même comme précaire, que lorsqu'il avait pu quitter la casa Medici, demeure de sa famille, et occuper, le Palais- Vieux ; il était certain de sa puissance quand il vint habiter la casa Pitti, qui depuis lors a été constamment la résidence des grands-ducs de Toscane. La façade principale, œuvre de Bruncllcschi, a une étendue de 90 toises

sur la place; elle est toute à bossages et à refends vermiculés; les croisées sont prises dans trois rangs d'arcades superposées , sans l'emploi d'aucun ordre. L'ensemble , d'un style large (Si sévère, d'une simplicité majestueuse, est le vrai type de l'architecture toscane, et a servi de modèle, au moins pour le caractère, aux autres palais de la même époque. La cour, trop étroite peutêtre, est de l'Ammanati. A son pourtour sont des galeries à colonnes engagées, où régnent les trois ordres grecs ; mais ces colonnades, à refends comme la façade, sont l'objet d'une critique fondée à bon droit, ce nous semble, sur ce que la délicatesse de l'architecture grecque ne comporte pas un tel alliage qui l'appesantit. Ce sont au reste, ces refends et ces bossages qui marquent l'analogie qu'on a souvent signalée entre le palais Pitti et celui du Luxembourg à Paris ; . c'est principalement et 1 presque seulement par eux que se ressemblent ces deux constructions d'ailleurs fort différentes. Il est pourtant hors de doute que l'architecte du Luxembourg, Jacques Debrosses , eut l'intention de rappeler en quelque manière, à Marie de Médicis, princesse de Toscane, la résidence de sa famille.

La ville de Florence a dans son sein même une rivale de la galerie de Médicis, c'est la galerie Pitti. Celle-ci égale l'autre, sinon pour la richesse numérique, au moins pour le choix des morceaux. Raphaël , dans son éton-

lttf» SOUVENIRS

nant portrait de Jules II, et surtout dans son incomparable Madona délia Seggiola ; Michel-Ange , dans son tableau des trois Parques; Fra-Bartolomeo, dans son Saint- Marc; Salvator Rosa, dans sa fougueuse Conjuration de Catilina; le Titien, le Caravage, André-del-Sarto, Carlo Dolce, Ghirlandajo, Allori, le Guerchin, Pietro da Cortona lui-même, dans ses plafonds, e tanti altri, sont à étudier soigneusement dans cette collection magnifique. Là se voit aussi la Vénus que le ciseau de Canova avait osée ; tâche bien délicate, puisqu'il s'agissait de remplacer la Vénus de Médicis, quand celle-ci, qui ne semble devoir être enlevée que par un Dieu, devint la proie d'un ravisseur simple mortel, et fut très prosaïquement transportée à Paris ! Ce souvenir, toujours présent, nuit encore à l'œuvre de Canova, et souvent il a rendu la critique sévère jusqu'au point de devenir injuste. Au moins peut-on dire que, si la Vénus de Médicis est une déesse, la Vénus de Canova est plus qu'une femme.

La bibliothèque du palais Pitti, assez mal distribuée à l'étage supérieur, se compose d'environ 45,000 volumes. Parmi les nombreux manuscrits, s'en trouve un des sonnets et des canzoni du Tasse, fort curieux à cause des corrections et des ratures faites par l'illustre poète ; plusieurs de Machiavel, et beaucoup de lettres autographes de Galilée, ainsi que d'autres hommes célèbres.

Les vastes jardins Pitti , plus ordinairement désignés

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sous le nom de Boboli, sont dans le genre qu'on s'est accordé à nommer français , bien qu'il nous soit venu d'Italie, et que le~parc de Versailles, par exemple, devenu type des jardins dits français, ait été visiblement imité par Le Nôtre, des jardins Boboli. Ces derniers, plantés par Buontalenti, quoique réguliers, n'ont pas la froide symétrie de Versailles: on y découvre, au contraire, les plus charmants contrastes de lignes, de riantes perspectives très-adroitement ménagées, d'heureux mouvements de terrain dont l'architecte sut profiter a^ec une habileté infinie. A la vérité, l'art se montre dansdes amphithéâtres, des gradins à balustres, des obélisques, des bassins, des statue» et des vases ; mais l'art, en s'emparant de la nature, ne l'a point défigurée; s'il a osé çà et là émonder les arbres et les façonner, partout ailleurs il les a laissés croître et s'élancer en liberté. Ces jardins délicieux sont un exemple de ce que l'hommfc peut faire de la nature, pour l'approprier à son agréaient, pour la civiliser en quelque sorte, et la parer sans la dégrader. Ce qui donne d'ailleurs à ces jardins d'Italie un charme refusé aux nôtres , c'est qu'ils n'ont pour ainsi dire pas de saisons, car la verdure y est éternelle. Le citronnier, l'if, le laurier, le mélèze, le cèdre, le pin maritime, d'autres arbres toujours verts, se détachent merveilleusement sur le bleu du ciel. Parfois, je m'en souviens, errant dans les jardins Boboli, y cherchant l'ombre, et oubliant décembre, j'aurais cfu que l'Italie n'avait point d'hiver.

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Casa Medici ou Riccardi, Casa Strozzi, etc. — La casa Medici, première demeure desMédicis, construite en 1430 par MichelozzoMichelozzi, acquise en 1659 par la famille Riccardi, et la casa Strozzi, œuvre de Benedetto da Majano et du Cronaca, sont du même style, et les plus remarquables des anciennes habitations fortifiées de Florence. Ce sont des constructions cubiques, dont une cour claustrale occupe le centre.#Au dehors, le rez-de-chaussée est d'ordre rustique, flanqué de ces bossages que les Italiens appellent avec raison bozze dij)ietra forte. Deux étages, d'une simplicité mâle, et où se montrent seulement quelques fenêtres cintrées, surmontent cette base solide. La partie supérieure est couronnée par des-corniches qui sont en parfait rapport avec l'ordonnance générale. Il résulte de cette large sévérité de plan, non dépourvue d'élégance, un certain accent de noble énergie et de fierté qui résume on ne peut mieux le moyen âge, temps de féodalité, d'anarchie et de dissensions.

Ces forteresses domestiques , et d'autres encore , telles que les case Ruscellai, Niccolini, Arnaldi, Guadagni, Buondelmonte , Bartolini, toutes plus ou moins dans le même goût , furent érigées effectivement à des époques où la noblesse avait souvent à se garantir des soulèvements populaires : voulant cependanflconcilier cette nécessité de sa défense personnelle avec son orgueil aristocratique, elle afficha au dehors une attitude simple , mais mena-

çante , et se ménagea au dedans une somptuosité dont la vue aurait offusqué les plébéiens: aussi les appartements de plusieurs de ces palais sont-ils aussi riches que les façades sont peu ornées. A la base et aux angles de ces édifices se voient encore de forts anneaux de bronze et de grandes lanternes ciselées : l'usage auquel servaient les anneaux n'est pas bien déterminé, mais on sait que les lanternes, appelées lumière, étaient l'un des attributs de la noBlesse, qui seule avait le droit d'illuminer ainsi dans les fêtes.

La vue de ces vieilles demeures féodales impose une sorte de respect craintif; leurs murailles, noircies par les ans , sont comme ces médailles rouillées, fragments historiques des faits de nos ancêtres ; elles paraissent austères, sombres et farouches comme le furent jadis leurs possesseurs, et forment un contraste bien singulier avec les mœurs efféminées des modernes.

En parcourant les anciens palais, nous devons un coupd'œil à celui du Podestà (juge ou bailli dans les temps républicains) : on y trouve encore les tribunaux et les prisons (les uns ne vont pas sans les autres). La cour du palais du podestà, décorée d'écussons et d'inscriptions, offre une vue intérieure de l'effet le plus pittoresque. Cet édifice, qui date du milieu du xme siècle, est fort curieux à examiner, à cause de son ancienneté rattachée aux premiers Ages de la république, et à cause du

caractère de son architecture, analogue à celle du Palais- Vieux, mais peut-être avec plus de gravité encore.

De construction plus récente sont les palais Capponi et Corsini; ce dernier, en l^elle situation sur le quai de l'Arno (Lung'Arno), a des appartements et une galerie d'un faste royal.

Après avoir contemplé les nobles demeures de la puissance, l'œil aime à se reposer sur les modestes retraites illustrées par des noms chers aux arts et aux lettres. Tout étranger, digne de comprendre la vraie gloire, cherchera avec empressement la casa di Dante et la casa Buonarotti ; il voudra avoir vu la maison de Machiavel, la villa de Guicciardini et celle de Boccace; elles l'entretiendront de hautes renommées conquises par la force du génie. La maison de l'usurpateur Américo Vespucci lui rappellera une célébrité illégitime ; il n'aura pour elle qu'un regard, mais une curiosité respectueuse pour les autres.

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