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ÉGLISES DE FLORENCE

Dans le nord de l'Italie , et jusqu'en Toscane, toute cathédrale est désignée sous le nom assez impropre de Dôme , Duomo. Santa-Maria del Fiorc est le dôme de Florence, et sa forme peut lui valoir cette appellation. Il y a peu de temples chrétiens aussi imposants que cette nef gothique, si vaste, si graveet si religieuse. Lesplusgrands

DE YOÏAGES. 171

architectes, Arnolfo diLapo, Giotto, Brunelleschi, Michel- Ange, Orcagna, Taddeo Gaddi, ont appliqué tour à tour leurs puissantes facultés à l'érection de ce monument digne hommage de l'homme envers la divinité. Lapo le commença sur la fin du xme siècle, avec l'aide de Cimabué, son maître; Brunelleschi entreprit et mit à fin la coupole, œuvre audacieuse, inspirée du Panthéon de Rome, à l'instar de k coupole de Saint-Pierre ; Giotto éleva le campanile, si élégant, si riche de sculptures et d'incrustations de marbres, que Charles-Quint s'écria, dit-on, en le voyant : « Les Florentins devraient renfermer cette tour « dans un étui, et ne la montrer qu'une fois l'an. «L'intérieur de l'édifice produit d'autant plus d'impression, que la multiplicité des ornements n'en rapetisse pas l'étendue: rien de superflu n'altère cette noble simplicité qui, en architecture comme en toutes choses , caractérise la vraie grandeur.

Le baptistère est, ainsi que le campanile, détaché du corps de l'église ; ce sont trois parties distinctes d'un même tout : on trouve.en Italie beaucoup d'exemples de cette séparation. Le Baptistère , placé sous l'invocation de saint- Jean, forme donc une petite église à part. On y pénètre par trois portes sculptées en bronze, qui sont des miracles de l'art , et semblent dignes , en effet , de servir d'entrée au paradis, suivant l'expression de Michel- Ange. La plus belle de ces portes, celle qui fait face au Dôme, est l'ouvrage de Lorenzo Ghiberti ; elle tient sans

ll'l SOUVENIRS

contredit son rang parmi les principaux chefs-d'œuvre d'un temps qui fut l'âge d'or de la sculpture.

C'est dans l'église de Sainte-Marie des Fleurs , appelée alors Santa Reparata , qu'eut lieu, en 1478, l'attentat des Pazzi contre Julien et Laurent de Medicis. Un pape ( Sixte IV ) , un cardinal ( Riario ) , un archevêque (Francesco Salviati) et plusieurs prêtres, trempaient dans cette^conspiration, et le moment de l'élévation de l'hostie avait été choisi pour l'exécution sacrilège du complot. Julien y périt poignardé, et Laurent, atteint d'un coup mal assuré, fut sauvé par le dévouement de ses amis. C'est aussi dans cette cathédrale que vingt ans après, en 1498, tonnait en chaire contre ces mêmes Médicis le fougueux dominicain Jérôme Savonarole : ce prédicateur fanatique périt dans les flammes que lui et deux autres moines, ses partisans , avaient prétendu affronter l'évangile à la main. La conjuration des Pazzi et la catastrophe de Savonarole sont des épisodes fort dramatiques de l'histoire florentine.

Santa Croce (Sainte-Croix) est .le panthéon florentin. Tout ami fervent des lettres et des arts devra un pèlerinage à ce temple qui a donné l'hospitalité des tombeaux à Galilée, à Machiavel, à Michel-Ange, à Leonardo Bruni Aretino (1), à Alfieri, à Felicaja , et à d'autres morts

(4) Je saisis volontiers l'occasion de rectifier une erreur que j'ai

immortels. L'expression de pèlerinage convient ici, car, au dire de Byron, .Santa Croce est La Mecque de l'Italie. Mais l'œil y cherche vainement les sépultures du Dante, de Pétrarque et de Boccace, noble triumvirat des réformateurs de la langue italienne. La vieille ville de Ravenne , le bourg d' Arqua, s'enorgueillissent de posséder les reliques des chantres de Béatrix et de Laure ; elles ne les ont pas rendues à Florence jalouse. Certaldo retient les cendres de l'auteur du Décaméron. Que de mânes illustres on aimerait encore à visiter à Sainte-Croix ! On voudrait y lire sur des marbres dignes d'eux les noms glorieux des peintres Léonard de Vinci , Bartolomeo di San Marco, Daniel de Volterre, Giorgio Vasari, Antonio Tempésta, Cigoli, Allori, Ghirlandajo; des sculpteurs Benvenuto Cellini , Donatello , Baccio Bandinelli f des architectes Léon-Baptiste Alberti, Brunelleschi, Servandoni ; du poète Pulci ; des, historiens Guicciardini , Paul Jove ; du musicien Lulli ; du savant Accurse ; du pape Léon X, et de tant d'autres hommes célèbres qui eurent pour terre natale cette belle Toscane, aussi féconde au-

commise dans mes Souvenirs d'Italie. A grand: tort j'avais pris pour la tombe du licencieux Arétin, celle de Léonardo Aretino, savant et vertueux chancelier de la république de Florence. Au reste, j'ai commis cette erreur grave avec madame de Staël et avec d'autres voyageurs accrédités : j'en expie ici ma part.

i refois en génies, qu'elle l'est encore en fruits et en fleurs. Là on aurait alors, résumé en épitaphes, une portion notable de l'histoire de l'esprit humain. Toutefois, et malgré de telles lacunes vivement senties, Corinne a eu raison de dire que « cette église de Santa-Croce conte tient la plus brillante assemblée de morts qui soit « peut-être en Europe. » Ajoutons qu'elle semble faite pour eux, par la majesté un peu sombre de l'édifice, et par le goût sculptural de la plupart des mausolées. Celui de Michel-Ange est remarquable par trois statues figurantla Peinture, la Sculpture et l'Architecture, dans l'attitude d'une douleur méditative : celui de Vittorio Alfieri est dû au ciseau de Canova ; les Toscans se plaisent à dire de ce monument : « C'est le tombeau de So- « pÏÏocle sculpté par Phidias. »

Qui pourrait sans émotion fouler les dalles retentissantes de l'église de Sainte-Croix, errer sous ces arceaux brunis , sous ces voûtes , où le bruit mesuré des pas produit un religieux murmure ! Comment, sans un tressaillement de vénération profonde , se sentir si près des dépouilles mortelles de ces demi-dieux immortalisés par le génie ! En parcourant seul, vers le déclin du jour , cette voie des tombeaux que forment les longues nefs , on n'est plus de ce monde ; l'imagination, comme suspendue entre les deux vies, se croit dans la patrie des Ames.

Après avoir accompli ce pèlerinage mélancolique de Santa-Crocé , pour éviter de retomber de trop haut dans le monde réel , il faudrait se faire transporter les yeux fermés à l'église collégiale de San Lorenzo; car là aussi se retrouvent les graves enseignements de la tombe. On irait ainsi, presque sans transition, du Panthéon àyYVestminster. San-Lorenzo est le Westminster de Florence , comme Santa- Croce en est le Panthéon. Mais ce sont d'autres tombeaux, d'autres morts et d'autres gloires : à Sainte-Croix, des monuments sans autre luxe que celui de l'art; à Saint-Laurent, des mausolées de jaspe, de porphyre et de granit, où s'étalent le lapis, l'or et le bronze avec le faste des inscriptions ; là, des personnages qui durent leur élévation à la seule grandeur de leur pensée, ici, des princes qui atteignirent la renommée à l'aide de la puissance. Les gloires de Sainte-Croix sont aussi durables que le granit et le porphyre de Saint-Laurent.

La magnificence funéraire qui éclate à San-Lorenzo, dans la chapelle ducale des Médicis, capella de* depositi, est de ces choses dont la description ne saurait donner qu'une incomplète idée; il serait môme hors de propos de la décrire, attendu que le bon goût n'est pas d'accord avec elle, et que, après tout, une telle somptuosité intéresse peu, presque toujours obtenue aux dépens des peuples.

Il est mieux de nous arrêter devant les tombes qui dé-

corent la sacristie de cette même église, parce que la matière y est surpassée par le travail, et que ce travail est de Michel-Ange. Cet inimitable artiste a imprimé sa main de maître sur les sarcophages de deux des Médicis, l'un Julien, frère de Léon X, et l'autre Laurent, duc d'Urbin, et père de l'odieuse Catherine. Le premier de ces monuments est surmonté de deux statues représentant le Jour et la Nuit ; le Jour est vraiment animé de toute l'expression de la vie ; la Nuit sommeille, et endormie, semble respirer; on dirait qu'elle va parler, si on l'éveille.

Destala , se no'l credi, e parleràti ,

disait un contemporain de Michel-Ange : « Le sommeil « lui est doux, répondit le sculpteur-poète, ne point voir, « ne point entendre, est pour elle un bien ; ne réveille « donc pas ; silence ! »

Non veder, non sentir, e gran ventura; Perô non la destar; dehl parla basso.

Sur l'autre tombeau est la statue de Laurent, avec deux figures emblématiques de \\ Aurore et du Soir. Laurent est représenté en habit guerrier, le casque en tête, assis, et plongé dans la méditation. Cette figure, dont la pose est d'un naturel exquis, produit une incroyable illusion de vérité; involontairement on se tait devant elle, car on s'attend qu'elle va dresser la tête, si

on la distrait de ses réflexions. Il est beau, il est grand, cet art qui a le pouvoir de communiquer ainsi la pensée à la pierre.

La bibliothèque Laurentienne, à bon droit célèbre, est très riche en manuscrits , au nombre desquels tout homme studieux, tout curieux, connaisseur ou non, voudra se faire montrer les fameuses Pandectes d'Amalfi; un Plutarque et un Tacite très anciens; les Lettres familières de Cicéroriy copiées de la main de Pétrarque; le Longus maculé d'encre, dont la réputation s'est augmentée depuis la spirituelle polémique de Paul-Louis Courier; le plus ancien manuscrit que l'on connaisse de Virgile ; la Vie de Benvenuto Cellini , écrite par ce singulier artiste; les Tragédies d'Alfieri; enfin, une foule de trésors littéraires. Le local qui les renferme est on ne peut mieux approprié à sa destination : son air de simplicité, de vétusté; le demi-jour mystérieux que laissent pénétrer les vitraux; les sièges gothiques et les pupitres de chêne sculpté ; tout cela est en parfait accord avec les vieux parchemins à fermoirs de cuivre. Il règne là une tranquillité , une harmonie sérieuse , une certaine odeur d'érudition , qui invitent à l'étude et au recueillement.

Michel-Ange, qu'on retrouve à chaque pas dans Florence , et qu'il faut citer à chaque instant ( car son esprit semble errer partout) ; Michel-Ange avait une pré-

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