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MOEURS FLORENTINES

Pourquoi cet appauvrissement dans les arts et dans les lettres, ne proviendrait-il pas du changement introduit dans les mœurs? Le climat imprime à une nation son caractère spécial, en même temps qu'il détermine sa constitution physique ; les mœurs sorft l'expression de ce caractère donné; la littérature et les arts se formulent d'après les mœurs ; mais les mœurs et le caractère se modifient avec les institutions. Ainsi, peuvent s'expliquer les réactions qui se manifestent dans l'esprit national, et ses phases diverses. Le climat en Italie n'a pas sensible-

ment changé ; mais il n'en a pas été de même à l'égard des institutions politiques : c'est à ces dernières qu'il faut recourir, pour se rendre compte des modifications qu'ont éprouvées le caractère, les mœurs et l'esprit des Toscans. Sans cette manière de procéder, on ne concevrait pas nettement, ce me semble, comment un peuple ardent, fier et indocile au joug, est devenu patient et calme; pourquoi s'est trouvé comme frappé de stérilité le sol fécond des arts.

Long-temps la liberté communiquait aux Toscans cette énergie dont on ne trouve les traces que dans leurs annales et qui ne survit que dans leurs monuments : altière , impétueuse , si elle ne produisait pas le bien public, elle enfantait de nobles choses. Concurremment avec la liberté, la religion faisait opérer les œuvres d'art du xve et du x\T siècle, car elles sont presque toutes empreintes du sentiment et de l'esprit religieux. Ces œuvres se ressentent plus ou moins du mysticisme, parce que la religion était alors mystique; elles participent de l'audace, parce que la religion tenait aussi de la liberté, qui était audacieuse. Dante et Michel-Ange résolvent en eux cette époque. Autour de ces deux génies, conjoints et solidaires, qui conçurent Y Enfer et le Jugement dernier, se groupe l'illustre foule d'artistes et de poètes dont la gloire se rattache à l'ère de la liberté florentine.

Cependant les Médicis s'emparèrent par degrés du

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pouvoir; le gouvernement monarchique s'assit et se consolida ; sa force peu à peu réagit contre la force populaire , et les volontés, auparavant éparses, se fondirent en lui. Dès lors les idées suivirent un autre^ours ; les mœurs changèrent ; le caractère, cette physionomie morale, s'altéra, comme s'efface l'empreinte originaire d'une monnaie.

Admettons, sans les outrer, les conséquences : si là , comme ailleurs, la monarchie n'a pas suffisamment secondé la vigoureuse impulsion que la pensée avait reçue, elle a substitué le repos à la liberté; elle a adouci, amolli même le peuple ; mais , en l'amollissant , elle Ta civilisé. Si le génie ne germe plus en Toscane, au défaut de l'indépendance qui le développe, l'éducation répartit généralement ses bienfaits. Il est à observer que dans ces temps que nous admirons, à côté de ces talents éminents qui prenaient d'eux-mêmes leur essor , le reste , plèbe miséraole , était submergé dans une profonde ignorance : la lumière n'était que l'éblouissante clarté des éclairs perçant la nuit ; elle est maintenant répandue partout, comme un jour doux et continu. Et, dans ce que nous venons de dire, il n'y a pas contradiction avec ce que nous disions plus haut. Quoique décime, à certains égards, Florence est encore l'Athènes de l'Italie: seulement, ce n'est pas Athènes des Aristide, c'est Athènes des Alcibiadw.

On peut dire que l'institution despotique en Toscane y est tempérée par le bon vouloir du prince, malheureusement trop subordonné à l'influence de l'Autriche. Sous les Médicis et depuis, ce petit Etat a souvent joui de la tranquillité que semble avoir voulu lui assigner la nature, en y prodiguant ses largesses. Les Toscans passent d'ailleurs pour être faciles à gouverner; ils sont aussi calmes et doux qu'ils furent jadis remuants et indociles; autrefois républicains farouches, ils semblent maintenant façonnés à obéir ; ils ont passé d'un extrême à l'autre : que gagneraient-ils à changer? Une révolution en Toscane serait un contre-sens.

Nulle part en Italie la presse n'est aussi libre qu'à Florence , la seule ville de la Péninsule où pénètrent les livres étrangers, sans être soumis à une * trop sévère douane des idées ; aussi les connaissances humaines y sont-elles en progrès , sous l'abri d'une tolérance qu'il est juste de louer.

L'imprimerie est activée par un goût littéraire répandu parmi les différentes classes du peuple. Les livres imprimés à Parme chez les Bodoni ne sont pas plus beaux que ceux qui sortent actuellement des ateliers de Florence.

En général, dans tout ce qui ennoblit l'industrie et la rapproche de l'art, on peut observer que les Toscans

dirigent leur émulation vers Tétude des modèles que le passé a laissés sous leurs yeux.

Observons maintenant quelques coutumes caractéristiques , et contentons-nous d'un examen qui soit à peu près pareil à ces croquis légers où le crayon saisit la ressemblance par le simple jet de plusieurs traits distinctifs. Le voile sous lequel se dérobent les mœurs de cepays est assez transparent pour qu'on les pénètre ; toutefois, les nuances échappent à la vue ; il y a plus à deviner qu'à voir, ce qui impose une certaine réserve dans la description.

Un peintre de genre pourrait , dans un seul petit tableau, nous retracer d'un coup d'oeil ce qui singularise la capitale de la Toscane, et nous en donner à la fois une idée générale et fidèle. Ce tableau à faire, imaginons-le exécuté. Il représente une rue de Florence, et, dans cette rue, l'uu des sqmbres palais-forteresses que nous avons essayé" de décrire. Sous le porche, au lieu d'un grave magistrat des anciens temps, ou d'un noble paladin de tour-

nure hautaine, nous apercevons un élégant moderne, à la démarche quelque peu molle et efféminée, avec la mise apprêtée de nos jours ; ses cheveux bruns luisants sont bouclés de côté ; il porte des gants de couleur paille : ce fashionable d'Italie présente la main à une jeune et jolie Florentine, habillée, sans beaucoup de goût, à l'avantdemière mode parisienne. Ce tableau supposé, curieux par son contraste , montre ce qui se voit sans cesse

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en réalité dans Florence •: c'est jadis et aujourd'hui. Mais, êles-vous curieux de savoir quelle est cette noble dame, quel est ce cavalier? Votre sagacité a, pour s'exercer, le champ libre des conjectures : vous demandez où ils vont ; ils se rendent là où s'assemble invariablement ce qui se nomme en Italie la gentedi garbo, ce qui s'intitule, on France, les gens comme il faut. La gentil-donnaet le cavalière se retrouveront aux allées du Prato, autrement dit les Cascine (les laiteries), elle dans sa calèche, lui dans son tilbury. A l'endroit convenu où le bon ton-veut que stationnent les équipages, ils échangeront encore quelques discours, que nous n'entendrons pas, mais que nous jugerons devoir être de doux propos, d'après certains coups d'œil caressants qui leur servent d'interprètes.

C'est une bien gracieuse promenade que celle des Cascine, entrecoupée de prairies et de bois : les bois peuplés de faisans ; les prairies, où sont pittoresquement éparses des vaches qui ruminent ou qui paissent ; au milieu de cette nature, tout à la fois coquette et champêtre, un joli casin, qui sert au prince de rendez- vous de chasse ; çà et là de larges allées où les heureux de Florence courent étaler le luxe de leurs voitures et de leurs coursiers ; plus loin, de la solitude ombragée pour le piéton modeste qui n'aime pas la foule ; ailleurs, des clairières, avec un doux repos de gazon pour les amants: et puis, le riant

Arno, qui coule lentement, et qui semble à regret quitter ces beaux lieux, véritables Champs-Elysées!

L'agrément de la promenade nous a fait perdre de vue les deux personnes que nous y avions suivies. De retour en ville, nous entrons au café du pont de la Trinité, ou mieux encore, à celui du Bottegone, fréquentés à cette heure par la bonne compagnie. Nous devons y rencontrer nécessairement notre Florentin, dégustant son sorbet, et devisant avec ses amis de la nouvelle du jour et des importantes affaires qui, en tout pays, préoccupent la classe élégante. N'est-ce pas en effet partout une catégorie de gens qui se ressemblent, copies les uns des autres, désœuvrés ou occupés de riens? Mais je ne pense pas que le commerce des futilités soit en aucun lieu si fort en crédit qu'en Italie. Sauf un bon nombre d'honorables exceptions, les idées sérieuses y sont généralement mises à l'index. Pays sensuel de Papimanie, où la principale fonction est d'obéir à la loi naturelle du bien-être !

On y fait plus, on n'y fait nulle chose.

Les Florentins dînent de bonne heure, et soupent fort tard , après le spectacle. Ainsi s'est établie , pour les hommes , et même pour quelques femmes , la coutume d'aller au café en revenant de la promenade.

Les affiches des spectacles sont suspendues eji travers des rues , à l'instar des réverbères, et toutes cherchent

à se dépasser par l'ampleur de leurs annonces ; c'est à qui saura le mieux attirer l'œil et capter l'attention. Selon l'attrait dominant, nous allons, soit au théâtre délia Pergola , entendre un opéra sérieux et voir un ballet , soit au théâtre del Cocomero , où nous appelle un opéra bouffon ; ou bien une comédie de Nota, jouée par une société d'amateurs , nous invite au teatro Goldoni. Nous ne craindrons pas, au besoin, de déroger, en allant à une pantomime du théâtre de Borgo d'Ognissanti, ou à un vaudeville imité du français , et récité au teatrino délia piazza Vecchia. Toutefois, c'est plus probablement à la Pergola que nous donnerons l'option. Nous y voici : le grand-duc s'y trouve avec sa famille, car Léopold aime les jeux de la scène, et les encourage volontiers par sa présence. L'élite de la société florentine est réunie ; les femmes sont en parure; modes de Paris, toujours un peu arriérées , et subordonnées toujours aux couleurs éclatantes que les Italiennes ne quittent guère. La beauté des Florentines consiste principalement dans la fraîcheur et l'embonpoint; elles sont en général plus blanches, et ont les traits plus délicajiet plus doux que dans le reste de ^Italie. La platea, le parterre, est semé aussi de toilettes féminines en sous-ordre , dont la variété nuance heureusement la triste monotonie des habits noirs. L'introduzione est exécutée vaille que vaille au milieu du bruit: l'opéra commence, mal écouté dV

bord, et fréquemment troublé par le murmure des conversations ; mais le silence renaît aux morceaux favoris. La prima-donna est vivement applaudie dans une brillante cavatine; elle remercie le public par une révérence, avec accompagnement obligé de modestie ; on applaudit le basso, le tenore, ils saluent à leur tour ; ces guerriers, cette princesse , laissent là leurs rôles pour s'incliner respectueusement aux cris de bravo, brava, bravi; autant de battements de mains, autant de profondes salutations. Après le premier acte vient le ballet, car c'est l'habitude assez bizarre de couper ainsi un opéra en deux parties. Il s'entend de reste que de tels usages proscrivent toute illusion scénique : aussi n'est-ee pas ce genre d'illusion qu'il faut réclamer de l'opéra italien en Italie.

Cependant à une loge de secondo ordine ( nos premières) , dont des rideaux frangés forment l'encadrement , j'ai reconnu la Wle de ce matin; auprès d'elle est assise une autre dame; derrière, un homme , presque caché dans l'ombre, ressemble à un abbé : c'en est un. Quelle maison à Florence n'a pas son abbé? c'est le précepteur des enfants , l'ami , le conseil privé , le dépositaire des secrets de la famille , l'âme de ses projets ; que n'est-il pas? Les abbés ont de grandes prérogatives. Le spectacle ne leur est pas positivement permis, pas interdit non plus ; il est de tolérance ; quelques-uns sont assez rigoristes pour se le défendre ; d'autres se l'accordent ; mais

aucun, il faut le dire, n'en abuse jusque-là de ne pas y garder au moins le décorum d'un demi-incognito.

La loge s'ouvre, on s'y attendait, c'est l'élégant des Cascine qui se présente ; il est dans sa tournée habituelle de loges en loges ; on peut présumer qu'il restera dans celle-ci plus long-temps que dans les autres.

Quel est donc ce monsieur ? Un mari n'est pas si assidu à Florence, et un semblable zèle y serait de mauvais goût. D'ailleurs, l'époux de la dame est là-bas dans cette loge de côté, et ses distractions, s'il en a, ne lui viennent pas de sa femme. Nous ne voudrions pas médire ; ce sont ici les faits qui médisent, bien entendu encore sauf exceptions. Sur cet article délicat, de singuliers détails ne feraient pas faute, si, en voulant être historien véridique, on ne tenait essentiellement à être narrateur discret. Le.sigisbéisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'est pas déraciné des mœurs italiennes ; souvent combattu, à demi-vaincu, mais jamais expulsé; ou flatteur, il s'insinue, ou audacieux, il tient bon sans rougir; il laisse dire, et va son train; il se rit de la réforme, il se moquerait peut-être même d'une révolution.

En dépit du midi, les Florentins ont peu de vivacité; ils sont calmes en apparence, extérieurement graves, et Ton peut dire méthodiques. Mais vienne le carnaval, avec ses folles mascarades aux Uffizi et à la place de Sainte- Croix, avec ses courses de chevaux libres, avec ses bals

masqués, alors ce peuple si posé, si peu passionné en dehors, tout Italien qu'il est, devient une foule joyeuse qui s'agite, qui se précipite, qui tourbillonne, emportée par une sorte d'ivresse ; alors se nouent ou se rompent les liens souvent mal serrés des cœurs: cette époque est pour la volupté, sinon pour l'amour, celle du renouvellement des baux : qu'on me passe cette expression, parce qu'elle sert à peindre des nœuds formés par le caprice. Une liaison de cœur paraît fortement cimentée, si elle résiste à l'épreuve du carnaval. Vienne la primavera,\e printemps, ce seront des plaisirs moins vifs et plus doucement sentis, de riantes promenades à Poggio Cajano, à Pratolino, palais de plaisance, jardins charmants, dont la jouissance appartient autant au peuple qu'à son prince. Viennent ensuite l'été et l'automne, c'est le temps des villeggiature dans les casins qui avoisinént Florence, sur les monts que domine la ville aérienne de Fiesole, dans les vallées ombreuses, dans les campagnes fertiles de la Toscane, aux bains de Pise, à ceux de Lucques.

Ainsi s'écoule la vie des heureux Florentins, vie au jour le jour, non exempte d'égoïsme, mais précisément pour cela quitte de bien des soucis, dégagée surtout de la sombre politicomanie qui nous absorbe. Cette existence molle et insoucieuse n'est pas le fjfivilége exclusif des classes favorisées de la fortune ; les autres y [participent proportionnellement, et le peuvent jusqu'à un certain point,

parce qu'il n'est pas nécessaire d'être riche à Florence pour donner quelque chose au superflu. L'opulence est rare et l'aisance assez commune. Sans doute il y a de la pauvreté, mais peu de misère, attendu que, d'un côté, les ressources essentielles sont abondantes et à fort bon compte, et que, de l'autre, la bienfaisance publique n'est nullement avare de ses dons.

Si l'amour, ou ce qui en tient lieu, occupe une grande place dans la vie qu'on mène à Florence, la religion, ou ce qui la remplace, la lui dispute avec constance ; tous deux sont associés à la souveraineté, ils en sont les agents. La religion et l'amour ont survécu à la liberté : ces trois vrais pouvoirs de l'Etat, jadis étaient dominants de concert ou tour à tour, et se contre-balançaient réciproquement ; il n'en existe plus que deux , qui se sont partagé les dépouilles du troisième. Ceux-là ne périront pas, ils sont vivaces, indissolublement inhérens au cœur humain. L'amour, nousl'avonsdit, assez positif et réel, ne s'égare pas dans les abstractions psycologiques ; la foi est de même , point raisonneuse , livrant l'âme avec abandon , comme l'autre livre les sens. Pour tout dire en un mot, l'amour, c'est la volupté, et la religion, c'est la dévotion. En Italie, ces sentiments, quels qu'ils soient, sont inséparables, et -cela est conséquent : l'un, en effet, tient de l'autre ; l'amour est une dévotion, et la dévotion est aussi de l'amour. De là ce culte si fervent de la Madone, La

divine Vierge est la reine des femmes par droit d'excellence , le type exquis du sexe féminin, et la plus pure essence de son cœur. Il n'est donc pas hors de sens que tout ce qu'il y a d'émotion tendre se rapporte à elle qui est la tendresse personnifiée; seulement, à côté du bien est l'abus. La Madone est vénérée en Toscane et dans toute l'Italie d'une manière trop exclusive. Sur les routes, sur les ponts, dans les rues, à chaque carrefour, dans des boutiques , dans des cafés , dans les chambres, au chevet du lit, partout se retrouvent ses images. C'est elle qu'on intercède dans la douleur, c'est elle qu'on invoque dans la joie ; à elle les actions de grâces, les tributs, les ex-voto. Nos fidèles de France sont loin de cette exaltation de zèle, et leur culte de la Sainte Vierge est froid , en comparaison de l'ardeur que les Italiens apportent au culte de la Madone. Tels sont les honneurs qu'on lui rend,, que le reste du catholicisme en paraît négligé. L'Italie est bien ici-bas le royaume de la Madone; la Toscane est une province de ce royaume.

Quoi qu'il en soit, s'il est vrai que la foi ne soit pas exempte de momeries, et que, mal éclairée, elle fasse trop consister l'exercice de la croyance en des dehors minutieux, une des pratiques principales de la religion, bien entendue et mise en œuvre, commande à elle seule plus de respect que les autres ne peuvent mériter de censure. Nous voulons parler de la charité, vertu si émi-

nemment évangélique. Les Florentins passent pour être charitables et compatissants. Acquitter scrupuleusement la dette que celui qui a contracte tacitement envers céui qui n'a pas, est un acte pieux qui rachète amplement le blâme qui peut s'attacher à quelques faiblesses.

C'est en généralisant, ainsi qu'il convient de le faire quand on traite de ce qui concerne un peuple, c'est en dirigeant sur son ensemble notre observation impartiale, que nous avons montré les Florentins adonnés à une vie oisive amenant à sa suite plusieurs désordres moraux et des superstitions. Nous devions établir notre jugement sur l'opinion que nous nous sommes faite de la masse. En pareil cas, ce n'est que sur des généralités que doit se poser la critique, et à cet égard nous avons la persuasion de n'avoir pas isolé des faits. Nous nous sommes attaché soigneusement à nous garantir de l'erreur et du manque de mesure. Sur le premier chef, l'erreur, s'il s'en trouvait, serait de bonne foi ; quant au second, nous croyons fermement n'avoir pas dérogé aux règles de la prudence. Nous avons parié en passant d'exceptions ; elles sont innombrables : le voyageur qui prolongera son séjour dans cet intéressant pays, est assuré de rencontrer, sans beaucoup chercher , une multitude d'hommes honorables, secondant par l'activité de leur esprit le mouvement social et le progrès des lumières, distingués par leur sagesse , une piété solide et des vertus éminentes.

L'esquisse que nous venons de tracer des mœurs florentines , tout imparfaite et insuffisante qu'elle est , sert à montrer combien cette nation diffère de ce qu'elle fut. C'est principalement dans l'absence de force et d'action que se marque la différence ; car , du reste, on se tromperait fort en imaginant que les Florentins d'autrefois étaient préservés des défauts que nous observons chez leurs descendants. Il ne faut pas professer tant de respect pour le temps passé , ni l'exalter plus que de raison. Les siècles de production , éclos de la barbarie, en avaient les vices. La renaissance garda long- temps la rouille de la décadence ; le frottement des idées n'avait poli qu'une partie de la surface. La liberté , qui venait en aide, a toujours, comme on dit vulgairement, les défauts de ses. qualités : c'est un beau et fertile principe ; mais ce sont les hommes qui en déduisent les conséquences , et leur logique est d'ordinaire au service de leurs passions. Les Florentins, avec la privation de la liberté , ont perdu ce qu'elle a de bon ; mais en revanche, ils sont à l'abri de ce qu'elle a de mauvais. Somme toute, c'est un peuple humain, poli, hospitalier, et dont le sort a de quoi faire envie à d'autres ; c'est probablement la plus saine population de l'Italie , et certainement la moins malheureuse.

Toscane riante , l'étranger qui sait voir et qui t'a vue , n'oubliera de sa vie tes charmes et la courtoisie

de tes habitants : Florence au nom si doux , celui qui a pu passer des jours de jeunesse au milieu de tes monuments , en gardera toujours l'empreinte dans son imagination. Ses souvenirs seront des regrets. Telle est l'Italie en général, et la Toscane en particulier. Patrie de tous les hommes qui vivent par la pensée , l'Italie a cela de spécial, qu'on ne saurait en rapporterMe l'indifférence. Il n'est, que je sache, aucune contrée qui laisse d'aussi durables impressions. J'ai vu des artistes, des poètes, soupirer après elle, comme on soupire après une maîtresse perdue , la redemander en se lamentant, ne parler que d'elle, n'exister qu'en'elle pour ainsi dire, et ne plus se plaire même sur le sol natal. Plusieurs entreprennent de nouveau le voyage, et puis voudraient le recommencer encore. Rome, Naples, Venise, Florence, laissent dans l'ame un sentiment inquiet qui ressemble à ce qu'on nomme le mal du pays.

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