‹ Mosaïque littéraireChapitre 26 sur 56 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Te voilà", Venise la belle , Qui me plaisais tant autrefois î Après dix ans je te revois , Et le charme se renouvelle.

Si j'ai vieilli depuis dix ans , Ces deux lustres, reine déchue , N'ont-ils pas sur ta tête nue Imprimé l'injure du temps?

Lorsqu'il brisa ton diadème , On t'a vu des rides au front ; Malgré l'irréparable affront , Belle encor, Venise, je t'aime.

Oui , je t'aime plus que jamais , Et ta grâce toujours m'enchante , J'admire ta langueur touchante , Tes mélancoliques attraits.

Perle de la mer profonde , On te vit briller jadis Pour l'ornement de ce monde ; Aux yeux des mortels ravis Venise était Vénus sortant du sein de l'onde

Faite pour captiver Mars , Et pour plaire au dieu des arts , Elle eut un sort bien funeste; De ses indignes regards Vulcain a profané cette beauté céleste. „ .

0 Venise ! ainsi Ta voulu Du destin l'arrêt absolu :

Les arts sont l'unique domaine Que l'ambition t'ait laissé :

L'étranger contemple avec peine Tes palais, débris du passé ; Car ton pouvoir est effacé , Tu n'es plus déesse ni reine.

Victime de ses ennemis,

La cité de l'Adriatique

Obéit au joug despotique

De ces flots qu'elle avait soumis ;

Dans le sable infect des lagunes

Le lion de Saint-Marc demeure enseveli : 0 Venise ! tes infortunes

Ont expié ta gloire , et ton sort est rempli !

Les vers mélodieux du Tasse Ne s'entendent plus au Lido, Le gondolier de Rialto Ne les répète qu'à voix basse ;

A la Brenta , dans Murano , Plus de chants , plus de barcaroles ; Le soir, les légères gondoles ISTe livrent pas leurs banderoles Au souffle douteux des zéphirs ; On les voit, aux heures nocturnes , Comme des ombres taciturnes , #

Glisser sous le pont des soupirs.

Les Doges dès long-temps ne sont plus , et leur gloire Ne subsiste qu'en marbre , en tableaux , dans l'histoire ; Elle n'a désormais héritiers ni retour ; Les succès , les revers , la puissance et le crime Sont des flambeaux éteints tombés au même abîme Qui s'ouvre pour nous chaque jour.

En vain notre orgueil, qui murmure , Veut ici-bas de l'avenir , • Toute œuvre humaine doit finir , 11 ne survit que la nature.

€$trûit îi'un Journal îre ooyogc.

-~as»*^S^?^0«s»—

Le matin du 23 février 1837, j'étais dans le port de Gênes, à bord du paquebot à vapeur JcLéopoldlI, arrivé la veille de Livourne. Ce navire est toscan ; sa machine est de la force de 140 chevaux. Ce ne fut que vers deux heures de l'après midi que nous quittâmes dênes la superbe, superbe véritablement, quand l'œil embrasse , de quelque distance en mer , l'ensemble de ses édifices et l'imposant amphithéâtre de montagnes qui les surmonte. Par sa disposition générale, par l'aménité de son climat, par fa nature de su végétation, Gênes présente beaucoup d'analogie avec Naples la méridionale.

Je commence par prier humblement le lecteur de m'excuser, si je lui annonce ici une tempête. Il n'y a guère de touriste qui , pour peu qu'il ait navigué , ne fût-ce que du Havre à Honfleur , ne prétende avoir couru les plus grands dangers , et qui n'ait à offrir la terrible description de ses périls , vrais ou faux. Pas d'embarquement qui n'ait pour un voyageur écrivain son accompagnement obligé de bourrasques. A terre , en Italie , ce sont les bandits ; sur la Méditerranée ou

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l'Adriatique , ce sont les orages. C'est à vrai dire une prétention assez commune ; et plus d'un amateur a pu regretter, lorsqu'il s'est trouvé être, par hasard, un ami de la vérité, qu'aucun contretemps n'ait signalé sa traversée, que les airs lui soient demeurés trop favorables, ce qui l'a privé d'assaisonner ses récits maritimes du moindre coup de vent.

Ce n'est pas ma faute, mais bien celle d'Eole, si j'ai aussi à décrire une traversée orageuse. Maintenant que j'écris de sens rassis , paisiblement installé dans une chambre de l'hôtel Bauveau , à Marseille , en vue du port, et bien abrité du mistral qui n'a pas encore cessé de souffler, j'aimerais tout autant n'avoir pas à avouer les inquiétudes que j'ai éprouvées pendant deux jours; car enfin,- il faut bien que je le confesse, j'ai eu peur; je me console avec la pensée que je ne fus pas le seul : sur une cinquantaine de passagers que nous étions, une faible minorité se montrait ferme. Et au fait, le courage, en pareil cas , n'est pas d'obligation absolue. Bien que je sois allé plusieurs fois à la mer , je ne me targue pas d'avoir le pied marin, et je ne suis pas infiniment curieux des épisodes maritimes où la vie est compromise , tout en convenant que cet élément courroucé est une bien belle chose, quand on en est revenu.

Le temps était beau quand nous partîmes, lèvent contraire, mais assez faible, et qui ne paraissait pas devoir

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entraver sérieusement notre navigation de Gênes à Marseille. Ce voyage est d'environ quatre-vingts lieues marines qui, par le moyen de la vapeur , et avec un temps favorable, se font d'ordinaire en vingt-deux ou vingtquatre heures , en longeant le littoral : nous en avons employé cinquante , et Dieu sait quelles heures !

Le soir du 23 , le vent augmenta sensiblement (N. O. grand frais) ; il souleva par degrés la mer devant nous. Au coucher du soleil , le bâtiment avait déjà un tangage prononcé , lequel ne fit qu'aller crescendo jusqu'à son maximum Urès peu réjouissant , qui eut lieu vers deux heures du matin. Nombre de passagers avaient payé leur tribut à l'élément perfide. Plusieurs heureux antécédents me faisaient espérer de ne pas partager leur détresse ; mais, dans la matinée du2i, mon espoir fut déçu : toutefois le mal de mer ne me dura que peu de temps, et j'en fus quitte à bon marché, pour ne plus le reprendre ensuite.

Lorsqu'un bâtiment en marche obéit au mouvement du tangage , on s'habitue jusqu'à un certain point à ce mouvement uniforme , imitant l'effet de la balançoire ; mais lorsque, dans une mer devenue absolument mauvaise, le tangage se combine avec le roulis , il est presque impossible de résister à la violence des assauts : alors on chancelle comme des gens ivres, et il faut subir un autre résultat trop connu de l'ivresse : alors aussi

des craquements effrayants se font entendre à chaque instant dans la carcasse du navire ; les meubles roulent çà et là , et l'on roule avec eux : c'est une cohue qui peut avoir son côté comique, mais dont généralement on est peu disposé à rire.

Un matelot riait cependant ( ces gens là sont sensibles comme les galets de la mer) ; une vieille femme, accroupie dans un coin du pont, transie par le froid, la crainte et la douleur , lui dit naïvement avec un hoquet : « Si « vous avez envie de rire, allez rire dehors ! »

Le 2r+, vers midi , l'impétuosité du vent n'avait nullement cédé ; tant bien que mal nous avions pourtant dépassé Saint-Tropez, et nous étions devant une baie appelée baie de Pampelune. Le capitaine jugea prudent de s'y abriter : il fit sonder et jeter l'ancre. Nous demeurâmes ainsi onze heures sous des rafales, car cette baie, dont l'ancrage passe pour être bon , est d'ailleurs assez découverte.

La petite baie de Pampelune est sans port ; c'est une grève d'un débarquement difficile ; on n'aperçoit à terre que de rares habitations disséminées entre des collines plantées d'oliviers. Il fallut nous contenter de voir de loin les quelques naturels du pays, que la curiosité avait attirés sur le rivage.

Apres la chute du jour, le vent ayant diminué d'intensité , le capitaine 'avait annoncé qu'il n'attendait pour

repartir que le lever de la lune. Lorsqu'elle paraît, elle prononce ordinairement le vent qu'on aura pendant le reste de la nuit. Elle avait brillé, et nous avait ramené l'ouragan pire que la veille. Cependant avant minuit on se disposait à lever l'ancre. Le prince russe , Gallitzin , qui se trouvait à bord avec sa famille, femme et enfants, tous malades et épouvantés, remontra au capitaine l'apparente contradiction de sa conduite, puisqu'après avoir mis l'ancre de jour , il la levait au milieu de la nuit , et précisément au plus fort de la tempête. Il objectait, au nom des passagers , qu'il était préférable d'attendre le lendemain. A ces objections dictées par l'inquiétude générale, le capitaine ne répondit que d'une manière évasive ; mais nous sûmes plus tard qu'il avait obéi à la nécessité, que son ancrage avait éprouvé une fracture , et qu'il ne tenait plus.

Force fut donc de reprendre la mer , et de recommencer dans les ténèbres une danse dont la musique était la basse-continue du mistral, avec renfort de sifflements sur le corps du bâtiment et dans ses agrès. Le jour nous montra la mer couverte d'écume, et à une lieue de nous d'affreux rochers à pic. C'était la France, mais nullement belle à voir. Du reste, un ciel clair comme la veille, car il est à noter que dans toute cette traversée nous ne vîmes pas le plus léger nuage, ce qui se conçoit d'ailleurs avec un pareil vent.

A dix heures du matin, comme nous arrivions près du port de la Ciotat, le capitaine parut se rendre aux observations des passagers et aux supplications des dames. Il promit d'entrer à la Ciotat, et d'y débarquer ceux qui le demanderaient. Ce fut , vous allez voir, une ruse tout-àfait machiavélique. Le maudit capitaine (que Neptune confonde, mais quand nous ne serons pas à son bord)! le damné capitaine, dis-je , amena son bâtiment presqu'à l'entrée du port. Nous voyions alors, à pouvoir les compter, les maisons de la Ciotat ; nous avisions comment on se rendrait à Marseille, si l'on trouverait assez de voitures oucharettes, de chevaux ou d'ânes, pour transporter tant d'échappés au naufrage ; nous caressions des yeux cette terre que nos pieds brûlaient de fouler. 0 stratagème déloyal ! ô le plus endiablé de tous les capitaines présents , passés et futurs ! tout-à-coup, par suite d'un commandement de manœuvres, le navire se met en travers, il file sous l'un des deux rocs abruptes qui défendent le port, et adieu la Ciotat, et nous revoici à la mer, maugréant le capitaine , le Léopold II , le pavillon de Toscane, et tout ce qui touche de près ou de loin à la marine !

Il ne restait plus, à la vérité, que 5 ou 6 lieues ; mais c'étaient bien les plus rudes. Abrité pendant quelque temps par un littoral élevé que nous rasions de près, le Léopold , moins battu par les flots, et moins arrêté par

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le vont contraire, avait repris une marche passablement Tapide. Les gens inexpérimentés comme moi se félicitaient, s'encourageaient. Nous -vîmes bientôt les flancs déchirés de l'île Sainte-Marguerite, qui, dans sa configuration anfractueuse , ressemble un peu à l'île de Capri , du golfe de JNaples, et au-delà une mer blanchissante, furieuse, horrible. J'entendis lors un homme du bord dire en son argot marin : Là ce sale e pepe ( il y a là du sel et du poivre)! Cette mer était, à dire vrai, affreuse à voir : c'est le golfe de Lyon, souvent dangereux dans les gros temps. Un jeune abbé , qui venait de Rome, fit l'observation qu'en nommant ainsi ce golfe , l'usage l'a fait dévier de son appellation première, laquelle fut originairement polfe du Lion, sans doute pour exprimer par là la férocité de ses flots. Cette remarque grammatico-géographique était juste , au moins dans l'instant où elle fut faite, car cette mer où nous allions entrer rugissait d'une façon tout-à-fait léonine.

Et cependant nous allions au-devant d'elle : Horace a bien raison :

Illi robur et xs triplex Circà pectus erat, qui fragilerri truci Commisit pelago ratem, Priraus.

H eut autour du cœur triple airain, triple chêne ,

L'intrépide qui, le premier,

Eut l'audace de confier Une barque fragile à la vague lointaine.

Comme nous filions sous l'île Sainte-Marguerite , le capitaine aperçut et fit voir au prince Gallitzin, mais à lui seul, les débris épars d'un bâtiment qui sans doute s'était perdu pendant la nuit. Ainsi que la plupart des passagers, je n'eus connaissance de cette triste rencontre que quand nous fûmes à terre. Ces ruines sinistres, et un brick que pous reconnûmes la veille à l'horison, avec toutes ses voiles amenées, furent d'ailleurs tout ce que nous vîmes à la- mer depuis Gènes jusqu'à Marseille. Rien, dans ces parages, ne sortit des ports durant cet ouragan, et tout ce qui était dehors dut chercher le refuge le plus voisin.

Cependant nous entrâmes dans ces eaux si redoutables de loin, épouvantables de près. Ce fut alors un chaos liquide, sur lequel un vent sans intermittence, inflexible, et comme enragé, soulevait des colonnes d'écume qu'il jetait d'une vague à l'autre. Dans les tempêtes de la Méditerranée, la mer ne s'élève pas aussi haut que dans l'Océan, parce que, plus resserrée, elle ne peut s'étendre de même; elle n'en est peut-être que plus perfide. Les flots pressés, heurtés, déferlaient sur les flots; dans leur terrible mêlée, ils semblaient se battre, animés de fureur les uns contre les autres. Leurs mugissements lugubres répondaient au bruit sourd du mistral, clairon de ce combat. Mais notre navire, plus obstiné que le vent, que les vagues, se frayait hardiment sa route à travers les abîmes ;

sublime horreur, majesté sombre, qui me fit concevoir le peintre Vernet garolté au mât de sa felouque, et oubliant la crainte dans la contemplation extatique d'une grande scène de la nature ! Ce fut là aussi que je pus apprécier ce génie inventif qui est parvenu à lutter contre les autans étales maîtriser. Depuis Gênes, nous avions eu constamment le vent debout, et pourtant nous avions fait route. Ce vent, si contraire, si âpre, était contraint de livrer . passage à l'énergie d'une machine* surprenante invention humaine, semblable à une volonté intelligente que rien ne déroute. Il y eut, toutefois, un intervalle critique, où la force motrice parut céder. Un instant le navire s'arrêta, il recula même un peu, en frémissant comme un être animé; mais ce fut l'affaire de quelques secondes, et la vapeur reprit son empire sur l'air. Un vaisseau voguant sans voiles, surprenant spectacle que nos pères auraient jugé impossible ! LeLéopold est d'ailleurs égal en dimension à une frégate, il est très solide, bien construit et pondéré. Suivant l'expression des marins , il se comporte bien à la mer. On s'est accordé à dire que, sans cela, notre capitaine eût commis une haute imprudence, en essayant d'entrer dans Marseille par un si gros temps. Les bateaux à vapeur offrent cet incontestable avantage, qu'ils peuvent presque toujours aller de front contre le vent et les courants ; mais aussi , qu'un accident jette le désordre dans la machine, qu'un coup de mer vienne à

rompre une roue , ils sont alors plus exposés que les vaisseaux à voiles , si surtout ce malheur survient dans des eaux semées comme celles-ci de récifs, *

En vue de Marseille , et déjà signalés par les vigies , à une lieue du port, nous en étions loin , parce qu'il fallait prendre le plus long, pour entrer plus sûrement. Le capitaine faisait manœuvrer sur l'île de Pomègue où il devait trouver la possibilité de mettre une voile. C'était là le difficile ; la mer était atroce. Si j'avais l'avantage d'être# auteur de romans maritimes, je décrirais en termes techniques la manœuvre tentée par le capitaine du Léopokl ; infime écrivain d'ouvrages terre à terre, je raconte bonnement qu'il s'agissait , du point où nous étions , de décrire un angle, c'est-à-dire d'atteindre d'abord Pomègue, pour de là virer droit sur le port. Nous fûmes long-temps et affreusement battus par les lames qui se jetaient sur le pont; plusieurs fois la proue talonna dans les vagues qui lançaient des tourbillons d'écume jusqu'à la poupe. Enfin nous réussîmes à passer entre le château d'If et la pointe de Pomègue ouest le Lazaret. Là encore nous eûmes un mauvais moment , celui où une voile fut hissée ; alors le bâtiment fut couché sur le côté droit , et si une rafale plus forte était survenue, il pouvait sombrer. C'est encore là une particularité dont je* ne compris la conséquence que plus tard ; preuve que l'ignorance est parfois

bonne.

Cette tribulation fut la dernière. De Pomègue nous cinglâmes directement sur Marseille. Nous espérions un pilote ; il ne parut que quand nous fûmes tout près du port. Il y avait foule pour nous voir entrer. Je distinguai dans cette multitude un vieux grognard de marin qui haussait les épaules, et je supposai que son geste pouvait se traduire par ces mots : Vous êtes des fous. Mais tout est justifié par le résultat. A trois heures et demie , je mettais pied à terre , et je laisse à penser si ce fut avec joie.

3?ç>àdââ-tââ3~âÀïft£^

Un beau jour d'ét% de l'an de grâce 1637, le village de Forges-les-eaux , assez peu fréquenté à cette époque , retentit soudainement d'un bruit inaccoutumé ; bientôt il fut encombré de carrosses, de cavaliers, de valets à livrées somptueuses. Grande rumeur parmi les habitants , grands cris de vive le rtfc ! vive la reine ! C'était en effet leurs majestés , c'était Louis XIII et Anne d'Autriche qui arrivaient', accompagnés de l'inséparable cardinal de Richelieu et de quelques favoris de la Cour.

La reine , mariée depuis plus de vingt ans , n'avait pas encore donné un héritier à son auguste époux, et les médecins avaient prétendu que les eaux de Forges pouvaient être fort efficaces. Les chroniques ne disent pas si le roi avait besoin des eaux ; quant au fameux cardinal , il en espérait la guérison d'une gravelle qui le tourmentait fort , lui qui avait tourmenté tant de gens.

L'Éminence ne guérit pas ; le roi se porta mieux que de coutume , et un an après , le 5 septembre 1638 , la reine mettait au monde un fils , un fils qui fut depuis Louis XIV!

On voit par là que ce voyage de Cour devint un événement politique d'une assez notable importance.

Il y avait et il y a encore à Forges trois sources, différentes entre elles de goût et d'intensité ferrugineuse : consacrées en quelque sorte par le séjour du roi , de la reine et du cardinal-ministre , elles/eçurent et ont gardé les dénominations de Royale , de Reinette et de Cardinale. La source-mère se nommait auparavant eau de Jouvence, ou fontaine médicinale de Saint-Eloy ; il était d'usage très ancien qu'on y allât en procession solennelle, le jour de Saint-Eloy , au sortir de la messe ; au surplus on n'y voyait que de rares buveurs , vrais malades attirés là par le seul désir de reconquérir la santé.

Comme bien on peut croire , la naissance d'un fils de France donna un crédit singulier à l'opinion que l'eau de Forges était un remède puissant contre la stérilité des femmes, et la Cour y étant venue, il devint du bon ton d'y aller. Aussi , à dater de 1637 , les seigneurs et les dames de haut'parage auraient eu mauvaise grâce à n'avoir pas besoin des eaux de Forges. Chaque été ce lieu voyait réunie l'élite de la noblesse , tout ce qu'il y avait de gens du bel air, et l'humble village fut en peu d'années un bourg opulent. Plus que jamais on demeura convaincu que cette eau merveilleuse possédait une vertu prolifique, soit qu'elle remédie réellement aux accidents qui amè-

nent par fois la stérilité, soit pour toute autre cause qu'il serait inutile de déduire.

Ce fut là le temps brillant de Forges ; mais cet éclat s'amortit ; la mode avait pris cet endroit sous sa protection , la mode le délaissa ; c'est ainsi quelle procède , et elle seule reste toujours de mode : La moda sola fu semprè cli moda.

On voit encore à Forges la maison que Louis XIII habita , et , près des sources , de vieux arbres, contemporains du XVIIe siècle ; l'un d'eux a conservé le nom $ Arbre du roi.

L'illustre chimiste Fourcroy proposait l'eau de Forges comme modèle dans le premier ordre des eaux ferrugineuses simples , où le fer est dissous par un petit excédent de l'acide carbonique avec lequel il est combiné ; après Fourcroy, M. A.Passy, dans son excellente Description géologique du département de la Seine-Inférieure , a préconisé les qualités de cette eau minérale ; autant en a fait M. le docteur Cizeville , médecin de l'établissement thermal, dans une Statistique de Forges; M. Robert, pharmacien de Rouen, a publié , en 1811 , une analyse estimée des trois sources , analyse que je ne rapporte point , voulant éviter ici l'appareil d'une science d'emprunt , mais dont il résulte que ces eaux possèdent éminemment des qualités [propres à la cure de plusieurs genres de maladies. Tout cela n'a pas arrêté la désertion

qui , graduelle sous Louis XV et Louis XVI, est devenue presque absolue de nos jours.

Suivant une observation judicieuse, les eaux minérales les moins recommandables peuvent acquérir de la valeur , et les plus accréditées perdre de leur réputation , parce qu'elles sont de nature à varier selon les principes qu'elles tiennent en dissolution. Un semblable motif d'abandon serait plausible, en ce qui regarde les eaux de Forges, s'il leur était justement applicable ; mais comme elles n'ont pas subi de détérioration, force est donc de s'en prendre uniquement au caprice de la mode. Il convient d'ajouter qu'on n'y a jamais rien fait pour attirer les gens du monde par ces divertissements qu'ils trouvent préparés dans les autres établissements de bains. Le malade ou le flâneur n'a d'autre plaisir que la promenade dans les bois , un air salubre et de la tranquillité : or , il y a peu de personnes à qui suffisent de si calmes distractions.

La contrée est entrecoupée de forets et de gras pâturages ; c'est une portion du fécond pays de Bray, patrie du beurre. L'argile , qui s'y rencontre abondamment , alimente des fabriques de fayence exploitées avec succès dans Forges même , et fournit la matière première à la manufacture de glaces de Saint-Gobain et à plusieurs verreries. On y trouve, outre cela , beaucoup de tourbe : « les tourbières de Bray, dit M. Passy, sont en général

« pyriteuses, et c'est à la présence du fer sulfuré qu'elles « contiennent que les eaux minérales de Forges parais- « sent devoir leurs propriétés. »

Plus triste que malade , je me rendis à Forges , et j'y demeurai quinze jours. Le lendemain de mon arrivée, je me mis à parcourir les bois qui enceignent le bourg. Un peu las d'une longue promenade , je m'étais assis sur un tertre, au bord de la route de Gournay. Un vieillard vint à passer , je l'interpellai pour lui demander un renseignement local ; nous causâmes ensemble : « Vous êtes étranger à ce pays , me dit-il , c'est donc très probablement le hasard qui vous a fait vous asseoir à côté des restes de Paris , de ce garde du corps qui , en 1793, assassina Lepelletier de Saint-Fargeau. — Se peut-il , m'écriai-je en faisant un bond ! Êtes-vous sûr de ce que vous me dites ? — Très certain ; le corps est à trois pas de vous, dans ce trou à demi recouvert de feuilles mortes et de ronces. — Quoi ! là , sans autre sépulture ! — Sans autre sépulture! — Contez-moi donc cela. — Volontiers. »

Nous nous assîmes un peu plus loin , le vieillard et moi, et il me fit le récit suivant.

« Ce fut en 1793 , année fatale qui vit périr tant de victimes, ce fut après la mort du vertueux Louis XVI , que le fanatique Paris crut venger son prince , en immolant un de ses juges bourreaux. Au sortir de la Convention , Lepelletier de Sâint-Fargeau était allé dîner au

Palais-royal, chez Février, traiteur alors en renom. Ce fut là que Paris le suivit, et qu'il le poignarda dans l'entresol où il venait de se mettre à table. Son attentat commis , le meurtrier prit la fuite. Son dessein était de gagner Dieppe , avec l'espoir de trouver à s'y embarquer. Accompagné d'un domestique affidé qui portait 8000 fr., il atteignit un soir Forges, après plusieurs jours démarche où il avait pris soin d'éviter les grands chemins. Il entra dans le village avec l'intention d'y coucher. Son domestique devait passer la nuit dans les bois, et le rejoindre le lendemain matin sur la route de Dieppe. Les gendarmes se présentèrent bientôt à l'auberge où il venait de chercher asile , et lui demandèrent l'exhibition de ses papiers. Malgré son déguisement , le malheureux , se sentant perdu , passa dans une chambre voisine , sous prétexte d'y prendre son portefeuille. Soudain, une détonation se fit entendre : l'assassin de LepeUetier venait de devancer le supplice en se brûlant la cervelle d'un coup de pistolet. Dès que le jour parut, la populace ameutée entoura l'auberge; furieuse , à grands cris, elle exigea sa proie, elle saisit de vive force le corps inanimé, le traîna sur la claie par les rues, et vint le jeter ici dans ce fossé , où depuis lors il est demeuré à l'abandon.

« Le domestique de l'infortuné Paris ne tarda pas à être saisi; il fut traité comme complice de son maître : la somme dont il était porteur était disparue ; mais quelque temjîs

après , on remarqua qu'un homme du pays , jusque-là fort pauvre, se bâtissait une maison', et affichait une certaine aisance.

« Voilà, Monsieur, sans plus de commentaires, les détails vrais de cette affaire déplorable. »

Le récit du vieillard m'attrista ; on pense bien que je ne vins plus m'asseoir sur le tertre malencontreux : lorsque mes pas se tournaient de ce côté , je songeais avec effroi au délire forcené de 1793 ; les bois de Forges n'avaient plus pour moi les mêmes charmes.

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