‹ Mosaïque littéraireChapitre 27 sur 56 · EXTRAIT D'UN VOYAGE INÉDIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UN VOYAGE INÉDIT

« Un voyageur a beaucoup d'hôtes et peu d'amis » , dit quelque part un ancien philosophe, Sénèque, je crois; et commentant ce texte avec son talent accoutumé, l'auteur de Corinne consacre une page éloquente à nous prouver que « voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie. » •

Il est sûr que l'homme qui courrait le monde dans la seule vue de chercher un ami , risquerait bien fort de perdre ses pas , son temps et son argent. Quoi qu'il en soit, c'est déjà quelque chose d'assez doux que de trouver des hôtes dont la maison vous est ouverte à toute heure, et qui vous accueillent avec une bienveillance, une affabilité qui charment. Il est vrai qu'ils ne vous caressent guère la veille , que pour mieux vous écorcher le lendemain ; ce n'est pas là tout-à-fait l'hospitalité des anciens; aussi n'avons-nous plus rien d'antique : il faut se conformer aux temps.

La route que je suis est parsemée de cabarets portant cette inscription : a Ici on donne à boire et à manger. » On donne, belle expression pour qui se paie de mots ! Le

cabaret n'est pas toujours à dédaigner : on y voit le plus souvent des hommes impolis, des mœurs grossières ; on y trouve aussi parfois de braves gens, et Ton y entend de bonnes vérités, dites. avec l'accent de la nature. Mais je ne veux pas m'y arrêter aujourd'hui. Le postillon fait claquer son fouet à coups redoublés, le conducteur donne de son aigre cornet, la diligence entre avec fracas dans la petite ville de***, et s'arrête au Lion d'argent. Mon voisin de droite, homme à grandes moustaches, à mine de vieux grognard , assure que l'auberge du Lion à argent a une table d'hôte fort bien servie ; je fais mon profit de l'observation.

Certaines gens croiraient se compromettre en dînant à table d'hôte, et se font traiter à part. Ils paient le double pour être moitié moins bien servis. En général l'amourpropre coûte fort cher. Pour moi, qui voyage sans lettres de recommandation, et avec une bourse légèrement garnie, je choisis toujours de préférence la table d'hôte, où je trouve économie et instruction. Je ne connais nullement la ville dans laquelle je viens de faire mon entrée ; mais je suis certain que dans une heure j'aurai à son sujet des notions circonstanciées. Un négociant de Y endroit prend d'ordinaire ses repas à la table d'hôte du Lion d'argent. Il est célibataire, et homme de bonne façons. Je l'interroge avec une discrétion nuancée d'intérêt; il me répond avec politesse , et bientôt me voilà au fait. J'apprends

qu'il y a dans la ville des curiosités qu'il faut voir, et aux alentours de riants paysages qui méritent mon attention. Mon négociant veut me servir de cicérone, et en vingt-quatre heures je sais mieux le matériel et le moral de la ville de*** que ceux mêmes qui l'habitent.

Ceci est un exemple des avantages qu'un homme qui ne voyage pas comme une malle derrière une chaise de poste peut tirer des tables d'hôtes. Les manières de ceux qui les composent sont aussi d'un curieux examen.

Quand on arrive le soir dans une auberge, las et affamé par une longue route, on ne songe d'abord qu'à satisfaire son appétit, et l'on s'enquiert peu avec qui l'on est attablé. Au second service, quand le premier besoin est apaisé , on donne un coup d'oeil général à cette nombreuse compagnie que tant d'intérêts divers ont rassemblée fortuitement ; mais on ne parle pas encore ; ou si l'on s'aventure à desserrer les dents , ce n'est guère que pour traiter de choses indifférentes , comme la pluie ou le beau temps , éternelle ressource de quiconque ne peut ou ne veut rien dire. Vers le dessert, si le conducteur de la diligence , d'accord en cela avec l'hôtesse , n'est pas déjà venu jeter au milieu des voyageurs ces redoutables paroles : « Allons , messieurs , les chevaux sont attelés !» si , dis-je , la sécurité de la digestion n'a pas encore été troublée par ce malencontreux orateur, alors la conversation s'anime peu à peu , et finit souvent

par devenir bruyante. Rarement elle tombe sur la politique : c'est un charbon que personne n'ose retenir , et qu'on s'empresse .de rejeter, par crainte de la brûlure ; mais on cause d'objets moins graves , et s'il se dit bien des billevesées, quelques bonnes idées les rachètent. Celui-ci (c'est un industriel) parle filatures avec un spéculateur capitaliste ; celui-là (c'est un comédien de province) est aux prises avec un amateur, à propos d'une pièce nouvelle, mieux jouée suivant lui à Toulouse qu'à Paris; un autre reconnaît une ancienne connaissance qu'il avait perdue de vue depuis quinze ans; et tandis qu'une vieille plaideuse chicane un avocat bavard , un commis-marchand courtise une jeune modiste qu'il avait déjà lorgnée dans la galerie de la diligence.

Il faut de l'habitude , et un certain goût de conduite , pour bien tenir sa place à cette table publique ; et , comme il y a un genre d'esprit qu'on nomme esprit de société, on peut dire aussi qu'il y a un esprit de table d'hôte. Il n'est autre que celui du moment , celui que la circonstance amène pour qui a du tact. Rien n'est plus amusant que la table d'hôte , lorsqu'on est assez physionomiste pour deviner à la tournure , au maintien , je dirai plus , à la façon de manger des gens , quelle est leur profession , leur manière de vivre , et jusqu'à quel point on doit s'ouvrir avec eux. La table d'hôte est une sorte de résumé de l'espèce humaine , une véritable lan-

terne magique où l'on voit se mouvoir avec plus ou moins de ridicules des figures diverses qu'il est intéressant d'étudier. Si l'on y apporte une disposition tant soit peu philosophique , il est aisé d'y récoltei quelques observations morales, car où la morale ne va-t-elle pas se nicher, puisqu'on la rencontre même à table d'hôte?

J'avais pensé jusqu'ici que l'égalité parmi les hommes n'était qu'une chimère ; je change d'opinion : j'ai trouvé cette pierre philosophale. — Et où donc? — A. table d'hôte. Là, en effet, tout homme qui a un écu dans sa poche , acquiert, par ce fait seul , le droit de siéger. Souvent on peut y voir celui qui est arrivé en voiture, assis à côté du piéton poudreux , tandis qu'auprès d'une gracieuse parisienne en élégant négligé de voyage , est un épais marchand-forain qui, concentré dans son égoïste appétit, accapare et vide les plats , sans songer qu'il a des voisins. Là le seul hasard distribue les places ; l'étiquette et la cérémonie , ces fléaux de nos salons , sont consignés à la porte. Chacun en prend pour son écu, et tout le monde a l'estomac rempli. Oui, je le répète, l'égalité existe... à table d'hôte.

?E1TSEES

sur Murra sujets.

« Le choix des pensées est invention » , a dit La Bruyère. En effet , tout a été pensé ; il ne peut plus être question que de choisir , et il ne saurait y avoir de nouveau en ce genre, que la forme dont on sait revêtir ce qu'on pense.

En fait de pensées, on attribue souvent à son esprit ce qu'on ne doit qu'à sa mémoire.

La mémoire est l'écho du savoir ; science n'est guère que réminiscence.

La mémoire augmente la vie, en multipliant la pensée.

La lecture des maximes de morale plaît généralement à l'esprit ; mais on ne s'en fait l'application qu'après l'expérience, et alors il est souvent trop tard.

Comme il n'existe qu'une ligne droite en géométrie , il n'y en a qu'une en morale.

La morale est la jurisprudence de la raison,

La raison est sœur de la vérité.

0 vérité ! que de mensonges commis en ton nom ! (1)

La vertu est la force d'ame appliquée au bien.

La vertu est la santé de l'ame.

La vertu , après tout , n'est que de l'amour-propre bien entendu.

La morale publique est le résumé des vertus privées.

La force morale est la seule force légitime en matière de gouvernement, et cette force morale, c'est la loi.

La loi doit être l'oracle de la raison publique.

La loi est l'expression de l'intérêt général , d'où il résulte que, sous le règne du despotisme, les peuples ne sont pas régis par des lois , mais par des ordres.

Les forts ont une continuelle tendance à opprimer les faibles , et les faibles à repousser l'oppression : c'est aux lois qu'il appartient de rétablir l'équilibre social.

L'ordre est le respect de la justice; la justice est le respect du droit commun ; le droit commun est la liberté légale.

L'égalité consiste simplement dans le respect mutuel de la liberté.

(1) Madame Roland s'écria en montant à l'échafuud : ô libertéque de crimes on commet en ton nom !

Le temple de Thémis a trop souvent paru consacré à Némésis.

La pitié devrait toujours avoir un autel dans le sanctuaire de la justice.

Les palais des rois sont des monuments qui attestent plus de servitude que de grandeur.

L'approbation fait souvent défaut aux volontés des rois, mais non pas l'applaudissement. m

Les hommes d'état font le bien-être de leur pays, quand leur intérêt particulier se rencontre d'accord avec l'utilité publique.

La plupart de nos publicistes ne sont que des égoïstes.

La liberté de la presse est, comme la langue, ce qu'il y a de meilleur et de pire.

Budget , mot emprunté de la langue anglaise ; traduit en français, il signifie grande carte-payante.

La popularité est comme une maîtresse capricieuse ; l'homme qui la possède ne doit pas se laisser posséder par elle : la bonne renommée , fille des vertus, est une chaste épouse avec laquelle on vit sa vie entière.

La célébrité paye souvent sans examen de la créance ;

le vrai mérite attend long-temps son paiement de la renommée.

La seule vraie gloire est celle des belles actions.

Les révolutions sont des tempêtes qui mettent la morale publique en danger de naufrage.

La guerre amène des maux certains, pour un peu de gloire fort équivoque.

Les héros morts sont chantés par les muses ; n'est-ce pas de la musique pour des sourds?

La potence attend les bandits , et la gloire conduit les conquérants sous des arcs de triomphe : tout compte fait, les conquêtes ne sont pourtant que des vols en grand, et les vols des conquêtes en petit.

Puisqu'il est admis qu'on peut être un grand homme sans être bon , il conviendrait d'établir une distinction entre les grands hommes qui ont fait le bien et ceux qui ont fait le mal. Par exemple, Charles XII fut un grand homme assez mauvais , et Henri IV fut un bon grand homme.

Résumé historique , applicable à la plupart des nations : ignorance, fanatisme et barbarie; grandeur d'ame, injustice et courage ; tyrannie, avilissement et chute.

La philosophie est le sacerdoce de la vérité.

La religion est la philosophie sanctifiée.

La foi religieuse est le frein des passions , la consolation du malheur, l'espoir de la vertu.

L'athéisme est un mensonge que l'homme se fait à luimême.

On n'est pas impie dans l'infortune.

La dévotion peut être un signe de faiblesse ; mais l'incrédulité n'est pas une preuve de force,

La conscience est l'écho du cœuY.

L'espérance, comme le prisme, nous montre les couleurs de l'arc-en-ciel.

Nous marchons ici-bas entre l'espérance et le regret : l'une est presque toujours vaine , et l'autre est rarement réparable.

L'espérance est une belle route; mais on ne voit presque jamais où elle aboutit.

Le bonheur est un fruit savoureux ; on voudrait le cueillir dans toutes les saisons de la vie ; mais il vient rarement à parfaite maturité ; la plupart des hommes n'en connaissent que la fleur, qui est le plaisir.

L'art le plus évidemment nécessaire , et celui qu'on

sait le moins mettre en pratique , c'est l'art d'être heureux : ceux-là même qui l'étudient apprennent que n'est pas heureux qui le veut.

Le bonheur est un être de raison; c'est pour cela peutêtre que si peu de personnes sont heureuses.

Ce qui empêche principalement d'être heureux, c'est qu'on veut toujours arriver à mieux que ce qu'on a, et le mieux est l'ennemi du bien.

La classe moyenne de la société est la plus favorisée du sort, car le bonheur, ainsi que la vertu, est entre les extrêmes.

S'il existe des heureux sur la terre, on l'ignore, parce que le bonheur ne se met pas en évidence.

Au défaut du malheur, nous nous en faisons avec, notre bonheur même.

H existe des gens assez mal nés pour être heureux du malheur des autres , et malheureux de leur bonheur.

Les désagréments sont la menue monnaie du malheur.

Le plaisir , comme le vin , gagne à être ménagé.

Un plaisir partagé se double ; une peine partagée diminue de moitié.

L'insensé trouve des plaisirs dans la folie ; le sage trouve de la folie dans les plaisirs.

Qu'est-ce que s'amuser? se persuader qu'on ne s'ennuie pas.

Il y a trois façons de jouir d'une rose : la sentir , la baiser , l'aspirer : les plus délicats goûtent son parfum ; les plus sensuels le savourent ; les plus passionnés le dévorent : cette rose est le plaisir : la délicatesse ajoute à

son charme ; la volupté l'émousse ; la passion le flétrit.

Nous sommes des payens idolâtres ; nous adorons les femmes , et nous les traitons de divinités.

0 femme ! Défie-toi de l'homme qui t'adore ; il ne t'aimera pas long-temps.

La femme se laisse beaucoup prier, puis elle prie beaucoup à son tour.

La femme a deux amours , Dieu et l'homme ; elle finit d'ordinaire par où il faut commencer.

La Providence a donné à l'homme le génie , à la femme la grâce , et ce partage est à peine inégal.

Plus d'im homme traite sa femme comme sa propriété ; mieux avisés ceux qui s'en tiennent à la possession ; par-

232 miscellànées.

fois le propriétaire n'est pas le possesseur , et celui qui possède est toujours assez propriétaire.

On reproche aux femmes leur finesse ; la nature a départi la force à l'homme , la faiblesse à la femme : celle-ci oppose la ruse, et son adresse est sa force.

Chez quelques femmes cette réserve qu'on appelle modestie , n'est qu'un manège de plus de leur coquetterie.

La femme qui n'a pas craint de commettre une trahison hésitera peu à trahir de nouveau.

Quand l'honneur de l'homme est si fragile , est-il très juste de tant exiger de l'honneur de la femme?

On ne connaît bien le mérite d'une femme , que lorsque sa jeunesse la quitte , et alors on n'en veut plus guère.

Une femme est quelquefois assez bonne pour pouvoir se passer de beauté ; la plus belle ne saurait se passer de bonté.

La femme la plus intéressante est celle qui sait tenir tour à tour une quenouille et une lyre.

La beauté des femmes nous attire , leur esprit nous charme , leur bonté nous captivé.

Les grâces sont l'esprit de la beauté.

La bonté est la grâce du cœur.

On imite les manières , mais les grâces sont inimitables ; les grâces sont un don de la nature ; les manières sont la carricature des grâces.

La physionomie , expression morale des traits , est au visage ce que l'ame est au corps.

L'amour pour la jeunesse est une espérance ; pour les vieillards c'est un regret.

L'amour est comme l'hirondelle], qui arrive au printemps et s'en va vers l'arrière-saison.

Il y a souvent bien près de l'enfance de l'amour à sa vieillesse il grandit vite , vieillit promptement, et ne rajeunit jamais.

L'amour est tyran ou esclave.

En tout ce qui concerne l'amour , la femme est maîtresse, et l'homme écolier.

Que de fantaisies on met sur le compte de l'amour i Il n'est le plus souvent que de la galanterie.

La volupté imite l'amour ; l'amour imite le bonheur.

La sagesse et l'amour, c'est l'eau et le feu.

L'amour est une fièvre qui a ses accès et ses intermittences ; la possession est le fébrifuge.

L'amour est un nœud coulant ; l'hymen est le nœud gordien.

L'amour véritable est un mélange exquis de tendresse et d'estime. •

Aimer et faire des vers sont les travers les plus pardonnables du cœur et de l'esprit.

Le temps , qui tue l'amour , fait vivre l'amitié.

L'amitié se nourrit d'estime ; l'amour se repaît d'illusions.

Dans la plupart des amitiés, le cœur est dupe de l'esprit.

L'amitié entre méchants est une conspiration.

S'aimer soi-même est naturel ; mais que ce s<#t d'amitié , non d'amour.

L'égoïsme est la sensibilité rentrée.

Chez certains individus la sensibilité tue la bonté.

La fausse sensibilité est une pantomime.

L'insouciance est le sommeil de l'imagination , les passions en sont le réveil.

Les passions sont des coursiers fougueux qu'il faut tenir ferme ; elles nous conduisent bien , ou nous précipitent.

Les passions produisent de grandes choses, à peu près comme certains poisons s'utilisent en médecine.

Intérêts , vertus , sentiments , ont été réduits en calcul ; on pourrait en excepter les passions ; encore seraitil vrai, jusqu'à un certain point, de dire qu'il y a des passions calculées.

Il n'est pas plus raisonnable de s'irriter contre les passions humaines , qu'il n'est sage de se révolter contre les intempéries des saisons.

L'indulgence envers les erreurs des hommes n'est presque autre chose que de l'équité.

L'homme qui laisse voir des faiblesses a plus de droit à la bienveillance , que les fastueux de vertus.

Il y a des défauts plus sociables que certaines vertus.

Nous nous cachons mieux nos défauts à nous-mêmes, que nous ne les cachons à autrui.

Les défauts d'autrui rtous tranquillisent sur les nôtres.

Nous imitons facilement les travers ; que n'imitons-nous de même les vertus !

En même temps que le vice est odieux, c'est une mauvaise spéculation , car faire le mal ne tourne jamais à compte.

Les vicieux sont des aveugles , d'autant pires qu'ils ne veulent point voir.

L'aveuglement du cœur est plus déplorable que celui des yeux : des yeux aveuglés ne voient plus , mais un cœur aveuglé ne sent plus.

Il est plus facile à certains de nos docteurs d'enlever les cataractes qui obscurcissent la vue , qu'à la médecine morale de dissiper les cataractes qui obstruent des esprits indociles à leur propre guérison.

Nous nous voyons mal , parce que nous regardons toujours le beau côté de la médaille ; nous ne voyons pas mieux les autres , parce que nous regardons le revers opposé.

La pitié est un noble sentiment ; c'est grand dommage qu'il dure peu.

Notre compassion pour les maux d' autrui est la crainte déguisée de maux semblables.

La vengeance se punit elle-même en voulant châtier autrui.

L'homme sujet à la colère est atteint d'une folie intermittente.

Celui qui pâlit de colère rougira bientôt de honte.

La médisance est comme la tache d'huile , qui s'étend si l'on ne réussit tout d'abord à l'effacer.

Si l'on est curieux , on tarde peu à devenir médisant.

On est rarement content des autres , peut-être parce qu'on est souvent mécontent de soi-même.

Il est des situations de la vie où l'on se déplaît à soimême.

On ne s'accuse guère d'une faute qu'avec l'intention secrète d'en profiter.

On ne nous reproche pas toujours nos mauvaises actions : mais nous en avons le reproche inévitable dans netre conscience.

Celui qui fait du mal à autrui s'en fait à lui-même , et réciproquement pour celui qui fait du bien.

Les plus exigeants sont ceux qui font le moins pour autrui.

On aime mieux le bien qu'on fait que celui qu'on reçoit.

Un grand avantage qu'on trouve à faire une bonne action , c'est le désir qu'elle laisse d'en faire d'autres.

On est moins flatté d'un bienfait que d'un procédé délicat.

Les égards qu'on nous témoigne nous flattent plus que les services qu'on nous rend.

L'homme reconnaissant est celui qui ne se croit pas quitte quand il â rendu service pour service.

Vous n'êtes pas reconnaissant , si vous mettez trop d'empressement à payer le bienfait par un bienfait.

L'ingratitude est une banqueroute frauduleuse.

On fait plus d'efforts pour paraître honnête, qu'il n'en coûterait pour l'être.

Chacun prétend donner des leçons ; mais peu s'étudient à donner des exemples.

Il est honorable de suivre les bons exemples , et glorieux de les donner.

Le mauvais exemple est une contagion.

La politesse est une imitation de la bienveillance.

Le goût est le sentiment appréciateur des convenances.

Le fouet du ridicule châtie mieux que la férule de#la critique.

La louange sincère est celle qui nous est donnée à notre insu.

On prête les louanges plutôt qu'on ne les donne; c'est un argent qu'on prétend placer à intérêt.

Les éloges ne sont souvent que des pilules dorées pour en cacher l'amertume.

Quand les éloges qu'on nous donne ne sont pas mérités, ils peuvent au moins servir à nous montrer comment on s'en rend digne.

La flatterie est un mets agréable, mais nuisible.

La fausse modestie est un bijou de cuivre doré !

Rien de plus pernicieux que les gens iaux sous le masque de la franchise ; ils conduisent à se défier même de la sincérité.

La richesse et la pauvreté sont pour la vertu les écueils de Gharybde et de Scylla ; elle se sauve entre les deux.

2V0 MISCELLANKES.

Le riche qui désire toujours est plus indigent que l'homme qui possède peu.

Rendez votre opulence utile , si vcus voulez vous la faire pardonner.

J^e luxe est l'orgueil opulent.

L'ostentation qui se guindé montre sa petitesse.

Lequel est pire d'être pauvre d'argent , ou pauvre d'esprit? La question sera diversement décidée : ce qu'il y a de certain , c'est qu'un homme riche et sot est un pauvre riche , et que le pauvre qui est homme d'esprit est un riche pauvre.

L'avarice est la seule de nos affections qui croisse avec l'âge.

La vanité seule fait lâcher à l'avare les cordons de sa bourse.

Tous les soins que se donne l'avare aboutissent à se donner un héritier prodigue.

Le prodigua dissipe les biens de la Providence ; l'avare les conveite ; l'économe seul en profite.

Voulez-vous être généreux? soyez économe.

Le mot propriétaire a été inventé par notre orgueil ; nous n'avons rien ici-bas qu'à titre de loyer.

MISCELLASKES. *H1

La probité est la gloire du pauvre.

La probité reçoit de grands éloges ; oui , mais on la laisse pâtir.

La plupart des hommes sont moins occupés de faire leur devoir que dé faire leur chemin.

L'ambition et l'émulation sont deux sœurs, dont l'une a un bien mauvais caractère.

Pour savoir commander il faut avoir su obéir.

Il faut vouloir tout ce qu'on peut, et non chercher à pouvoir tout ce qu'on veut.

On dit communément : cela est plus fort que moi ; mais l'homme ferme se dit : je suis plus fort que cela.

L'homme courageux ressemble au chêne, qui rompt sous l'effort de la tempête plutôt que de céder : trop de gens, pareils au roseau, ont adopté sa devise, et disent dans tcfUtes les situations de la vie : je plie et ne romps pas.

La patience est le courage qui sait attendre.

La raison gouverne les sens , ou les sens maîtrisent la raison, l'un ou Vautre, ou l'un et l'autre alternativement : c'est ce qui fait l'homme qui vit par l'ame , ou

celui qui vit par l'instinct , ou enfin l'homme faible , comme le sont la plupart.

Amour-propre, vanité, orgueil, échelle graduée des actions humaines.

On voit des gens qui connaissent un peu dç tout, sans rien savoir ; convives du banquet de la vie, ils ont goûté de tous les mets , et ne se souviennent plus de l'assaisonnement.

Les gens superficiels glissent sur la surface des choses sérieuses, comme le patineur effleure la glace de ses pieds légers.

Beaucoup parler et penser peu , c'est luxe et indigence.

Le savoir est louable souvent; le savoir-faire louable quelquefois ; le savoir-vivre louable toujours.

L'expérience est un sage médecin , mais qui arrive d'ordinaire .trop tard pour le malade.

Le monde est une banque où les hommes jouent â la hausse et à la baisse.

Le monde est un théâtre où l'on donne parfois la comédie , trop souvent la tragédie , et le plus ordinairement de mauvais drames,

MISCELLAXÉES. 2^3

Le monde ressemble à un mélodrame ; on y voit la vertu persécutée , des tyrans et des niais.

Bans le monde on donne souvent tort à la raison.

Quant à la répartition des biens de ce monde , le genre humain peut se diviser en deux grandes catégories, les fourbes et les dupes.

On ne comprend le hvre de la vie , que lorsqu'on a déjà tourné beaucoup de feuillets , et alors on n'a plus le temps de relire.

On peut dire de la vie et de la société ce qu'on dit des montagnes : ce n'est qu'à leur sommet qu'on peut en saisir distinctement la chaîne : ainsi on ne connaît bien la vie , que lorsqu on est parvenu a sa maturité ; alors seulement on apprécie les hommes à leur juste valeur.

Il y a des gens qui meurent sans avoir vécu ; il y en a qui vivent comme s'ils ignoraient qu'on meurt.

La vie de certaines gens n'est qu'une végétation.

La vie est une maladie dont la mort est la guérison ; mais la plupart des hommes trouvent que le remède est pire que le mal.

±\'\ AHSCELLANÉES.

La vie est un bail résilié par la mort.

La jeunesse est la poésie de la vie , la vieillesse en est la prose.

Les erreurs moroses de la vieillesse sont aussi loin de la vérité , que les riantes illusions du jeune âge.

Nous craignons la vieillesse , et cependant nous vivons vite ; nous craignons la mort , et pourtant nous prodiguons la vie.

Il faut que la jeunesse apprenne à vivre , et la vieillesse à mourir. .

Le sommeil est la monnaie de la mort.

Le temps passé n'est plus à nous ; l'avenir ne nous appartient pas encore ; quant au présent , on pourrait dire qu'il n'existe pas , car il nous échappe au fur et à mesure qu'il vient , semblable à l'eau du tonneau des Danaïdes.

Le temps passe et fait tout passer.

Il faut se hâter de bien agir, car le temps s'en va tandis que l'on diffère. m

Il faut faire en sorte de se rendre regrettable ; mais il ne faut pas s'attendre à être regretté.

MISCIiLLANÉES. 245

TNotrc ambition est bien haute pour une origine si humble.

Pour les malheureux la tombe est un lit de repos.

La terre est le berceau et la tombe de l'humanité.

Bénie soit la mémoire de l'homme sur la tombe duquel on pourra graver cette inscription : « Passants , « pleurez celui qui n'a jamais fait pleurer personne. »

Page 1