‹ Mosaïque littéraireChapitre 28 sur 56 · UN CHEVEU BLANC · texte numérisé non relu

UN CHEVEU BLANC

Il y a plus d'une époque décisive dans la vie d'une femme : par exemple , le moment où elle écoute pour la première fois un tendre aveu ; celui où elle marche à l'autel , soit en victime parée pour un sacrifice, soit avec la joie intime d'un vœu satisfait; lorsqu'elle va devenir mère, et aussi, hélas! lorsqu'il lui est démontré qu'elle ne le sera plus. Il est encore pour la femme une époque sérieuse, à laquelle je n'avais pas songé, jusqu'à ce qu'une circonstance particulière m'en eût donné la révélation.

Eugénie est depuis six ans l'épouse d'un homme que j'estime et que j'aime. J'ai été l'un des témoins de leur mariage, et je suis demeuré depuis lors l'ami de la maison, dans l'acception la plus pure de ce mot, je vous prie bien de le croire, Monsieur et madame B.... m'accordent une confiance qui m'honore. Eugénie est une personne attrayante et spirituelle. Parmi beaucoup de bonnes qualités , elle en possède une, d'autant plus précieuse qu'elle est rare: c'est une égalité d'ame presque inaltérable. Accoutumé à son enjouement qui ne s'était iamais démenti , je fus très étonne de la voir, durant

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quelques jours , taciturne , triste , sujette même à des accès d'humeur: Je sais que l'union de monsieur et madame B... esta citer au nombre des mieux assorties, et semble faite pour prouver que le bonheur est possible ici-bas; je sais qu'Eugénie chérit son époux, dont elle est tendrement aimée; ne lui connaissant donc aucun motif réel d'affliction, je me disais : Eugénie, d'ordinaire si raisonnable, aurait-elle aussi des caprices? Après l'avoir vainement sollicitée plusieurs fois de m'indiquerla cause de son trouble, elle me dit enfin, non sans hésitation :

« Vous allez rire de ma faiblesse ; quoi qu'il en soit, je veux bien vous faire, à vous mon ami, une confidence qu'aucune femme ne fait, pas même à son amant; car ceci , voyez-vous , est un secret tout féminin que notre bouche n'aime pas à confesser. Lundi dernier, je venais de me lever, bien portante, et réjouie par l'aspect d'un beau soleil printanier. Tout-à-coup ma femme de chambre, qui me coiffait , s'écrie : — Ah ! madame, un cheveu blanc î — Un cheveu blanc! dis-je avec effroi. — Le voilà, reprit-elle, je le tiens. — Arrachez-le vite ! Elle l'ôta, et le mit sur le marbre noir de ma toilette.

« Hélas î c'était vrai ; un cheveu tout blanc ! Je demeurai long-temps à le contempler , et cette vue me plongea dans une rêverie pénible. Quoi ! pensai-je, à peine à mon été, dois-je donc sentir les approches d'un hiver prématuré? Déjà un cheveu blanc ! C'est le premier

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flocon de la neige qui bientôt va foisonner sur ma tête. Et une larme qui sillonnait ma joue tomba auprès de l'objet qui la faisait couler. Depuis cet instant, je ne puis me défendre de la mélancolie qui m'obsède , quoique bien certaine que ce fatal cheveu était unique. Au surplus, je l'ai conservé ; il est déposé dans un Souvenir qui renferme la dernière lettre que je reçus de ma mère mourante. Persuadée que tout dans la vie doit nous servir d'enseignement, s'il advient encore qu'on m'adresse de ces adulations dont les hommes sont prodigues envers les femmes, et si je me sentais atteinte d'une velléité de coquetterie, je me rappellerai que je possède un talisman qui me protège contre les vanités mondaines , je regarderai mon cheveu blanc. »

Tel fut le discours que me tint madame B..., un mélange de raison , d'enfantillage et de sentiment. Je jugeai , en l'écoutant , que le raisonnement pouvait , en pareil cas , s'étayer de la plaisanterie ; c'est pourquoi je me permis de lui répondre :

a Pour vous exprimer là-dessus ma pensée , je dirai d'abord que votre femme de chambre a été une sotte avec son exclamation ; et quant à l'incident en lui-même, je présume que le chagrin qu'il a fait naître ne sera pas difficile à déraciner, puisqu'enfin ce chagrin ne tient qu'à un cheveu.

— Vous riez , dit-elle , je l'avais prévu, et vous n'avez

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peut-être pas tort, car je sens au fond que ma peineaun côté ridicule ; mais que voulez-vous? Je ne suis pas, je l'avoue, assez philosophe pour me mettre aisément au-dessus du regret que nous laisse la perte des belles années. Un semblable stoïcisme n'est pas fait pour moi , qui ne suis qu'une faible femme. Après tout , mon ami , ce cheveu blanc est , à n'en pas douter , un symptôme précurseur de l'âge qui s'avance, et il est pourtant bien dur de devenir vieille avant le temps de la vieillesse.

— Allons , repartis-je, ne prenez pas cette mésaventure plus sérieusement qu'il ne convient. Sans vous tenir un fade propos de galanterie, l'amour de votre mari , les hommages qu'on rend chaque jour à vos attraits, vos deux enfants en bas âge , vos vingt-six ans , votre miroir enfin , tout n'est-il pas d'accord pour vous convaincre que vous êtes encore bien jeune? Se peut-il que le plus mince objet suffise pour entraver le bonheur dont vous jouissez , et qu'une personne sensée comme vous l'êtes donne tant d'importance à ce qui est en soi si léger? Mais voyons, raisonnons un peu sur ce grave sujet :

« La blancheur de la chevelure est l'effet de trois causes , de l'âge , des maladies , des chagrins ; et , à cet égard, l'expérience nous montre que la douleur morale devance trop souvent l'ouvrage du temps. Je connais un homme dont la tête était toute grisonnante dès sa vingtcinquième année. Impliqué dans une conspiration sous

les Bourbons , il fut arrêté. Durant son procès , où sa vie fut mise en question , il subit ce rapide changement. C'était ,je vous l'assure, un amer contraste, qu'un front et des yeux encore adolescents, ombragés de cheveux blanchis. On prétend que l'infortunée reine Marie-Antoinette avait éprouvé une semblable révolution durant sa captivité. Ce phénomène fut , dans ces deux cas , le résultat d'une anxiété excessive. Regardez - moi ; vous voyez que mes cheveux sont parsemés de cette couleur argentée qui vous désole. Je ne sais si je dois dire que les ans en sont la cause , ou si je dois répéter avec le bon Henri: Le vent de mes adversités a souffleta. A une époque plus ou moins rapprochée , chacun de nos soucis marque sur nous son empreinte , et vous pouvez juger que la multitude des miens ne peut plus se compter. Oui, chaque tourmente de notre cœur nous fait tomber ou blanchir un cheveu , comme chaque coup de vent d'un orage d'automne abat ou jaunit les feuilles des bois. Mais , ô Eugénie ! ces exemples ne s'adressent point à vous , à vous belle de jeunesse , de santé et de bonheur. Un cheveu blanc sur votre jeune tête ne saurait être le fruit de l'âge , puisque vous n'avez que vingt-six ans ; une maladie ne l'a point fait germer , puisque vous êtes radieuse de santé ; tout au plus serait-il le résultat d'une peine que j'ignore (heureuse femme qui n'auriez eu encore qu'une peine et qu'un cheveu blanc) ; mais , non , il est

bien plutôt le produit accidentel d'un caprice de la nature, un phénomène fortuit, enfin un véritable anachronisme. Vous êtes jeune et belle , et vous avez du temps devant vous. Que l'inquiétude qui a dérangé votre sérénité habituelle disparaisse avec sa cause futile,. Anéantissez , croyez-moi , une triste relique à tort .conservée ; ou , pour faire mieux , remettez-la moi : on donne en nmour une boucle de cheveux ou blonds ou bruns ; un cheveu blanc peut se donner à une vieille amitié. »

A cette conclusion inattendue , Eugénie sourit, et ce sourire éclaircit le nuage qui avait voilé son front.

— Avez-vous fait part à votre mari de cet accident? ajoutai-je.

— Je croyais , répondit-elle avec une grâce ingénue , je croyais vous avoir dit que j'allais vous communiquer un secret qu'une femme ne confie pas»même à son amant. »

,A quelque temps de là, je vins déjeuner chez elle : — Savez-vous bien , madame, lui clis-je , que vous avez des cheveux châtains d'un effet admirable?»

Eugénie se prit à rire , et son mari étonné : « Parbleu , mon cher , s'écria-t-il , il faut convenir que vous faites à ma femme un compliment étrange ! Sans aucun doute elle a de très beaux cheveux ; mais est-ce donc aujourd'hui seulement que vous vous en apercevez? »

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Cette interpellation divertit Eugénie. En rougissant un peu , elle raconta à son mari notre conversation : il s'en amusa , fit quelques jeux de mots sur l'aventure ; puis , pressant la main de sa femme , il lui dit avec émotion : .

« Pardonne-moi , ma bpnnc amie , si j'ai pu rire un moment de ce qui t'a valu plusieurs jours de tristesse. A mon tour , sois-en bien certaine , je serais profondément affligé , si je pensais qu'une peine que je t'aurais causée volontairement a fait blanchir un seul de tes cheveux. »

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