‹ Mosaïque littéraireChapitre 4 sur 56 · VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU

Jeune, je possédais le précieux privilège de compter de vieux amis , parce que ceux de mon père m'honoraient de leur affection. L'un d'eux , artiste de mérite , avait vu Voltaire et J.-J. Rousseau; il avait eu même l'avantage de se trouver en relation avec eux. J'aimais à l'entendre causer des deux plus grandes renommées littéraires du xvme siècle. Si la jeunesse est curieuse , la vieillesse est conteuse. Le vieil artiste se plaisait aux redites , et moi à le laisser redire , particulièrement au sujet des philosophes de Genève et de Ferney , pour la mémoire desquels j'étais alors dans toute ma ferveur. J'avais fait plus, j'avais prié mon vénérable ami de fixer ses souvenirs sur le papier , et complaisamment il s'était rendu à ma demande. Le manuscrit qu'il m'a laissé m'a toujours paru curieux, en ce qu'il présente, pour ainsi

dire, deux portraits peints d'après nature. Je donne à ce titre le récit qui va suivre : c'est un contemporain du siècle dernier qui s'adresse aux hommes de notre siècle.

« Parmi les hommes célèbres que je connus autrefois à Paris , il en est deux qui ont régné sur leur époque , et qui ont dirigé le cours des idées vers les résultats que nous pouvons enfin juger. Je veux parler de Voltaire et de J.-J. Rousseau. Quoique je fusse fort jeune lorsque je vis ces deux coryphées de la philosophie moderne , et quoiqu'ils fussent eux-mêmes au terme de leur carrière, je ne saurais, les ayant vus, les avoir oubliés , et leur souvenir vit dans ma mémoire. Pour vous, mon jeune ami , je vais retracer ce que je me rappelle d'un passé qui ne saurait être indifférent au temps présent ; mais , en acquiesçant à votre désir , je vous avertis qu'il faut vous résoudre à subir la prolixité d'un vieillard. Je ne prétends pas d'ailleurs porter ici un jugement littéraire sur nos deux grands écrivains : je ne vous parlerai guère que de leurs personnes : peintre , j'offre des portraits à votre curiosité.

« J'avais vingt ans, quand Voltaire revint de Ferney à Paris. Son retour eut lieu le 10 février 1778 , le jour môme des obsèques de Lekain, et quatre mois après , le 30 mai, il n'existait pins. Je ne le vis donc que durant ce

court intervalle , mais assez souvent et avec assez d'attention pour que ses traits me soient demeurés bien présents. J'étais à la fameuse représentation d'Irène, qui fut pour lui un véritable triomphe , et où son buste fut couronné sur la scène , au milieu d'inexprimables acclamations ; j'assistais à la séance de l'Académie française, où l'on eut le singulier spectacle du patriarche de Ferney serrant dans ses bras Francklin , l'apôtre de la liberté dans le nouveau monde ; je vis dans les rues de Paris le peuple enthousiasmé se pressant sur le passage de l'auteur de la Henriade, et criant vive Voltaire ! Enfin , introduit chez ce grand homme par son ami le marquis d'Argental, je pus contempler et entendre de près celui dont le génie exerçait tant de pouvoir. Les derniers temps de la vie de Voltaire portèrent sa gloire à son comble , et durent satisfaire amplement son amour-propre. La ville et la cour se le disputaient ; les femmes surtout l'accablaient de cajoleries ; il était comme assiégé dans sa maison , et n'en pouvait sortir sans que sa voiture fût contrainte d'aller au pas , à cause de la foule qui l'entourait ; il eût été de mauvais ton de ne l'avoir pas vu ; on répétait avec exaltation les moindres mots sortis de sa bouche ; on ne parlait plus que de Voltaire , et tout le reste était oublié. Aussi disait-il souvent : « On m'étouffe «sous des roses.» Jamais peut-être pareille ovation ne fut décernée à un simple particulier. Traité comme le prince

OM ÉTtfcES

de la littérature, Voltaire reçut les hommages qu'on n'accorde guère qu'aux souverains. C'était , en ce temps-là, une manière de faire de l'opposition , et dans cette manifestation si éclatante de l'opinion publique , j'entrevis un germe des grands événements qui ont éclaté quelques années après. Si dans cette occasion j'admirai l'écrivain illustre qui était devenu l'objet d'une attention universelle , je n'admirai pas moins la générosité française. Je compris tout ce qu'on pouvait attendre d'une nation capable de se passionner ainsi pour la gloire.

« Voltaire était d'une stature assez haute , et d'une maigreur prodigieuse ; ses jambes surtout étaient extrêmement grêles , quoique agiles. Son visage était très décharné , le front bien dessiné , la bouche grande, le menton et la mâchoire inférieure poussés en avant , point ou presque point de barbe. Sa parole avait quelque chose de sépulcral. Il portait habituellement la tête inclinée , et la relevait avec vivacité en parlant. Les portraits qu'on a de lui sont généralement ressemblants , et en particulier la statue qu'on doit au sculpteur Houdon ; mais on n'a pu rendre la singulière expression de ses yeux , tantôt d'une séduisante douceur , tantôt peignant la malice et la causticité dans toute leur énergie, selon les diverses passions dont son imagination mobile était affectée tour à tour. Sa conversation était simple etnaturelle, lorsqu'il n'était question ni de ses antagonistes , ni de la

religion ; mais quoique personne ne sût mieux diraBdes choses délicates et flatteuses, son ton devenait aigre et incisif à la moindre contradiction. Cela se conçoit aisément, si l'on songe à son excessive susceptibilité , ainsi qu'à l'adulation et aux injures qui lui ont été?prodiguées. Plusieurs de ses actions sont empreintes de magnanimité ; mais je crois qu'il était plutôt irritable que sensible ; l'esprit satirique s'alHe mal avec la bonté] du cœur , et je doute fort qu'il fût constamment aimable dans le commerce intime de la vie. Quelqu'un me disait : « Combien « n'y a-t-il pas à gagner auprès de cet homme extraôr- « dinaire , et que je voudrais passer une année avec lui ! « Pour moi, lui répondis -je, je n'y passerais pas un « mois , car enfin j'aime aussi à avoir raison quelquece fois. » C'est ce que sentait un ami de Voltaire , M. de Cideville , quand il lui dit un jour •: « Vous, êtes si im- « patiemment jaloux, que , si vous vous mettiez à faire « la cuisine , vous ne pourriez bientôt plus souffrir votre « cuisinier, tout bon qu'il est. »

« Si je n'aurais pas voulu vivre avec M. de Voltaire , j'aurais regardé comme une consolation de passer mes jours auprès de Jean-Jacques Rousseau. Il me semble qu'il reste trop de préventions contre la mémoire du philosophe de Genève. Ses Confessions, qu'on a tant lues , ses Dialogues qu'on lit si peu, et sa Correspondance, donnent la clé de son caractère qui fut un phénomène social ;

niai», pour le bien connaître, il faudrait l'étudier soigneusement , dans sa conduite et ses écrits d'abord , ensuite dans le rapport qu'ils ont avec les écrits et la conduite de ses contemporains. Cette étude , qui en vaut bien une autre, car elle est éminemment philosophique, voudrait du temps, une impartiale attention , et cette ardeur de vérité qui était tout le génie de Jean-Jacques. On a plus tôt fait de décider sur la parole d'autrui. Rousseau devait être traité sévèrement , comme il l'est encore , parce qu'on a jugé d'après les règles communes un homme tout d'exception ; et il ne fut exceptionnel et anormal cependant , que parce qu'il se rapprocha, autant qu'il put, de la nature, dont nous tendons sans cesse à nous éloigner. En général , ses critiques, dans leur violence, et ses partisans, dans leur enthousiasme, ne sont les uns ni les autres dans les conditions nécessaires pour apprécier sainement cet infortuné grand homme. Quoique lui-même il ait pris le soin de mettre son cœur à nu, on n'a pas su ou voulu lire dans ce cœur ouvert, ou bien on s'est révolté contre cette voix ferme qui , en s'accusant, accusait notre nature , contre cet homme qui dévoilait les faiblesses cachées de l'humanité, en mettant au grand jour les siennes propres. Des deux côtés il y a eu légèreté ou passion, et la passion et la légèreté sont mauvaises conseillères. Pour connaître Jean-Jacques, il faut avoir été malheureux comme lui,

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comme lui avoir vécu dans la retraite, s'être placé, autant qu'il est possible, en dehors des préjugés mesquins qui tyrannisent nos sociétés civilisées. Rousseau, je le pense, fut bon et trop méconnu ; ses actions généreuses furent mêlées, il est vrai, à de grandes fautes, et ses admirables livres sont entachés d'exagérations et de paradoxes; mais, je le crois aussi, les fautes de sa conduite furent celles qui sont inséparables de notre faiblesse, et dans les erreurs de son jugement il fut toujours de bonne foi en se trompant.

« On a décidé légèrement, on répète encore sans plus ample examen, que Rousseau se donna un tort grave en compromettant la réputation de plusieurs de ses contemporains ; on a jugé ( ceci est plus sévère encore) qu'il fut coupable en ménageant si peu la mémoire de madame de Warens, sa bienfaitrice. Il y a ici un fait omis qu'il importerait de rappeler. C'est que l'intention formelle de Rousseau était que ses Confessions ne fussent point publiées avant la mort des personnes qui s'y trouvaient forcément rattachées. Cet ouvrage ne parut d'abord quavec des initiales, conformément aux manuscrits (1) ;mais bientôt intervint la malignité, avec ses interprétations et

(l) Les premières éditions, celle de Neuchàtel et celle dite de Bas-

kcrville , en portent le tOmoigîiDge.

(y olc de l'Editeur.)

ri

ses commentaires ; on chercha, on devina les noms que les initiales cachaient, et depuis lors, toutes les éditions subséquentes ont propagé ces noms en toutes lettres. Voilà d'où est venu le scandale, et à qui Ton doit impartialement l'attribuer. Au reste, le temps est arrivé pour tous, le temps, ce suprême arbitre, qui jette dans l'oubli les œuvres des hommes ,'ou'les perpétue en y effaçant les taches passagères.

« S'il était quelqu'un que je désirasse voir, c'était Jean-Jacques. Il fut la seule personne que je recherchai avec empressement. J'avais beaucoup lu ses ouvrages, et je me sentais attiré vers lui par une douloureuse sympathie. Je savais en même temps qu'il était d'une misanthropie inabordable ; notre connaissance devenait donc difficile à établir : j'en fis les premiers frais, et je réussis au-delà de mon attente. Rousseau habitait alors la rue qui depuis a pris son nom, et il venait souvent jouer aux échecs près de là, dans un café qui existe encore. Je l'y vis plusieurs fois, sans oser l'aborder'; mais], ayant demandé apparemment qui j'étais, et quelqu'un lui ayant dit que je venais de faire un voyage en Italie, de luimême il m'adressa un jour la parole, pour causer de Venise où il avait été autrefois secrétaire de la légation française. Par fortune, il se trouva qu'il était de bonne humeur ce jour là, car il me raconta assez gaîment, sur son séjour à Venise, plusieurs particularités que j'ai re-

vues ensuite consignées dans ses Confessions. Peu de temps après je le rencontrai à l'Opéra, un soir que l'on donnait son Devin duvillage. Nous parlâmes de musique, et je lui plus au point qu'il m'invita à le venir voir chez lui. Vous jugez bien que je n'eus gar$e d'y manquer : j'allai lui faire ma visite un matin : il était occupé à classer dans un herbier des plantes qu'il avait rapportées d'une promenade de la veille. Il me reçut d'un air affable : a Que n'ai-je toujours fait ainsi, me dit-il ! copier de la « musique pour vivre, et herboriser pour amuser mes « loisirs, avec cela on ne devient point célèbre, mais on « vit tranquille, et le repos est le seul bonheur auquel « on puisse raisonnablement prétendre ici-bas. Malédic- « tion sur le jour fatal où l'on commença de me montrer « au doigt ! » Sa Thérèse cousait, assise auprès de la fenêtre ornée en dehors de quelques pots de fleurs. Un chardonneret chantait dans une cage entourée de verdure. Le logement, au quatrième étage, était composé de deux pièces seulement, mais bien arrangé ; le mobilier très simple, mais fort propre. Il régnait là un ensemble de paix et d'ordre qui avait quelque chose de touchant. J'amenai la conversation sur la musique italienne, sujet favori de Rousseau. Il dit sur l'art en général des choses pleines de justesse et d'un sentiment exquis : après quoi il se mit à son épinette, et d'une voix faible et un peu cassée, mais expressive, il chanta plu-

sieurs fragments d'opéras qu'il avait rapportés d'Italie, et un air qu'il avait récemment composé sur des paroles de Métastase, morceau singulièrement gracieux que je n'ai jamais entendu depuis, et qui saas doute est demeuré inconnu. Il me lut aussi un passage des Rêveries, son dernier ouvrage, qu'il écrivait alors. C'était la description enchanteresse de l'île de Saint-Pierre, où il avait séjourné lorsqu'il fut exilé de France.

« A partir de là je le vis de temps en temps, jusqu'à l'époque de son départ pour Ermenonville, où il mourut peu après, de mort naturelle, suivant les uns, et d'une mort volontaire, au dire des autres. Tant que dura notre liaison, s'il m'est permis d'appeler de ce nom mes relations avec lui, je l'entendis s'exprimer quelquefois avec une tristesse profonde, mais jamais avec cette amertume et cette dureté dont on l'accusait. Il est vrai de dire que j'évitais scrupuleusement tout ce qui aurait pu lui rappeler les tracasseries et les persécutions dont il était ou se croyait la victime.

« Rousseau était d'une taille moyenne, maigre, mais bien proportionné. Les infirmités et les chagrins, plus encore que l'âge et le travail, avaient voûté son dos et incliné sa tête. Il avait le front spacieux, le teint brun et légèrement coloré aux pommettes, le nez arqué, la bouche petite et gracieuse, les yeux fort enfoncés sous d'épais sourcils, mais vifs, perçants, scrutateurs. Dans

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l'affaissement de ses traits et les rides du front et des yeux se peignait la mélancolie, dont sa physionomie offrait d'une manière prononcée tous les caractères. Son sourire , pour ainsi dire craintif , avait quelque chose d'aimable et d'attendrissant.

« Je crois volontiers que sa tête était fort affaiblie. Il est sûr que sa méfiance exagérée ressemblait beaucoup à une monomanie, et dénotait un commencement d'aliénation mentale. Avec un caractère tel que le sien, qui eût pu résister aux peines réelles dont il fut abreuvé? Il était ombrageux et susceptible à l'excès, ce qui est la marque d'une extrême sensibilité. Au demeurant, simple dans toutes ses habitudes, sans la moindre prétention d'aucun genre; d'un commerce doux et facile; d'une innocence dans les goûts qui allait jusqu'à l'ingénuité; toutes qualités qui ne peuvent appartenir qu'à un homme essentiellement bon, car comment pourrait-on être méchant avec tant de simplicité?

« La même année vit finir les deux plus grands hommes de leur siècle, Rousseau et Voltaire. Quelle différence dans leurs destinées! L'un, altier, audacieux, caustique, moqueur sans pitié comme sans retenue, jaloux, insatiable, dévoré de l'esprit de domination, vivant et mourant au sein des jouissances de l'ambition satisfaite ; l'autre fier et modeste tout à la fois, frondeur austère, tantôt hardi jusqu'au cynisme, et tantôt d'une timidité

d'enfant, humble dans ses désirs, ami de la nature et de la retraite, partisan de la gloire sans aimer les honneurs, soumis aux vicissitudes les plus cruelles, vivant isolé, pauvre, et mourant dans l'abandon : tous deux dignes d'admiration et de respect, tous deux également immortels, quoique par des voies opposées! »

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