LES BAINS DE PFEFFERS
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Depuis que la Suisse, mise à la mode , reçoit chaque été des milliers de visiteurs , cet intéressant pays a été divisé par étapes , de façon que les nombreux pèlerins trouveiit tous les soii s , à la suite de leur promenade (c'est le nom qui convient à ce facile voyage) , le vivre et le couvert dans un gîte presque toujours approprié aux exigences d'un luxe devenu besoin. Si l'or semé chemin faisant par tant d'opulents voyageurs a beaucoup contribué à dénaturer les mœurs helvétiques , et s'il faut en accuser principalement l'opulent orgueil des Anglais , c'est ce qui fait à peine question , et ce que je ne prétends point approfondir ici. J e fail est que maintenant les plus frêles habitants des cités, nos femmes elles-mêmes , peuvent accomplir aisément un pèlerinage pour ainsi dire obligé. Et quand on a promené dans Berne et dans Genève les modes de Paris et de Londres; quand , muni d'un excellent déjeûné , on s'est dûment extasié devant la cascade du Reichenbach , ou qu'on a poussé quelques exclamations en présence des glaciers de Grindeiwald et
de Chamouni; quand un heureux hasard a permis que d'une station commode on pût avec sécurité contempler une avalanche croulant du Wetterhorn ; alors on revient, après un mo^ d'absence, avec la persuasion qu'on a bien ' vu la Suisse. Et pourtant quiconque s'est borné à suivre les chemins frayés ne connaît cette contrée que d'une manière banale, et a perdu le spectacle de ses principales merveilles.
Pour n'en citer qu'un exemple entre mille, l'un des sites les plus extraordinaires qu'il y ait dans les montagnes de l'Helvétie , et peut-être en Europe, est celui des bains de Pfeffers. Ce lieu , tout-à-fait digne d'attention , reste cependant inconnu à la plupart des voyageurs. C'est que presque tous , marchant sur les traces les uns des autres, ne voient que les vallées fréquentées, ne gravissent que quelques sommités d'un accès commode, et pénètrent fort peu au cœur des Hautes-Alpes , dans certaines parties reculées où il faut s'attendre à des fatigues et à des privations.
Les bains de Pfeffers sont A l'extrémité du canton de Saint-Gall et sur les confins du pays des Grisons. D'une abbaye de bénédictins aux bains qui en dépendent , il y a une lieue qu'on ne peut faire qu'à pied. Parvenu au sommet d'un énorme rocher schisto-calcaire, on aperçoit verticalement au-dessous de soi , à 100 toises de profondeur', la maison des bains , bâtie, on ne sait trop com-
ment, dans une gorge étroite, ou, pour mieux dire, dans une horrible crevasse que parcourt un torrent fougueux. Ce premier aspect imprime dans l'ame un sentiment pénible qui est loin de diminuer à mesure qu'on avance. Du rocher dont je viens de parler part un escalier ; quel escalier! une descente abrupte, qui dure vingt minutes, pendant lesquelles on est entouré de ce que la nature offre de plus convulsif dans ses déchirements. Enfin on arrive aux bains , et à la vue de ce triste séjour , l'homme malade ou timoré éprouve déjà le regret d'y être ; mais il n'est pas moins difficile d'en sortir que d'y entrer. Les valétudinaires s'y font porter â bras , car je ne pense pas que jamais voiture y soit venue , à moins qu'elle n'y soit tombée. Certes , si les établissements de bains sont presque partout ailleurs des rendez -vous de la bonne compagnie , qui , en~général , vient plutôt y chercher de la distraction à ses ennuis que la guérison de maux réels , il n'en est pas ainsi à Pfeffers. Pour se résoudre à habiter cette humide chartreuse , il faut être vraiment malade , ou fort morose, ou très curieux. Pour moi , quand j'y vins , j'étais dans la troisième catégorie , peut-être aussi un peu dans la seconde.
Raisonnablement on ne saurait s'attendre à rencontrer toutes ses aises dans une habitation aussi étrangement placée. Lorsque j'entrai dans la cellule qu'on m'y accor-
dait, j'y trouvai pour touts meubles un méchant lit, une chaise et une petite table sans tiroirs* Ce fut par grâce spéciale que j'obtins une chaise de surcroît et une commode en bois de sapin. Je dus me contenter de ce mobilier pendant les douze jours que je demeurai à Pfeffers. La table était médiocrement servie dans un grand réfectoire, et il était juste de la trouver bonne , en songeant à la difficulté des arrivages. On dînait à midi , et l'on soupait à sept heures. J'ai déjà dit que l'établissement est sous la dépendance d'un couvent de bénédictins ; un intendant l'administre pour le compte de ces religieux : il peut être d'un assez gros revenu , puisqu'on y a vu quelquefois entassés jusqu'à 200 baigneurs. C'est un bizarre spectacle que celui de cette fourmilière qui habite sous terre cette fissure, car je ne puis appeler autrement le ravin de Pfeffers. Il n'est pas moins singulier de trouver là des échantillons de plusieurs nations, Tyroliens, Suisses, Italiens du Nord, etc., qui subissent ensemble la loi de la nécessité.
J'avais pour toute vue , de ma fenêtre, le farouche torrent de la Tamina , dont les mugissements sourds me berçaient la nuit comme une tempête sans fin, et le roc décharné dont j'ai parlé plus haut. C'est de ce roc perpendiculaire , immense muraille de 600 pieds , que l'on dévale les provisions de la maison. Il me fallait bien lever le nez pour apercevoir un petit morceau échancré du
ciel : quant au soleil , il brille en juin pour les baigneurs, pendant quatre heures de la journée.
On boit les eaux en commun dans une salle ad hoc : elles sont totalement insipides , d'une limpidité et d'une légèreté extrêmes; elles ne déposent aucun sédiment. Sans en donner ici l'analyse, je dirai qu'on leur prête des vertus énergiques pour la guérison des obstructions , des affections rhumatismales et de plusieurs maladies chroniques. Les paysans des environs, confiants dans les propriétés de cette eau thermale , viennent en foule à Pfeffers le samedi soir ; ils entrent aussitôt dans le bain , et y demeurent jusqu'au lundi matin, pour mieux provoquer une éruption ; après quoi ils n'ont pas toujours la force de s'en aller ; mais c'est ainsi que l'usage se tourne constamment en abus pour l'ignorance.
L'habitation occupant à elle seule toute la mince portion de terrain uni que la nature avait laissée disponible au fond du ravin , il en résulte que les promenades sont ou très limitées , ou péniblement montueuses. Il en est une ( si toutefois on peut l'appeler ainsi) que l'on ne recommence guère, quand on a osé l'entreprendre une fois. En sortant du bâtiment des bains, après avoir traversé un pont de bois , on trouve, de l'autre côté de la gorge , un échafaudage adhérent au rocher dans une longueur de 5-600 pas , et suspendu à 30 pieds au-dessus du torrent de la Tamina , qui roule avec la rapidité de
l'écluse une onde fauve provenue delà fonte des glaciers. Tel est Tunique chemin par lequel on puisse se rendre à la source des eaux thermales. Ce plancher vacillant n'a guère que trois pieds de largeur; il est sans garde-fou ; l'humidité qui suinte de toutes parts le rend glissant , et un faux pas entraînerait la mort la plus inévitable. Il y a des instants où l'on est privé de tout point d'appui ; d'autres où il faut se courber jusqu'à mi-corps, à cause des rochers qui surplombent. Ce trajet vraiment redoutable dure dix minutes , et chaque seconde a son danger. En avançant, l'obcurité augmente ; les rocs se joignent toutà-fait ; la Tamina, plus fougueuse encore, rugit avec fureur ; un vent glacial parcourt le ravin devenu caverne. Ce n'est pas tout : la lumière, de plus en plus indécise, et qui n'est bientôt qu'une faible lueur , laisse entrevoir , comme dans des ténèbres visibles, les vapeurs chaudes que la source exhale au fond de l'antre. Alors la pensée qu'une frêle planche vous sépare seule de l'abîme ; le fracas étourdissant du torrent ; les rocs qui affectent des configurations fantastiques, et semblent des spectres enveloppés d'une vapeur lugubre; tout cela réuni cause une invincible terreur. Et qu'on ne pense pas qu'il y a de l'exagération dans ce récit; non , l'imagination ne saurait se figurer l'entrée du Tartare sous des formes plus étranges que celles que la nature a déployées dans ce gouffre. Je ne sais même si la peinture le rendrait convenablement;
car dans son horreur il me paraît dépasser les bornes du pittoresque.
La source de l'eau thermale jaillit dans une cavité absolument obscure. «C'est là, me disait un Appenzellois, « qu'il a plu à la nature de cacher ce trésor de santé, dans « une nuit presque inaccessible , comme pour témoigner « qu'elle ne voulait pas que les hommes pussent abuser du a secours qu'elle leur accorde. » La source ne coule qu'en été ; elle fournit 12-1400 pintes par minute : en sortant du rocher , la température de l'eau est de 30° R. ; mais elle perd environ 2° dans l'intervalle qu'elle emploie à traverser les canaux qui la conduisent aux bains.
Pour le retour, force est de revenir sur ses pas , et de reprendre le périlleux chemin déjà parcouru. La curiosité m'avait stimulé ; mais je fus enchanté d'être rendu à la clarté du jour. La femme d'un Russe qui se trouvait en même temps que moi à Pfeffers , fit cette excursion avec son mari. On m'a dit en outre que plusieurs Anglaises l'avaient aussi hasardée. Certainement ces dames peuvent passer pour intrépides ; car , en vérité , le danger est imminent.
J'ai dit que les promenades des baigneurs sont bornées ou pénibles : elles consistent en quelques sentiers tortueux pratiqués dans les rochers. En les gravissant jusqu'à leur sommet , et suivant mne arête étroite entre deux précipices , j'avais découvert un point au-delà du-
quel on ne peut plus aller , mais d'où la vue , moins circonscrite , se porte sur une nature échevelée , anfractueuse etpareille au chaos. Là, dans un isolement absolu, on se croirait au bout du monde; tel est aussi le nom donné à cette station. J'y venais lire le seul livre qui se fût trouvé dans ma valise , à mon départ de Zurich , un volume de Condillac [De V Etude de l'Histoire). Ce lieu, prodigieusement austère , sied aux méditations sérieuses ; les révolutions des empires s'y montrent dans leur vanité. En prenant au rebours le sentier qui mène au Bout du Monde, et le continuant dans toute son étendue , on parvient, à travers un bois de mélèzes et d'érables, à Valenz, hameau de chalets , d'où l'œil parcourt un pompeux amphithéâtre de montagnes : ce sont les cimes grises { die grauen homer) , dentelées , chenues, hérissées de glaciers ; la Calanda , sommité de six mille pieds , d'une forme imposante et formidable ; le Monteluna , vêtu de beaux pâturages où croissent les plantes alpestres les plus rares ; le tout dans un cadre assez rapproché. Les tableaux que la nature présente dans cette contrée originale, sont d'un genre majestueusement sombre ; les Alpes y dévoilent ce qu elles ont de plus frappant.
Un jour , un beau dimanche, tous les baigneurs ingambes sortirent de leur repaire souterrain pour respirer un air moins humide. Partie avait été faite à l'avance d'aller dîner au couvent ; l'abbé en avait octroyé la per-
mission , voire même aux dames. Nous fîmes, au nombre de vingt personnes , l'ascension du bizarre escalier qui conduit à l'enfer d'eau , notre exil volontaire , et la caravane s'achemfria joyeuse vers l'abbaye.
Les religieux nous accueillirent avec une aimable cordialité ; ils nous firent voir leur église , assez belle vraiment, et pr>s de là une hauteur qu'ils ont nommée le Mont-Thabor : on y découvre la vallée du Rhin supérieur, et les âpresjsommets du Yorarlberg et des Grisons, magnifiqu? perspective!
Un bon dîner nous attendait, où j'eus le spectacle de six ou huit femmes attablées avec des bénédictins. Je vis là le curieux mélange de catholiques et de réformés mangeant et buvant ensemble dans la maison du Seigneur : j'y remarquai surtout avec intérêt un ministre de la communion protestante conversant gaîment avec des moines ; rare exemple de tolérance religieuse ! La Suisse , seule peut-être , offre ce phénomène de l'union sincère des différents cultes. H y a, dans cet heureux pays, certaines localités où la même église sert alternativement aux réformés et aux catholiques. S'il advient que ces derniers aient dK bon prédicateur, les autres viennent l'entendre, et réciproquement. Cherchez cela ailleurs !
Le couvent de Pfeffers , fondé dès le huitième siècle , suit la règle de saint Benoît , et la suit , ce me semble , assez commodément. Les anciens abbés avaient le titre
de princes du Saint-Empire : ce privilège a été supprime et restreint à la qualité de Monseigneur. L'abbaye a , entre autres revenus , celui des bains, qui doit être assez considérable. Ces bénédictins m'ont parif être de bons compagnons, buvant sec, et s'humanisant volontiers avec les étrangers.
Après un séjour de deux semaines aux bains de Pfcffers, je quittai ce lieu singulier pour me rendre dans le canton de Glarispar le lac de Wallenstadt. J'ai habité la Suisse, j'ai visité tous ses cantons , et vu attentivement ce qu'ils ont de remarquable ; il n'est peut-être point de site qui ait aussi vivement satisfait ma curiosité, que celui de Pfeffers; je ne crois pas avoir vu imprimé sur aucune autre scène de la nature un pareil sceau de désolation, de grandeur muette , et d'originalité.