Em-ur, pour 184H
2. Annales (Us artistes en Espagne, par W. Stirling, elc... — Compte-rendu signé F. M... paru dans la Revue des Deux Mondes du 1.1 iiovenihPH 1848, p. f)39-f)4r>.
happy few, lords ou nababs de la Grande-Bjetagne ! 11 y a des gens qui s'eiïraient quand des économistes leur démontrent comme quoi l'or et l'argent de la vieille Europe vont s'enfouir en Asie : pour ,ma part, je suis bien plus ému de voir les plus beaux ouvrages de tous les pays prendre le chemin de cette île de brouillards où les Titien deviennent ternes, et où les marbres de Paros prennent la teinte des murailles de cave. Mais qu'y faire?
« Si les Anglais accaparent les chefs-d'œuvre, il faut leur savoir gré lorsqu'ils veulent bien en faire part à l'Europe pauvre et trop occupée de son salut pour leur faire concurrence. Rendons grâce à M. Stirling d'avoir mis tant de soins à nous faire connaître une école long-temps ignorée, et dont peu de maîtres, encore aujourd'hui, ont une réputation de ce côté des Pyrénées. L'ouvrage de M. Stirling est, je pense, le plus complet qui existe sur la peinture espagnole ; je dis la peinture, car, sur la foi d'un titre un peu ambitieux, il ne faut pas croire que l'auteur ait écrit l'histoire des beaux-arts en Espagne. La sculpture, toujours un peu négligée en ce pays, n'a obtenu l'attention de M. Stirling que chez les maîtres des xvi^ et xvii^ siècles, et quant à l'architecture, il ne s'en est pour ainsi dire point occupée. Ne regrettons pas cette lacune. On ne parle bien que de ce qu'on aime. Ne demandez pas à M. Stirling ce qu'il pense des cathédrales de Léon, de Séville, de Burgos ; il ne les a pas regardées. Pour lui, l'architecture espagnole n'existe qu'alors que d'autres critiques cesseraient de lui trouver un cai'actère national. Il réserve toute son admiration pour les lourdes constructions d'Herrera et, pour elles, il épuise le vocabulaire si riche des louanges et des exagérations castillanes. L'Escurial est, à ses yeux, le plus beau monument de l'Espagne. Sans doute on ne voit pas tant de pierres entassées sans un peu d'étonnement. Personne n'a pu se promener dans ces vastes cloîtres sans en conserver un profond souvenir ; mais est-ce bien cet immense gril de pierre qui laisse une impression si vive? Chassez-en l'ombre de Philippe II, que restera-t il à l'Escurial? Une vaste baraque de granité, bizarre de plan, maladroite d'exécution, sans caractère et
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Seins style. C'est llerrera, vous diront tous les guides, (jui fatigua la terre de cet énorme poids. Non ; le véritable an hitecte de l'Escurial fut Philippe II. Le ma^on qu'il employa ne comprit rien à son plan. Philippe le voulait grand, Herrcra le fit vast«.
t Laissons rar(hile( lure et suivons M. Stirling dans une étude qu'il a jdus approfondie et qui p-.iraît avoir ses i)rin( ipales affections. En matière de peinture, ses jugements ont une valeur réelle, et, devant les tableaux de X'elasquez et de Murillo, nous retrouvons un vérita})le amateui", non j)lus, comme à TEscurial, un homme de lettres consultant ses livres pour s'enthousiasmer.
t La peinture n'est point née spontanément en Espagne. Elle y fut importée de l'Italie ; mais, de bonne heure, les artistes espagnols ont formé une école à laquelle on ne peut contester son originalité. On ne doit pas y chercher cette noblesse, ni surtout cette recherche du beau qui caractérise les écoles romaine et florentine. Les maîtres espagnols n'ont point tendu à un but si élevé. S'attachant à l'imitation de la nature qu'ils avaient sous les yeux, ils ont été forts, énergiques et brillants comme elle. S'il faut leur reprocher parfois la trivi;dité et l'indifférence dans le choix de leurs modèles, on doit louer dans leurs ouvrages la vérité, l'expression, la verve et la vigueur du coloris. Dans son introduction, M. Stirling, exposant les caractères généraux de l'école espagnole, ne se contente pas d'apprécier ses qualités et ses défauts, il en recherche les causes et les trouve avec raison dans les mœurs et les habitudes nationales. Le despotisme du clergé, réti(iuette des cours, les scrui)ules religieux de tout le peuple, tels sont les obstacles que la peinture a rencontrés en Esi)agne dès son début et contre lesquels elle a toujours eu à se débattre. Pour les dévots des xvi<' et xvii<5 siècles, la représentation d'une figure nue aurait paru un sacrilège. Du temps de Murillo, il était si difficile de trouver dans les académies un nnxile, qu'il était d'usage que tour à tour les élèves missent habit bas et posassent pour leurs camarades. Aujourd'hui môme, à Madrid, les jteintres se plaignent des scrujtuJes exagérés des Aîanolas,
et, au milieu d'une population dont la chasteté ne passe i)as pour un trait distinctif, il y a peu de filles assez dépourvues de préjugés pour consentir à se laisser peindre dans un costume mythologique. C'était bien pis au x\i\^ siècle. Un gentilhomme de cette époque eût passé pour fou s'il s'était avisé de faire faire le portrait de sa femme ou de sa maîtresse. Les dames ne sortaient que voilées, et la plupart des comédies de Calderon et de Lope de Véga sont fondées sur ce point d'honneur qui obhgeait un homme à tuer le cavalier qu'il trouvait dans la partie de sa maison habitée par des femmes. Il y a loin de ces mœurs à celles de l'Italie, alors qu'un Farnèse se faisait peindre par le Titien devant sa maîtresse à demi nue, lui-même occupé comme vous pouvez le voir dans la galerie du Louvre. M. Stirling n'explique pas cette prodigieuse différence dans les coutumes de deux pays également bien partagés du soleil et, par la politique, en relations continuelles. Pour moi, je pense que l'Italie ne se familiarisa avec les nudités naturellement proscrites par le christianisme que grâce au nombre prodigieux de statues et de bas-reliefs que l'antiquité lui avait laissés. Aujourd'hui, en pays de nègres, une figure nue, noire s'entend, n'efïarouche point la pudeur. En Italie, de chaque tas de décombres sortaient des dieux et des déesses qu'il fallait admirer malgré leur immodestie. Michel-Ange avait son public formé par la fréquentation de l'Olympe antique, lorsqu'il osa montrer, dans son Jugement dernier, tant de saints et de saintes en déshabillé. Rien de semblable en Espagne. Pourquoi dans une province romaine, si riche autrefois, trouve-t-on si peu de débris des arts de Rome? A qui faut-il attribuer une destruction si complète? Aux Goths ou bien aux Arabes? Je l'ignore. Bornons-nous à constater, avec M. Stirling, que les peintres espagnols furent privés, par les mœurs, de la plus puissante ressource de leur art, l'étude des formes humaines nues.
« Les statues antiques, en accoutumant les Italiens aux nudités, les avaient mis sur la voie de ce beau idéal dont les Grecs approchèrent de si près. D'un autre côté, le t3T)e des têtes italiennes offrait des modèles pour reproduire les
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rhefR-d\pUYre laissés par rantiquité. A Rome, tous les jours de marrhcs, on ronconlre dans le Transtévère des Junon et des Minerve portant des poulets niaig^res et des oignons. En Espagne, les types nationaux s'éloignent davantage de la beauté idéale. Je me hâte de dire ({u'après mes lectrices je ne ( onnais pas de femmes plus remj)lies de grâce et de séduction que les Espagnoles ; mais, chez les plus belles, il y a toujours je ne sais quel air de passion et d'inquiétude qui dérange ce calme sublime sans lequel il n'y a pas de brauté parfaite. Nouvelle difliculté pour les peintres assez heureux pour avoir de belles femmes ou de belles filles, seuls modèles dont, je le répète, ils pussent disposer autrefois.
t La peintuîe reçut des rois espagnols des encouragements extraordinaires. Pendant une période de plus d'un siècle des princes se succédèrent, tous connaisseurs, gens d'esprit, sachant deviner le talent et le récompenser, non-seulement avec libéralité, mais avec cette grâce et cette délicatesse qui charment plus les artistes que les pensions et les cadeaux. Dans le même temps, un clergé riche et prodigue leur ouvrait ses vastes cloîtres à décorer. Des églises magnifiques appelaient à la fois peintres et sculpteurs, et les ordres religieux se disputaient les artistes en réputation, comme jadis ils s'étaient disputé les reliques des saints.
« Point de médaille sans revers. Les peintres de cour étaient condamnés à reproduire sans cesse les traits des souverains : ils ne pouvaient faire poser des grisettes ; mais ils avaient pour modèles des reines et des infantes. On sait qu'il ne faut pas dire heureux comme un roi ni belle comme une reine. Sujets officiels, costumes étriqués des hommes, mo<les ridicules des femmes, voilà dans quelles conditions s'emprisonnait le talent des peintres de cour. Velasquez eut le bonheur d'avoir pour reine la charmante Isabelle de P*ourbon ; mais ajoutons qu'il lui fallut peindre aussi ses nains, ses naines, ses fous et ses chiens.
« A leur tour, les moin'es et les évéques ne donnaient pas moins d'embarras aux artistes patentés du cleigé. La dévotion ne date en Espagne que de la fin du xv« siècle. Jus-
qu'alors on ne voit en ce pays nulle trace de passions religieuses. Sous IsabelIe-la-Catholique, la ferveur vint avec les bûchers, et l'on pratiqua fort à la lettre le précepte compelle intrare. De là le caractère sombre et terrible du catholicisme espagnol, caractère qu'il n'a perdu que par le relâchement général des mœurs dans le dernier siècle. Le clergé ne gagnait pas les âmes par la douceur. Le feu dans ce monde et dans l'autre, voilà l'argument dont il usait d'ordinaire et qu'il recommandait aux peintres d'illustrer par leurs ouvrages. L'ignorance, fille du despotisme, ajoutait à la représentation des tourments atroces celle des miracles les plus extravagants et les moins poétiques. C'est ainsi que l'on commandait à Murillo, pour le cloître des Franciscains de Séville, ce beau trait d'une légende : Un frère cuisinier, absorbé dans ses oraisons, néglige le pot-au-feu. Heureusement des anges descendent dans la cuisine ; l'un ratisse les carottes, l'autre épluche des oignons. Les bons pères firent un excellent souper. On peut voir dans la galerie du maréchal Soult comment Murillo se tira de ce sujet difficile. En résumé, les peintres des couvents étaient moins à plaindre que les peintres de cour ; la Vierge et les chérubins leur restaient, qui valaient mieux pour l'inspiration que des infantes fardées, en vertugadins.
« A ces influences toutes puissantes s'en joignirent d'autres accessoires qui ne laissèrent pas de modifier encore le caractère de l'école espagnole. Tout art s'appuie sur une base quelconque et procède d'un art antérieur qu'il imite et qu'il perfectionne ; car, pour trouver l'invention, dans le sens absolu du mot, il faut remonter au premier homme. Les peintres espagnols ont appris les éléments de leur art des Vénitiens et des Flamands. En recevant d'eux le don de la couleur, ils ei ont accepté en même temps cette indifférence pour la forme qui, poussée à l'excès, amène bientôt la décadence de la peinture.
« La plupart des peintres espagnols ont débuté par des sujets vulgaires, par ce qu'on appellerait aujourd'hui le genre et la nature morte. Velasquez et Murillo groupaient des fruits, des vases, des poissons, tous les objets qui leur
ofTiirenl des ( oulciirs vives et harnionieusos, ot s'pssayaiont à en reproduire tous les accidents de lumière. Ils durent peut-être à ces études leur facilité merveilleuse à rendre les accessoires dans de plus importantes compositions. Plus tard, l'un ot l'autre gagnèrent leur })remier argent à dessiner ou à peindre des scènes familières, des intérieurs de cabarets fréquentés par des mendiants et des aveugles. La mode alors était d'ailleurs aux sujets picaresques, et les gens de lettres, qui donnent toujours un peu le ton aux artistes, avaient contribué à lancer la peinture dans cette voie basse et triviale. Les plus grands seigneurs, quand ils daignaient prendre la plume, se complaisaient à décrire les mœurs des fdous et des mendiants. Hurtado de Mendoza, l'élégant imitateur de Salluste, ambassadeur de Philippe II, doit surtout sa réputation à un roman admirable et dégoûtant dont le héros est un gamin aux gages d'un aveugle^. 11 était impossible que les arts ne subissent pas comme un reflet de cette littérature consacrée au laid et à l'ignoble. Aussi dans les plus beaux tableaux des meilleurs maîtres se remarque fréquemment un manque de mesure et de tact qui prend l'imitation servile et grossière pour le but de l'art. Valdès Léal croyait faire un chef-d'œuvre en peignant un cadavre en décomposition, rongé des vers. On s'enfuit en se bouchant le nez à la vue de cet affreux trompe-l'œil. Murillo lui-même donne souvent à ses saints des mines patibulaires, et, dans son beau tableau de Sainte Elisabeth, l'enfant teigneux et le mendiant (}ui a un ulcère à la jambe inspirent trop d'horreur pour laisser de la place à l'admiration.
« Les deux plus grands maîtres de l'école es])agnole, Velasquez et Murillo, résument les (|ualités et les défauts résultant des influences que je viens d'énumérer. Le premier fui le peintre de la cour, le second le peintre des couvents. L'un et l'autre, aj)jiréciés par leurs contemj)()rains, respectés pour leur talent et la nobles.se de leur caractère, connurent toutes les jouissances que la culture des arts peut donner à des âmes élevées, et cependant l'un et l'autre peut-être mou-