XVI INTRODUCTION
de sa mauvaise réputation, gémissait Prosper, et j'ai bien assez de la mienne. »
M™® Cuvier, dont le premier mari, le fermier général Duvaucel, avait péri sur l'échafaud en 1794, gardait sur ses « grands traits flétris et imposants, mais du reste immobiles », la double empreinte de la tristesse et de l'austérité ; elle ne se consolait point d'avoir perdu en 1827 sa fille Clémentine Cuvier, enlevée en quelques mois par la phtisie ; elle ne retrouvait parfois un sourire qu'en attardant son regard sur la beauté fine, élégante, à la fois dédaigneuse et pétulante, de sa fille aînée. Sophie Duvaucel avait refusé d'épouser l'avocat anglais Sutton Sharpe pour demeurer avec elle et l'aider à tenir le ménage de son illustre beau-père. Elle venait d'atteindre quarante ans en 1830 ; bonne, spirituelle, artiste, elle maintenait un rayon de jeunesse et de gaîté dans le salon un peu morose du grand savant que Stendhal, l'impertinent, ne craignait pas d'appeler, tout de go, « Monsieur Mammouth ». Elle exerçait au « Jardin du Roi » une autorité souriante sur le haut et le bas personnel : « On sait à Paris, lui écrivait un de ces jours-là Mérimée, que c'est vous qui gouvernez le Jardin et il ne pouvait avoir un meilleur dictateur. » Et il s'adressait à elle chaque fois qu'une de ses belles amies désirait contempler de près la grande curiosité qui faisait alors courir Paris : la girafe offerte par le sultan et amenée d'Egypte à grands frais en 1827 ; « un billet de Girafe !... » implorait-il ; ou bien une autorisation écrite d'aller voir jusqu'en sa cage cet autre monstre : le « ragoûtant » — id est, comme disait Beyle — l'orang-outang malade, qui attirait également les curieuses. Sophie envoyait les laissez-passer