‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 24 sur 102 · INTRODUCTION XXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXVII

m'imaginant que vous nen aviez que faire. Maintenant, voyageant trop rapidement, je n'ai plus le temps de mettre mes notes en ordre... »

C'est aux « plaças de toros » qu'il dépensait le plus vif de son enthousiasme :

« ... Sachez, écrit-il dans la même lettre à Stapfer, sachez qu'une course de taureaux est le plus beau spectacle que l'on puisse voir. Moi qui vous parle, qui ne peux voir saigner un malade sans éprouver une émotion désagréable, j'ai été voir les taureaux pour l'acquit de ma conscience. Eh bien ! maintenant, j'éprouve un indicible plaisir à voir piquer un taureau, éventrer un cheval, culbuter un homme. A l'une des dernières courses de Madrid, j'ai été scandaleux. On m'a dit que j'avais applaudi avec fureur — mais j'ai peine à le croire — non le matador, mais le taureau, au moment où il enlevait sur ses cornes cheval et hommes... Cela tue l'art dramatique... ))

Cet « art dramatique en Espagne », il l'avait étudié, dès 1824, dans quatre articles du Globe^, ses premiers essais littéraires ; il avait révélé aux Français l'œuvre de l'auteur Moratin et de l'acteur Maïquez ; celui-ci, après avoir « osé franchir le formidable espace qui sépare la Seine du Manzanarès » pour recevoir les leçons de Talma, lui était apparu comme le rénovateur du geste et de la diction : grâce à ce véritable « inventeur de la déclamation espagnole », l'art du théâtre, sans doute, allait prendre à Madrid un nouvel essor... Mérimée avait hâte de vérifier sa prophétie. Hélas ! le théâtre, à Madrid, ne

1. Publiés en tête du Tliéâlre de Clara Gazul, par M. Pierre Trahard (H. Champion, éditeur, 1927),

XXVin INTRODICTION

lui laisse que des désillusions. L'opéra seul, afîirme-l-il. est passable. Partout ailleurs, un mauvais public encourage de mauvais interprètes.

« Les acteurs sont détestables ; les femmes plus naturelles et très jolies. Les directeurs, comme chez nous, font banqueroute et se plaignent du mauvais goût de leur siècle... » On adapte, maladroitement, des pièces françaises, au lieu de mettre à la scène les chefs-d'œuvre du répertoire national. Passer les Pyrénées pour voir jouer à Madrid un méchant arrangement du Mariage de raison, rêver de Calderon et de Moratin pour se réveiller devant l'habile sourire de Scribe — c'était vraiment subir toute l'ironie de la fatalité.

Dans les tableaux au moins, Mérimée retrouve la couleur locale qui l'enchante. 11 s'attarde au musée près de \ eJasquez et de Murillo ; s'il admire les riches et naturelles carnations du premier, il sait gré au second d'avoir pris ses modèles parmi la foule grouillante, d'y avoir choisi de préférence « les physionomies sauvages et farouches » et, même lorsqu'il veut représenter la grâce féminine en ses figures de madone, d'y avoir répandu cette expression « passionnée et mélancolique » qui fait le charme de tant de belles Espagnoles... Il enrichit, d'après ces deux maîtres, son album de croquis ; il recueille esquisses et notes pour V Histoire de la peinture à Vhuile (|ue son père, le secrétaire de l'Ecole des Beaux-Arts, Léonor Mérimée, prépare paisiblement à Paris ; il flâne ; il s'amuse et il muse ; il n'écrit guère ; il oublie Paris, ou il s'efforce de l'oublier. Mais il ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine tristesse à se sentir seul, si loin de ses amis et de ses habitudes : il le confessera le 4 septembre, au début de sa lettre à Albert Stapfer : « ... C'est

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