INTRODUCTION XXIX
une terrible chose que de voir de belles choses seul, ou avec des indifférents, ce qui est pis, et de ne pouvoir parler de ces belles choses qu'en balbutiant une langue étrangère. J'ai souffert plus qu'un autre de tout cela... » Sans doute, il avait emporté de Paris plus d'une lettre de recommandation dans son portemanteau ; quelques salons de la bonne société madrilène durent au moins s'entr'ouvrir devant ce jeune Parisien qui arrivait précédé d'une réputation un peu scandaleuse d'écrivain à la mode. Il ne semble pas avoir été enchanté par ce premier contact avec la « bonne société » espagnole, tandis qu'au contraire les classes populaires le ravissaient. Il écrivait, un peu plus tard, de Séville : « ... La canaille est ici intelligente, spirituelle, remplie d'imagination, et les classes élevées me paraissent au-dessous des habitués d'estaminet et de roulette de Paris. Je ne sais si c'est à la demiéducation qu'ils reçoivent que l'on doit attribuer les préjugés et les sottises des gens comme il faut. Il me semble qu'un savetier espagnol peut être bon pour les emplois les plus élevés, et un grand peut tout au plus devenir un bon toréador. » Se tromperait-on beaucoup en entrevoyant le souvenir encore vif de quelque désillusion personnelle sous l'amertume de ce jugement trop rapide et trop général? Pendant ce premier séjour à Madrid, en tout cas, Mérimée hante la rue et les musées beaucoup plus que les salons.
Le mois d'août, cependant, avançait. Rassuré sur les conséquences de la Révolution parisienne, Mérimée s'arracha aux délices de Madrid pour gagner Cordoue, puis l'Andalousie, au train des étouffantes et cahotantes diligences attelées de mules. A la fin d'août et au début de septembre, le voici à Séville ; là, il tente de mettre en ordre
XXX INTHOni'CTION
ses premières impressions, et il satisfait, par quelques lettres, la curiosité de ses amis de Paris. 11 se lie avec le poète et nouvelliste Kstebanez Calderon, (jui lui fait visiter les quartiers i)opulaires de la ville, par exemple le faubourg Iriana, où les bohémiens avaient leurs ghettos : dans ces décors pittoresques, Calderon |)réparait ses « Scènes andalouses » {Escenas Andaluzas), qui devaient paraître seulement en 1837^. De Séville, il gagne Cadix, où il s'attarde, puis Algésiras qui le retient cinq jours. A la Castille, âpre et sèche, comme il préfère la luxuriance ardente de l'Andalousie qui. plus proche de l'Afrique, en a conservé un plus éclatant reflet !
11 en aime la lumière dure, les soleils féroces, la population dont les veines charrient encore le sang maure, les mœurs alors plus sauvages, plus volu})tueuses, plus rudes qu'aujourd'hui : sa curiosité va droit aux contrebandiers, aux bandits, aux bohémiens à la fois pittoresques et redoutables, qui se mêlent à la pègre des villes ou qui hantent les sentiers des montagnes. Il retrouve avec délices les modèles qu'il louait Murillo de n'avoir point idéalisés : niayorals, muletiers, zagals, gitanes et bohémiens, galériens en rupture de chaînes, bandits en rupture de sierras, moines errants, vendeurs d'oranges et de pastèques, tenanciers de louches auberges — toute cette foule ardente, aux gestes exubérants, aux passions redoutables, lui paraît débordante de vie et de pittoresque beauté. A Madrid, il a connu surtout la classe moyenne ; à Séville, à Cadix, il achève de découvrir !<■
1. Voir Lettre» de Mérimée à Eatehanez Calderon (Revue bleue, 12 novcmlirc lîMO), et l'invcrt, Un posl-scriptuni sur Mérimée, l'aris, Lcclen-,