INTRODUCTION XXXI
peuple. Dix-neuf ans plus tard, il confesse à Panizzi la surprise où le jeta cette découverte :
« Je me rappelle encore mon étonnement, la première fois que je suis allé en Espagne, de voir comment le gouvernement de ce grand prince Ferdinand VII traitait les paysans et les grands seigneurs : les paysans l'adoraient et les autres le détestaient. Chacun avait raison : la canaille était ménagée et encouragée dans ses mauvais instincts, tandis que l'homme ayant un habit noir était suspecté et embêté de toutes les manières^... »
Mais, en 1830, Mérimée ne portait pas lui-même l'habit noir du courtisan, ni l'habit brodé du sénateur d'Empire ; on a vu comment il plaidait pour la canaille en écrivant de Séville à son ami Stapfer.
D'Algésiras, il s'achemine vers Grenade à travers la sierra de Ronda : rude parcours ! Les diligences y manquent ! Mais l'absence de confort n'est point pour efïayer Mérimée. A défaut de cheval et de mule, il enfourche un âne, il se coiffe d'une « casquette séditieuse » qui le fait prendre pour un Anglais : un « honnête Prussien » est « son compagnon d'infortune » ; « une demidouzaine de muletiers ou, pour mieux dire, d'âniers », leur composent une escorte aussi « romantique » que les sentiers pierreux de la montagne. Bah ! Mérimée n'est point difficile ! Sans vergogne, il partage, aux haltes, la gamelle de son muletier trop bavard — mais il a tant de plaisir à le faire bavarder ! — qui est bien « le plus sale cochon de l'Andalousie ». Il descend, le soir, dans les « posadas » grossières, dans les « ventas » inquiétantes, où la poêle à frire et la bouteille d'huile rance sont les plus