‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 30 sur 102 · INTRODUCTION XXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXV

que peu à peu s'est apaisé en lui le souci qui l'avait jeté vers l'âpre et lumineuse diversion de l'Espagne ; il a presque oublié Paris ; a-t-il oublié l'amour?

C'est alors sans doute que l'amitié, avec la complicité du hasard, lui ménage une revanche. Sur la route de Baylen ou de Tolède, dans la diligence qui le ramène vers Madrid, il se lie avec un voyageur d'allures toutes françaises, mutilé par la guerre — un œil lui manquait ; il avait le bras gauche et la jambe droite paralysés — décoré de la Légion d'honneur. Ce voyageur porte l'un des plus beaux noms de l'aristocratie castillane ; il est don Cyprien Palafox y Portocarrero, comte de Teba. Son frère aîné, le comte de Montijo, a risqué, au début du siècle, une aventure qui l'a rendu légendaire : avec quelques conspirateurs résolus, il a pénétré dans le palais d'Aranjuez pour en chasser le néfaste favori Godoï ; quelques heures, il fut maître du roi, de la reine et du ministre ; mais son appel à la nation ne trouva pas d'écho ; il dut se rendre à ses captifs et, bientôt, s'enfermer dans la retraite. S'il avait réussi, quel changement dans l'histoire ! C'est le destin tout entier de Napoléon que le comte de Montijo avait tenu, un instant, prisonnier, au palais d'Aranjuez !

Audacieux comme son frère, don Cyprien courut l'aventure au service de l'Empereur. Devenu rapidement colonel français — on l'appelait chez nous le colonel Porto Carrero — il fut, dans l'Espagne du roi Joseph, l'un des chefs des « Afrancesados ». En 1814, il défendit Paris, à la tête des élèves de l'Ecole polytechnique, tira les derniers coups de canon du haut des buttes Montmartre, se replia avec Moncey sur la barrière Clichy et

\XXVI INTHOnrCTION

reçut la croix des mains de Napoléon. Après avoir fait la nique à la Restauration dans les rangs des « brigands de la Loire », il rentra dans son pays pour y défendre les idées libérales ; ballotté par tous les ouragans j>olitiques, qui, en ces années troubles, agitèrent l'Flspagne, il fut de ceux qu'atteignit durement l'intervention française : après 1823, Ferdinand VII, au nom du droit divin reconquis, l'exila à Grenade où, plusieurs fois, il lui infligea des emprisonnements... Situation d'autant plus cruelle pour l'ancien colonel français que son frère aîné, le comte de Montijo, rallié aux idées conservatrices et bien vu de la cour, détenait presque toute la fortune de la famille !... Don Cyprien, « proscrit à l'intérieur », subissait, en outre, la disgrâce d'une fière pauvreté.

Entre le jeune libéral de Paris et le vieux libéral de Madrid, la sympathie fut, semble-t-il, immédiate. Ils arrivèrent ensemble à Madrid, vers le 20 octobre. Le comte de Teba ouvrit à Mérimée sa maison de la « calle del Sordo » et le présenta à sa femme. Il avait épousé en 1817 la fille d'un Écossais exilé qui exerçait à Malaga les fonctions de consul général des Etats-Unis et qu'il avait connu j)eu d'années auparavant à Paris. Dona Manuela Kirpatrick tenait de sa mère, née de Grévigné, une ascendance wallonne dont les sages influences tempéraient en elle les vivacités du sang écossais. Elle était alerte et gracieuse, pétulante et raisonnable, souriante avec un fond de mélancolie : sur ce charme complexe rayonnaient les ardeurs de sa patrie d'adoption. l)evina-t-elle que, sous l'étincellement d'un esprit railleur, Mérimée cachait au cœur une blessure mal cicatrisée? Elle l'accueillit avec une prévenante sympathie ; autant (pie par sa grâce, elle le conquit aussitôt par son érudition.

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